J’ÉTAIS UNE ÉTERNELLE INSATISFAITE, VOILÀ CE QUE J’AI CHANGÉ

La frustration est commune, et gâche aussi bien notre quotidien que celui de nos proches. Il est temps d’agir et de relativiser deux secondes.

Parlons peu, parlons psycho, parlons confessions intimes. Il y a quelques années, j’ai remarqué que je fonctionnais selon un réflexe nocif. Dès que grimpais un échelon, que j’obtenais ce que j’avais espéré pendant des plombes (en usant parfois de subterfuges superstitieux type “si je marche uniquement sur les lignes blanches, il va me rappeler” pour la version sentimentale), je me prenais à rêver d’autre chose. Une motivation sans faille qui me permettait de viser plus haut, me disais-je. Une routine dangereuse qui m’empêchait de me réjouir, me disait-on. Et “on” avait raison. Je devenais adepte malgré moi de l’éternelle insatisfaction. Frissons. 

Et explications.

L’éternelle insatisfaction, c’est le fait de ne jamais se contenter de ce qu’on a, ou de ce qu’on a accompli. Être éternellement insatisfait.e, c’est passer son temps à se dire qu’on pourrait faire mieux, être mieux, posséder mieux. C’est ne laisser aucun répit à son esprit, même après des mois d’acharnement pour atteindre des objectifs qu’on pensait essentiels à notre bien-être. Parce que, ce qui semble finalement essentiel à notre bien-être, c’est le niveau au-dessus. Ce qu’on n’a pas encore, donc. Mais qu’ont les autres. On le voit bien sur les réseaux. Et ça nous frustre.

L’éternelle insatisfaction, c’est, du coup, être incapable de profiter de ce qui se déroule sous nos yeux. Vacances, boulot, relations, maison, fringues… rien ne suffit. Parce qu’on se pense destiné.e à plus grand, aussi. Une pointe de narcissisme ? Peut-être. On convoite ailleurs, autre chose. Et on loupe tout. L’éternelle insatisfaction, c’est chiant. Pour soi, pour les autres. Pour tout le monde. Parce que les éternel.le.s insatisfait.e.s ont tendance à se plaindre beaucoup et à se ravir rarement ; on trouve forcément un truc à redire. 

Dans un test intitulé “Etes-vous un éternel insatisfait ?”, Doctissimo sort un exemple pertinent. Le site contextualise : “Vous en rêviez et c’est devenu réalité : il (elle) vous offre un voyage surprise à Tahiti.” Déjà, plutôt cool ; le seul endroit où “il (elle)” a fait la surprise de m’emmener, c’est au McDo de l’aire d’autoroute de Mâcon en rentrant du ski. Mais c’était la saison du Big Tasty, alors ça va.

Ensuite, parmi les réponses proposées, je repère celle-ci : “Après avoir réfléchi, vous vous dites que ça tombe mal, vu le décalage horaire, pour reprendre votre boulot au retour”. Et c’est exactement ça. On a bassiné l’autre avec nos envies de soleil et d’eau cristalline pendant des semaines et quand il.elle exauce notre voeu le plus cher, on pense à notre entretien annuel. Et on critique. Pas son cadeau directement, mais le fait que ça ne soit “pas très pratique en ce moment”. Insupportable ? Sans aucun doute.

Mais qu’on se rassure, ça se soigne. 

Ou en tout cas, moi je l’ai soigné. Avec un principe très simple, que je vais m’empresser de vous partager. Parce que j’ai l’âme généreuse et qu’après une moitié d’année pareille, on a autre chose à foutre que de perdre les mois qui restent à ne pas apprécier chaque petit moment de liberté, de projets qui se concrétisent et de retrouvailles arrosées. 

Le Bovarysme, l’insatisfaction romantisée

D’abord, revenons aux (quasi) origines du concept. Ou plutôt à celle qui l’incarne le mieux. Emma Bovary. L’héroïne de Gustave Flaubert est le symbole ultime de l’insatisfaction. Pour la faire courte, Emma, fille d’un riche fermier qui s’aime pas mal, se marie avec un médecin de campagne. Rien à voir avec ce qu’elle imaginait de l’union (il faut dire qu’à l’époque, le seul moyen pour les femmes d’avoir une vie en dehors du giron parental, c’est de se marier, donc les attentes sont conséquentes) : elle s’ennuie à en mourir. D’ailleurs, à la fin, elle en meurt. Elle laissera une tonne de dettes et un mari trompé. Son amant, lui, l’aura abandonnée. 

