JEANNE ADDED, FEMME DE CARACTÈRE

 
Jeanne Added impressionne avec un style immédiat, volontaire et combattif. Avec ce premier album, elle s’expose, dévoile une part d’intimité, d’où cette petite pointe d’inquiétude en interview. C’est le symbole et le résultat de la guerre qu’elle a menée contre elle-même pour oser écrire et chanter ses chansons. Prendre le temps lui aura permis d’acquérir la confiance, la maturité et la technique, nécessaires pour se rassurer. A 34 ans, elle a le sentiment d’être enfin au bon endroit. Rencontre.
 
Paulette : Je t’ai vu il y a quelques jours sur scène, invitée de Yael Naïm, en trio avec Camelia Jordana. Tu es très courtisée, y compris par les médias. Angoissant ou galvanisant ?
Jeanne Added : Ça dépend des jours ! (rires) En vrai, c’est juste une chance immense ! J’hallucine de ce qui se passe en ce moment. J’y crois qu’à moitié et ça me va bien, sinon peut-être que ce serait trop angoissant. Quand je suis dans l’instant présent avec les gens avec qui je travaille, à faire de la musique, tout va bien. Si on ne se projette pas trop, il n’y a pas de raison de flipper outre mesure. C’est joyeux finalement.
 
Tu dis : “Comme si les mecs de la cours de récré m’acceptaient enfin !”
“Enfin”, je ne sais pas d’où il sort vraiment… je pense qu’on a tous ressenti ça, l’impression de ne pas être à sa place.
 
Est-ce que tu te sentais différente ?
Je ne sais pas. En tout cas, je ne l’ai pas senti sur le moment, parce qu’on est en prise avec les choses. A bien les regarder, a posteriori, oui peut-être que j’étais un peu différente. C’est possible… Mais bon on l’est tous. Ce n’est ni un défaut ni une qualité d’ailleurs. C’est surtout parce que je ne me sentais pas vraiment à ma place là où j’ai grandi.
 
A Reims, une ville dont tu es partie en courant dis-tu. Pourquoi ?
Parce que j’avais envie d’aller à Paris. Après le bac, c’est assez sain d’aller vivre sans ses parents et de chercher l’aventure ailleurs.
 
Tu te lances en solo, après avoir longtemps chanté la musique des autres. Qu’est-ce qui est le plus effrayant, quand on est longtemps resté dans l’ombre ?
Ce n’est pas effrayant. J’ai eu pas mal de bol, j’ai eu du travail tout de suite, je n’ai jamais eu l’impression d’être en galère. Après, je découvre d’autres facettes du métier, comme être responsable d’un groupe. Ça c’est nouveau pour moi !
 
Tu as été formé au Conservatoire, classique à Reims, jazz à Paris et Londres, des univers qu’on imagine assez rigides, cloisonnés. Comment as-tu vécu ces années d’apprentissage ?
J’ai l’impression d’être passée un peu à côté. A part à Londres, où j’ai passé six mois en échange. Le fait d’être ailleurs m’a sans doute permis d’être vraiment en prise avec l’enseignement qu’on me proposait. Sinon, je pense que j’étais un peu à côté de mes pompes. J’ai suivi le chemin sans vraiment m’en emparer. C’est venu avec l’activité professionnelle, en travaillant avec les gens. J’ai appris les choses sur le tas, malgré toutes ces années de Conservatoire… c’est très bizarre !
 
Surtout que tu as commencé dès l’âge de 6 ans…
Pendant quasiment 20 ans ! (rires)
 

 
Tu as ensuite choisi la voie du punk, d’abord en groupe. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?
Je suis passée du statut d’interprète pour les autres à mes chansons, parce que ce que je faisais pour les autres ne me correspondait plus. La façon dont je devais chanter ne correspondait plus à la personne que j’étais en train de devenir. Avec le chant, il n’y a pas de double jeu. La voix est un révélateur immédiat de qui on est. Et si ça colle plus, ça colle plus et c’est violent ! Ça crée des vrais rejets à l’intérieur ! J’avais envie de plus d’énergie, et d’un peu de violence aussi.
 
Ta voix a changé. Est-ce qu’il t’a fallu l’apprivoiser ?
Non c’est dans le sens inverse. Ma voix a changé, du coup j’ai changé de créneau. J’ai descendu toute ma tessiture. J’utilisais moins le haut de ma voix et j’avais envie de quelque chose de plus terrien, d’utiliser mes pieds.
 
Longtemps, tu as eu une image très négative de LA chanteuse, sensuelle, qui minaude. Pourquoi ?
Surtout en France, et dans le milieu du jazz dans lequel j’ai évolué quand j’ai commencé, la chanteuse a très mauvaise presse. C’est celle qui n’y connaît rien en musique et qui rafle tout, donc les musiciens, en général, lui en veulent pas mal. J’ai commencé en utilisant la voix, mais sans vouloir être chanteuse. Et puis mon instrument m’a rattrapé. Tu ne peux pas chanter sans être chanteur… j’ai cru que c’était possible, je l’ai fait pendant longtemps.
 
Est-ce que tu as dû jouer des coudes pour t’imposer dans un milieu d’hommes ?
Non ! Comme j’ai développé de la technique et comme on n’est pas si nombreuses à avoir cette démarche là, j’étais prise au sérieux. L’univers du jazz est un petit monde, et je sortais du Conservatoire, donc j’étais très visible tout de suite, repérée et sollicitée pour travailler. Je n’ai pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts. C’est beaucoup plus difficile pour les instrumentistes femmes. Mais en tant que chanteuse, je ne dérange personne, je ne vole le boulot d’aucun gars, donc je n’étais une menace pour personne (sourire).


