LA CHEAP PHILO DE SÉBASTIEN TELLIER


Photos, Delphine Payrard pour Paulette
 
Paulette a rencontré cet été (oui, on a mis le temps à dérusher) le gourou de l’Alliance Bleue, Sébastien Tellier. Rencontre "perchée" autour de son troisième et dernier opus, My God Is Blue.
(Sébastien s’installe, commande un espresso et une coupe de champagne, qu’il engloutit coup sur coup).
 
Paulette (médusée) : Okay, il est 15h mais pourquoi pas. Café-champagne…
Sébastien (très sérieux) : Oui, le café pour vivifier, la champagne pour faire descendre le stress… Dernier jour de promo après ce sont les vacances…
 
Tu pars où en vacances ?
Au Lac de Gardes en Italie. A Salò plus exactement, la ville du film "Les 120 journées de Sodome et Gomorrhe". C’est une ville de vacances géniale parce que tout est mignon, les fleurs, tout, mais en même temps c’est là que Mussolini a inventé toutes les idées fascistes. Le mec était complétement taré, il est allé chercher le joli pour penser le pire…
 
Tu as peur que ça fasse pareil pour toi ?
Non, mais ça me fait kiffer de constater ça. On peut aller dans des villes historiques mais il y a rarement ce genre de finesse.

En tout cas, je suis contente te rencontrer enfin car la dernière fois, tu étais "souffrant" selon ton attachée de presse… Alors j’imaginais "Madame la Marquise" au fond de son lit, se mourant…
Oui, j’ai un côté chochotte mais quand même pas Madame La Marquise ! C’était plutôt "SOS Médecin", bourré de cachetons, rien de très romantique. Je te jure que j’étais vraiment malade.

 

(Interloquée) Ah je suis désolée, je me sens mal maintenant…
Non mais tu as raison, quand on est chanteur, autant exploiter son côté chochotte. Moi, j’ai jamais respecté les mecs qui étaient des grandes gueules au resto : les vrais mecs. Ce que j’aime, ce sont les hommes-femmes, les David Bowie, Mick Jagger, Prince. Les autres mecs ne m’intéressent pas, ce sont des bourrins, je m’en fous.

"LA DEFONCE, ÇA CONSERVE"

Et ça va là, niveau santé, t’es bien ? Tu te sens solide, en forme ?
Oui je me sens bien, je me sens solide et en confiance. Puis il ne faut pas oublier que c’est en Crète, au Japon et en France qu’on vit le plus longtemps. Et pourtant, au Japon, il n’y a pas si longtemps, les champignons hallucinogènes étaient en vente libre. C’est-à-dire qu’on mettait une pièce, comme dans un truc de chewing-gums, et paf ! tu avais des champignons. Puis ils picolent comme des malades les Japonais, et ça fume, les restos là-bas sont encore fumeurs… En France, c’est pareil, on picole, mais on le prend avec plaisir. On n’analyse pas ça comme un vice mais comme un aide à la vie. Eh bien on vit plus longtemps. Et ça c’est une chose importante, le reste du monde a encore beaucoup de choses à apprendre de nous. Parce qu’on est des vieilles civilisations (la France, l’Italie, l’Espagne, le Japon, l’Angleterre), c’est ancien, on a eu le temps d’essayer ce qui allait et ce qui n’allait pas. Et ce qu’on a retenu, c’est que la défonce ça conserve. Et y a plein de pays modernes qui n’ont pas encore compris ça.

 

C’est clair, tu vas à Dubaï, tu bois avec un mec : il ne tient pas le choc !
Ouais (rires) ! Surtout avec un mec ! Dubaï, j’aime bien parce que c’est un peu le Las Vegas arabe, c’est vraiment fun. Et en même temps, rares sont les hôtels où tu peux commander un whisky. Et puis les femmes ne sortent pas beaucoup. T’es dans un bar mais entre mecs, alors, à quoi bon ? Moi, je préfère rester chez moi à regarder "Desperate Housewives".
 
"JE N’AI AUCUN RESPECT POUR L’EFFORT"

Alors, si tu ne fréquentes pas d’émirs, tu vois qui en ce moment ?
J’aime bien un artiste qui s’appelle François Valenza, il fait des plaques – ça va paraître complètement bidon raconté comme ça mais bon – qui partent d’une couleur très foncée et vont au fur et à mesure vers le clair. Comme des couchers de soleil sauf que ça peut aussi aller du blanc vers le gris. Voilà, le mec est très bon et je le fréquente souvent.
Il y a aussi Xavier Veilhan qui fait de l’art contemporain, qui a fait son expo à Versailles… J’aime bien le fréquenter aussi. Ce sont des mecs qui sont obsédés par la Beauté. Moi je suis mal à l’aise dans un monde qui ne pense qu’aux chiffres, aux horaires, "je dois prendre le train de telle heure" et "je dois être à telle heure au bureau"… Moi, je respecte une certaine forme de liberté, celle des gens qui prennent la société comme matelas et pas comme une montagne… Y a des gens qui naissent, grandissent tout ça, et qui ont l’impression qu’il faut grimper ; je n’ai pas de respect pour ça parce que je n’ai pas de respect pour l’effort. J’ai du respect pour ce qui est facile. Par exemple l’eau. Je respecte l’eau parce qu’elle prend toujours le chemin facile. On ne verra jamais l’eau prendre un chemin compliqué. Et je pense que les hommes doivent faire pareil tout simplement.

