JIM KYLAM : TRANSMISSION DE PENSÉES

Inventeur d’un langage constitué de symboles et d’idéogrammes dont lui seul a le secret, Jim Kylam nous emporte dans un univers mystique aux confins du rêve. Brouillant volontairement les pistes pour n’obéir à aucune règle, ses dessins brossent des scènes à la frontière du réel et de l’imaginaire, pour laisser à chacun.e la liberté de se les approprier et de les faire vivre le plus intimement possible.

Par un répertoire visuel riche et inspirant, l’œuvre de Jim Kylan explore avec adresse nos émotions les plus profondes. Sur son compte Instagram, l’artiste de 34 ans annonce sans détour son goût de l’oxymore : « Le bonheur d’être triste ». « J’aime cette phrase, car elle représente deux sentiments antinomiques. Un monde fait exclusivement de bonheur, ça n’existe pas. Ce sont les deux facettes d’une même pièce qui rendent l’ensemble si beau et exaltant. Une grande partie de mon travail porte sur cette dualité. D’après moi, ce sont nos luttes intérieures qui créent notre équilibre », prévient-il.

Jim Kylam se pose en passeur d’histoires, en créant notamment un « champ lexical » composé de signes qu’il se plaît à dupliquer, à faire évoluer. Ce sont ses archétypes, ses thèmes obsessionnels. « Nous avons en chacun de nous un socle commun fait de symboles universels. Je ne fais que les interpréter par mon travail. » Colombes de la paix, constellations d’étoiles parfois filantes, papillons en plein envol, bouquets de fleurs, jarres remplies d’eau, visages de profil ou de face à la mine neutre ou boudeuse, mais aussi éléments plus abstraits, ce joyeux petit monde cohabite et prend vie sur le papier comme sur les murs, sur la toile comme sur le bois. Un ensemble de symboles qu’il a également compilé dans sa propre version du tarot, rebaptisé Attributs. Un véritable succès, puisque l’édition, imprimée en tirage limité, s’est vendue comme des petits pains.

 

«J’utilise mon travail comme un catalyseur de mélancolie. La création m’aide tous les jours, elle me permet
de m’évader et d’évoluer en tant qu’être humain.»

 

Du graffiti à l’art premier

Venant du Lot-et-Garonne, qu’il qualifie de « désert artistique », Jim a fait entrer le dessin dans sa vie grâce à l’art de rue et les débuts d’Internet. « Comme dans beaucoup de campagnes en France, il n’y a ni galeries ni musées », explique-t-il, un brin désabusé. Autodidacte ne se réclamant d’aucune école ou parcours artistique, son coup de crayon, il le doit à son vieux copain Damien, aujourd’hui DJ, avec qui, à 14 ans, il commence le graffiti. « Ça aura été ma seule école d’art. J’ai travaillé de nombreuses années pour acquérir de la technique et combler mes manques. Mais cela prouve que tout est possible. On peut créer sans être passé par de grands cursus », affirme-t-il fièrement.  Fils d’une mère sophrologue et d’un père dessinateur de presse, il a grandi entouré de bandes dessinées, de livres sur la mythologie grecque et le symbolisme. « Je me retrouve naturellement entre ces deux formes d’art, qui ont pour moi une grande importance. Elles ont forgé ma création et la forgent encore. »

Il part s’installer à Paris à l’âge de 20 ans. Face à la dureté de la vie en ville, le besoin de produire des créations plus personnelles se fait ressentir – faisant évoluer son art au gré des rencontres et des voyages. C’est à cette même période qu’il tombe nez à nez sur Arte avec La Montagne sacrée de Jodorowsky : « Je pense que ça a été la plus grosse claque artistique que j’ai eue. Un savant mélange de surréalisme et de symbolisme. C’est un film puissant. Je n’en suis pas ressorti indemne. » Par la suite, en creusant davantage du côté du cinéma expérimental, il découvre Kenneth Anger, avec Lucifer Rising et Invocation of my demon brother. « Il y a une poésie mystique dans son travail, tant dans les couleurs que les scènes… J’ai aussi découvert, il y a quelques années, Sayat Nova de Sergueï Paradjanov, qui est juste magique. J’aime ses plans fixes où le décor est ultra travaillé, créant une lancinance admirable », ajoute-t-il.

Au-delà du réalisme magique et de la tarologie, on retrouve dans ses influences, l’art premier. Et pour cause, il admet apprécier sa puissance. Ce sont des artéfacts, des peintures qui ont un sens usuel. « Cet art a une force que je ne retrouve pas ailleurs, il n’a pas été créé dans un but commercial ou d’exposition, il est pur. » Parmi ses références, il cite Adolf Wölfli, mais aussi Hector Hyppolite ou Bill Traylor dont il a pu appréhender de plus près les travaux en 2019, à l’American Folk Art Museum.

À fleur de peau

Les dessins de Jim vivent pour la plupart aux quatre coins du monde, puisqu’il les inscrit à même la peau en s’adonnant à l’art du tatouage. Un projet de cœur ; il souhaite dévoiler la trajectoire de chacun.e par des associations de symboles. Lors d’un rendez-vous, l’artiste invite ainsi la personne à choisir trois mots pour dresser une composition sur mesure. « J’ai toujours été inspiré par l’univers du tatouage, autant graphiquement qu’humainement. C’est une des seules pratiques où la création se fait à deux. Lorsque je dessine ou que je peins, je suis la majorité du temps seul. Le tatouage me permet donc de me décloisonner et de rencontrer du monde. » Un aspect résolument humain, ancré autour de l’échange et du partage.

Au moment de l’interview, Jim travaillait sur son livre Le bonheur d’être triste, sorti cet été, qui regroupe ses dernières créations : « L’année 2020 a été très importante dans mon processus, puisqu’elle m’a permis d’ouvrir de nouvelles portes. Avant le confinement, j’étais proche du burn-out mental et créatif. Cet isolement m’a recentré sur mon art. J’ai eu certains déclics sur des sujets que je n’abordais pas avant, comme l’humain.e. Je l’avais petit à petit intégré, via le dessin de visages, mais c’est véritablement le manque d’interaction humaine qui m’a fait ressentir le besoin de le mettre en lumière, confesse-t-il. J’ai toujours pensé que si je changeais les choses à mon échelle, ça aurait plus d’impact qu’un grand discours. »

Pour la suite, on le retrouvera avec deux projets d’expositions autour de gouaches et de céramiques – car Jim Kylam ne se limite pas à sa feuille et à son crayon ! – au Studio San à Paris et à la Haos Galerie à Nantes.

Article du numéro 50 « Rêver » par Pauline Weber

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