Avant ça, elle aspire à une ascension sociale qui l’extirperait de son patelin et envie la vie des autres. Pas sur Instagram, mais dans des romans à l’eau de rose, où des jeunes femmes tombent éperdument amoureuses de princes qui les sauvent de leur quotidien sans but. Son fantasme ultime. Qui ne se réalisera jamais.

En 1902, un peu moins de cinquante ans après la sortie du roman qui serait inspiré d’une histoire vraie, naît le Bovarysme. Le terme définit un sentiment d’insatisfaction éprouvé par une personne à l’égard de sa condition social ou de sa vie affective, et qui la conduit à chercher une évasion dans le romanesque, l’imaginaire, décrit Cosmopolitan. Peu glorieux, et étouffant, mais fidèle au phénomène.

Regarder dans le passé pour se contenter du présent

Alors bien sûr, l’exemple est glauque. L’éternelle insatisfaction ne mène pas toujours à cette terrible descente aux enfers, et heureusement. Ça peut aussi se manifester plus discrètement, de façon moins ravageuse. Mais toujours néfaste. Pour ma part, ça se traduit par un changement d’avis permanent qui puise dans un besoin constant d’avoir plus. 

En ce moment, après des pieds et des mains pour louer un appart’ parisien, je veux tout plaquer pour acheter une grande maison en Normandie – sans aucun budget, ça va de soi. Et en Normandie, je voudrais probablement tout plaquer pour une roulotte dans le Vercor (quoique pas sûr). 

Petite différence avec Emma Bovary néanmoins : aujourd’hui, je suis consciente de ce travers. Donc je relativise, je me pose deux secondes et je me dis que rien ne presse. Que ma vie me plaît telle qu’elle est, et que me mettre tout de suite dans un nouveau projet m’empêcherait de me concentrer sur tous les avantages dont je peux profiter maintenant. A la place, je prends cette prospection comme une occupation, une projection inoffensive. Enfin j’essaie. 

J’ai entendu quelqu’un dire une fois (sûrement ma mère) qu’au lieu de se focaliser sur l’avenir et ce qui nous manque, il valait mieux se rappeler du passé. Regarder en arrière, à l’époque où l’on rêvait d’être là où l’on est aujourd’hui, pour mieux apprécier le présent. Pro comme perso. Et que sinon, toute cette frustration devait se transformer en action, pour éviter de se morfondre, mais aussi de faire peser le poids de notre lancinante rumination sur nos proches (c’était donc ma mère). 

Et ça commence par une petite introspection. 

Pourquoi diable passé-je mon temps à râler de ma situation ? Suis-je épanouie dans ma vie de boulot ? Suis-je épanouie dans ma vie sentimentale ? Suis-je épanouie seule ? Suis-je épanouie tout court ? Suis-je tombée dans un trou de noir de vidéos de développement personnel américain ? Si la réponse à au moins une de ces interrogations est affirmative, la prochaine étape est d’agir. Prendre le taureau par les cornes en identifiant ce qui nous met le moral dans les chaussettes, et pourrit aussi l’ambiance avec notre entourage. Et changer. De taf, de meuf, de mec, de ville. De chaîne youtube.

Surtout, s’affranchir d’une exigence qui nous ronge, nourrie par le perpétuel étalage de la (belle) vie des autres en ligne. De leur quotidien exposé seulement sous son meilleur jour. De cette façade qui nous pousse à se surpasser, à toujours vouloir plus, aux dépens, parfois, de notre santé mentale. Lever le pied, pour redonner au bonheur une définition moins matérialiste. Se féliciter de nos prouesses, comme de nos échecs. Chérir sa banalité. Et prendre le temps. 

Car, et d’autant plus en 2020, on se doit bien ça.

Chronique de Pauline Machado

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