Ta différence avec le commun des mortels c’est quand même un certain "don" pour la musique…
Je n’ai aucun don. Et quand je regarde tous mes potes connus – Daft Punk, MGMT… – aucun d’eux n’a de don. On est tous les enfants d’une génération, c’est-à-dire qu’on est tous des enfants de Dalí, qui ont regardé un peu ce qui se passait autour d’eux, dans les médias, dans la rue, et qui ont choisi de vivre une vie différente, mais ce n’est pas une question de don.
 
Tu racontes que tu as composé "La Ritournelle" en une nuit, de manière complètement intuitive…
Pas la nuit, mais le matin. J’aime composer au réveil, entre rêve et réalité. Parce qu’après, quand on est vraiment réveillé, on se dit : "ah ouais tiens, je devais appeler un tel, et je dois être sympa avec machin parce que je lui ai mal parlé"… Tandis qu’au réveil, c’est pas la même chose, on n’est pas encore conscient. Il y a l’amour total, la haine totale, c’est vraiment une autre étape de la vie, qu’on oublie vite parce qu’elle dure quoi, 10 minutes chaque jour. Mais pour moi, c’est la meilleure des étapes parce que malheureusement on ne peut pas travailler endormi. C’est pas possible.



"JE FAIS DE LA CHEAP PHILOSOPHIE"

Est-ce que les gens se sont éloignés de toi avec ce trip mystique de "My God is Blue" ? Est-ce que tout le monde t’a suivi sur ce coup-là ?
Je crois justement que les gens se sont rapprochés de moi, parce que ce que je propose c’est quand même de la "cheap philosophie", c’est n’importe quoi, je ne suis pas un philosophe et pourtant, je fais de la philosophie ; je ne suis pas prêtre et pourtant je pense à Dieu. J’ai un rapport au monde de mec qui découvre, je suis un aventurier ; il y a des grands sujets qui nous entourent, qui nous broient, comme la mondialisation, la religion, la famille, le sexe, la politique. Tous ces sujets que j’ai traités et qui nous submergent. C’est comme si on m’avait déposé en hélicoptère dans une jungle et que de là j’essayais d’avancer : je ne me dis pas à la première rivière "tiens je vais m’installer là, il y aura du poisson, je peux faire du feu et ce sera cool" ; non, j’ai envie de découvrir la suite de la jungle. Et c’est ça le réel travail de l’artiste, ce que Gainsbourg aura compris avant tout le monde. Dans l’art, on souhaite la découverte de l’art, les lois de la découverte, l’espace etc. Mais en fait, le monde est fait de telle façon que tous les secrets sont à l’intérieur de nous, comme l’infiniment petit etc. Donc moi, je crois vachement à l’introspection et comme Gainsbourg, je pense que ce qui est important, c’est de creuser en soi-même, la jungle est à l’intérieur.

Mais tu sors aussi hors de toi-même avec ton mouvement, l’Alliance Bleue…
Oui et j’imagine ce que les gens pensent de moi, que je suis complétement taré, que je suis un arriviste, que je veux juste réussir ma vie et avoir plein de pognon. Mais il n’empêche que mon message est simple : ce que j’aime par-dessous tout, c’est la musique, je vois toute ma vie à travers la musique (et je vous jure que c’est vrai !). Mais quand on est musicien, il faut savoir s’adapter à la société dans laquelle on vit. A l’époque, il y avait les rois, le mécénat, pour que les artistes puissent continuer à faire leurs trucs ; les bourgeois, les nobles, et encore avant les chamanes…
 
Aujourd’hui, tu es même passé au digital puisque tu as lancé un site web
Non, il a cassé. Parce qu’il a trop marché. J’ai pas fait confiance aux bonnes personnes malheureusement, et le truc a explosé. 