 
Mais tu avais une vraie volonté de te différencier, prouvant que tu avais du caractère…
Oui ça c’est vrai ! J’ai été tout de suite acceptée, certainement grâce à cela.
 
Quelles sont les artistes féminines qui font figure d’exemple à tes yeux ?
Même si je ne l’écoute plus depuis des années, Björk m’a beaucoup influencée. C’est un exemple pour toutes les femmes qui veulent simplement faire de la musique. Elle est sacrément talentueuse, productrice et créatrice. Peaches a aussi beaucoup compté, dans mon rapport à l’écriture surtout. C’est quelqu’un qui m’a donné confiance. Je ne suis pas aussi extravertie sur scène mais je me retrouve dans la production avec quelque chose de très brut, très immédiat, qui ne prend pas de gants – tu comprends tout de suite ce qu’elle veut raconter. Pendant l’écriture du disque, j’ai beaucoup écouté Courtney Love et La Roux.
 
Tu arrives avec un premier album qui n’est plus une carte de visite, mais un accomplissement après des années de recherche pour trouver LA voie. Ce n’est pas anodin… Est-ce que tu as le sentiment d’être enfin au bon endroit ?
Oui ça c’est sûr ! Depuis que j’ai commencé à écrire ma musique, je me sens à la maison ! C’est fou cette sensation d’être au bon endroit, c’est tellement réjouissant et émouvant, que ce soit reconnu comme tel, à l’endroit où moi je me sens le mieux, en fait celui où je résonne le plus. Je suis en phase avec ce que je fais, c’est peut-être un peu prétentieux de dire ça mais c’est ce que je ressens. J’entre en résonnance, en vibration, avec ce que je vis. Attention, je ne suis pas en train de dire que je suis formidable (rires). Mais c’est mon ressenti et ça n’a pas de prix !
 
Qu’est-ce qui te retenait jusque-là pour oser une carrière solo ?
Je n’y pensais pas. Et puis il m’a fallu gagner en confiance. Acquérir une certaine forme de reconnaissance dans le milieu du jazz, qui n’était pas quelque chose auquel j’aspirais, m’a libéré. Encore une fois c’est très prétentieux de dire ça (rires). Mais y a une part de moi-même qui était rassurée et qui me permettait de me poser les vraies questions, à savoir ce que moi je voulais. C’est toujours une question de confiance, ce n’est jamais gagné !
 
Comment qualifierais-tu ce changement de cap ?
Pour moi, c’est la suite logique !
 
C’est Dan, moitié de The Do, qui réalise et arrange ton premier album. On reconnaît sa patte sur It, Miss It All et Back To Summer, je trouve. Qu’est-ce qu’il t’a apporté ?
C’est assez fou cette histoire ! C’est lui qui m’a proposé, je crois qu’il m’a entendu à la radio… Il m’a apporté plein de choses. C’est marrant parce que It et Miss It All étaient les morceaux les plus aboutis que je lui ai donné. Les morceaux sur lesquels il a le plus travaillé c’est War Is Coming, Lydia et Be Sensational. Mais bon on ne compte pas les points. C’est très marrant, parce que ça ressort tout le temps, alors peut-être que je me suis glissée dans sa peau (sourire). Dan est quelqu’un de très généreux, c’était assez clair pour lui qu’il se mettait au service de ma musique. Mais c’est là où c’était beau, puisqu’il  m’a fait profiter de son talent et de son expérience.


 
Sans lui, qu’est-ce que tu n’aurais jamais pu obtenir ?
Je ne sais pas… L’album serait sans doute sorti dans 10 ans (rires) !
 
Dans tes textes, une idée ressort : il faut être acteur de sa propre vie. A-t-on un devoir d’exigence contre la médiocrité ?
C’est difficile de répondre, puisqu’il faudrait identifier la médiocrité et qui sommes-nous pour juger de ce qui est médiocre et de ce qui ne l’est pas. C’est plus complexe que ça. Je pense que c’est de soi à soi. Comme je disais tout à l’heure, ça a avoir avec la confiance ! Pour en avoir beaucoup manqué, je sais qu’il en faut ! J’ai lu une interview de Julien Coupat, il y a quelques semaines, et ces quelques mots : on a de la lumière à l’intérieur de nous et c’est ce qu’il faut entretenir. Ce n’est pas quelque chose qui va nous permettre de prendre le pouvoir sur les autres ni sur le monde mais c’est ce qui nous permet de résonner !
 
La société nous l’impose de moins en moins. L’issue est-elle forcément fataliste ?
Je crois au contraire qu’on a beaucoup de pouvoir, ensemble et chacun de notre côté. L’endormissement général arrange beaucoup de monde ! Enfin beaucoup… ils ne sont pas très nombreux mais ils sont bien là !
 
Ton chant est volontaire, tes textes, un appel au combat. Qui est visé ? Tu sembles vouloir provoquer un soulèvement.
Pourquoi pas, même si je ne suis pas une activiste. Par contre je crois vraiment en ce qu’on fait, chacun, tous les jours. Mais la guerre que je me fais dans ce disque-là, elle est surtout dirigée vers moi-même. Aussi parce que je crois qu’individuellement, on n’a plus de pouvoir qu’on ne croit !
 
JEANNE ADDED :: BE SENSATIONAL
Naïve
 
 
Concerts :
Le 11 juin,  à Le Centquatre, Paris
Le 12 juillet, au Domaine de Candé, Monts
Le 14 juillet, aux Francofolies, La Rochelle
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