 

 
 "SI ON ME PAYE, JE VOUS FAIS LA TOTALE"

Parce que moi je m’étais inscrite, et je n’ai jamais été contactée…
Bien sûr les fidèles… mais oui c’est normal parce que le truc foire complètement alors que ça devrait être génial pour tout le monde mais que là ça foire. Mais je voudrais revenir à la question d’avant : les artistes comme le mec dans "Astérix" (Assurancetourix ndlr.), tout le monde le déteste, mais n’empêche qu’il a sa petite cabane en surplomb. Il a sa petite maison et on le laisse quand même chanter. Ce que j’essaye de réinventer, comme le marché du disque s’est effondré, c’est un système de mécénat et d’être précurseur dans ce domaine. C’est-à-dire je ne mets pas juste ma musique gratos sur internet, ça ne sert à rien, la gratuité tout le monde peut l’atteindre (si je fais un soda dégueulasse et que je le donne gratuit aux gens, il partira comme des petits pains). En revanche, ceux que je respecte, ce sont ceux qui feraient payer les gens pour continuer à rêver. Par exemple, je dis souvent : "j’aimerais bien dégommer un dirigeable au bazooka" et je pense qu’il y a plein de gens qui ont envie de voir ça car eux-mêmes aimeraient faire ça.
Ce que je propose, c’est une nouvelle forme de mécénat ("donnez-moi de l’argent et j’irai au bout de vos rêves"), je ne me la jouerai pas "normal" style Hollande : si vous me donnez du fric, j’achète des armes, j’achète des avions, je vous fais des crashs d’avion – sans mort hein – mais je vais vous faire la totale. Et c’est dans ce sens-là où je pense être moderne. "My God is Blue", les gens prennent ça pour un truc de débile j’en sais rien mais c’est une nouvelle façon de voir un business qui est mort de toute façon.
 
Tu as recueilli pas mal de dons aujourd’hui ?
Non, parce que j’ai eu trop de problèmes avec la loi, avec la loi française qui est complètement merdique si on la compare avec la loi du Bénin ou du Ghana. C’est une loi qui dit "ok, on veut te donner de l’argent mais on n’a pas le droit" ; alors il faut monter une association, l’asso s’appelle "Alliance Bleue" mais avec l’argent tu ne peux pas t’acheter un château ou une Rolex.
Tandis que moi, je suis persuadé que pour amuser les gens, il faut que j’ai une Rolls bleue, il faut que j’ai une Rolex (enfin la Rolex, je m’en branle complètement, c’est même pas assez cher). Il faut que je sois dans un stade nuageux, il faut que je sois dans le ciel pour faire vraiment rêver les gens et ça, c’est dur à atteindre.
Je rencontre des grands dirigeants d’entreprises mais ce qui leur fait peur, c’est le côté secte. Comment une entreprise comme Peugeot va pouvoir investir dans une secte ? C’est là la limite de mon mouvement, comme il est sincère et juste. Par contre, Peugeot, Adidas, Puma, ils peuvent mettre de l’argent dans Quick qui propose de l’anti-vomitif dans leurs burgers pour pas qu’on vomisse, mais comme c’est une chaîne de sandwicheries, ils peuvent mettre de l’argent.
 
"LES BOBOS SONT DES PLAIES"

De quoi rêves-tu pour un avenir proche ?
Je pourrais devenir le porte-parole de quelqu’un qui se bat encore pour la liberté, le véritable bien-être. Pas le bien-être pourri que tu vois le matin à la télé du style "tu bois de la camomille tu vas passer une bonne journée". Non.  Le porte-parole de ceux qui veulent être bien. Pas de ceux qui veulent frimer. En ce moment je vois plein de bobos, ils aiment les plantes et tout ça, mais en parallèle, c’est à qui aura le plus gros 4X4.
Moi je suis contre l’esprit de compétition. Les bobos, ça reste des plaies. Je respecte bien plus les chômeurs ; et pas ceux qui cherchent un travail, non, les chômeurs consentis : ça c’est génial. Qui a envie de travailler plus pour gagner plus ? Il faut vraiment être débile. Donc, moi je propose un truc : on arrête la compet’. Pitié tout sauf le travail. On a assez de robots pour ne plus se faire chier. Moi je préfère plutôt faire du bateau que de compter des pièces de charpente. Eh bien, quand tout le monde aura enfin accepté cela, on pourra enfin aller vers l’avenir. C’est ça que je dis à travers ma musique.
 
"CHACUN CHERCHE LA MAMELLE ULTIME"

Quand te mettras-tu vraiment à nu ? Pourquoi ne pas te raser la barbe, les cheveux ?
C’est prévu pour un prochain album qui s’appellera "Le Rat Nu". Je serai comme ces petits animaux qui viennent de naitre, qui cherchent à l’aveuglette les mamelles et de la chaleur ! N’est-ce pas cela la vie ? Chacun cherche la mamelle ultime.
 
C’est la Caverne de Platon ça…
Exactement, c’est ça ! Je passe ma vie à faire du "Nietzsche spaghetti" de toute façon… ou plutôt du "Houellebecq spaghetti" ! Ce mec est vraiment respectable mais son seul problème c’est qu’il prend la littérature trop au sérieux. Et ça c’est vraiment con.
 
Pour terminer cette interview en beauté, tu me laisserais couper un petit poil de ta barbe, histoire d’entamer ta mue ?
Oui vas-y, choisis un poil blanc comme ça je paraîtrai plus jeune. Et garde-le, ça vaudra des millions dans quinze jours. 
 
(Je lui coupe quelques poils) Promis, demain je les mets en vente sur Ebay.
 
 
MY GOD IS BLUE
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