« JE VAIS MIEUX » : LE SOUFFLE D’ESPOIR DE VICTIMES D’AGRESSIONS SEXUELLES

Être victime d’agression sexuelle ou de viol est l’une des épreuves les plus dures d’une vie. Cinq femmes nous racontent comment elles ont réussi à s’en remettre.

Je sais, cela peut paraître dur à croire. Mais on peut se remettre d’une agression sexuelle ou d’un viol. Promis. Vous n’avez aucune obligation, mais si vous préférez ne pas vous qualifier de victime, c’est tout à votre honneur. Et que vous ayez envie de pleurer, crier, porter plainte, ne pas porter plainte, rire, sourire, sortir, ou rester sous votre couette, c’est ok aussi. On avance step by step. Une chose est sûre : il ne faut pas perdre espoir. Et pour y arriver, voici cinq témoignages de victimes qui vont bien aujourd’hui. Pour vous, pour toutes celles qui souffrent, et les autres. 

Anna* – 21 ans – Étudiante

Anna a vécu des agressions sexuelles répétées de la part du copain de sa mère lorsqu’elle était au collège. En plus de tout ça, elle a été victime de chantage de sa part et il avait sur elle une forte emprise émotionnelle. Un an après les premières agressions, un jour où il l’a vraiment effrayée, elle a décidé d’en parler à sa mère. Parce qu’elle était manipulée, celle-ci ne l’a pas crue. 

Anna raconte qu’elle est passée par plusieurs stades. D’abord, la peur, la honte. Peur de l’impact que ça aurait sur sa famille, sur la relation de sa mère avec cet homme. Puis, la volonté de dire la vérité a été plus forte. Par la suite, elle a décidé de porter plainte. « Moi, je ne me voyais pas aller de l’avant s’il n’y avait pas quelqu’un qui reconnaissait que ce qui s’était passé n’était pas bien », explique-t-elle. Après de longues heures à raconter, re-raconter, à aller voir la même psychologue que son agresseur, et grâce à une avocate « qui s’est battue« , elle a gagné. Un an de sursis, fiché comme pédophile, et finalement 3 000 euros d’amende après appel. Pas grand-chose, mais pour Anna, c’était déjà une victoire. « Je ne voulais pas le laisser gagner. Le procès, ça a été mon truc personnel, ma vengeance personnelle. Je me suis reconstruite avec cette force-là, je m’interdisais de vivre comme ça à 14 ans.  De tomber en dépression, de me bloquer par rapport au sexe. Je m’en suis sortie, à ce moment-là, grâce à mes amis, qui me faisaient me sentir bien, et à mon premier copain.« 

Aujourd’hui, elle explique qu’elle a réussi à se construire quand même. « Toute cette histoire, je m’en suis libérée maintenant. Ce qui reste en fond, c’est le problème avec ma mère, qui continuait de le voir ». Mais malgré les problèmes familiaux que cette histoire aura créés, « aujourd’hui, [elle] en fait une force. » Son secret ? Les médecines douces. Ne voulant pas raconter son histoire à des inconnus, elle a particulièrement aimé l’hypnose – qui lui a permis de se reconstruire elle-même, le reiku et le shiatsu. Et même s’il peut y avoir des jours sans, elle conseille : « il faut vouloir aller mieux, et si tu ne t’en sens pas capable, il ne faut pas baisser les bras mais faire les efforts à ton échelle, petit à petit. Il faut se donner le temps, mais rester motivé·e et ne pas perdre espoir. Ce n’est pas toi le problème, c’est eux qui sont malades. Le plus important, c’est de prendre du temps pour toi, de rester avec les gens qui te font du bien.« 

Image d'illustration de la médecine douce, qui a sauve Anna et Laura
Image d’illustration de la médecine douce, qui a sauvé Anna et Laura – © JD Mason

Laura* – 25 ans – Journaliste

Agressée dans une petite rue par un groupe d’hommes, Laura n’a pas compris tout de suite ce qui était en train de lui arriver. Elle a été sauvée par un groupe de jeunes qui passaient par là. Même s’ils ne l’ont pas vue, leurs rires ont fait fuir ses agresseurs. Et si elle ne saura jamais quelle était l’intention finale de ces hommes, elle ne vit « plus dans le monde de Bisounours dans lequel [elle vivait].« 

Par la suite, elle s’est sentie très seule. Et ce n’est qu’après avoir développé des troubles alimentaires, anxieux et du sommeil qu’elle s’est décidée à en parler à ses meilleurs amis. Meilleurs amis qui lui ont sauvé la vie, en allant la voir, en la soutenant, et en prenant rendez-vous pour elle chez un psychologue. La première étape vers la guérison, pour Laura, fut la parole. Et c’est ainsi qu’elle a fini par expliquer la situation à sa mère, qui l’a prise au sérieux et l’a tout de suite soutenue. S’en est suivie la recherche d’une psychologue spécialisée, et l’achat par son père d’une bombe lacrymo, pour assurer sa protection. 

N’ayant pas su réagir durant son agression – à cause de ce qu’on appelle l’effet de sidération, elle s’en est longtemps voulu. Mais aujourd’hui, elle « commence à s’apaiser ». Pendant longtemps, pourtant, il était compliqué pour elle de reprendre une vie normale. Laura explique : « j’ai essayé de trouver un petit boulot, mais il était impossible pour moi de prendre le métro. Je me suis renfermée sur moi-même. Sortir la nuit et rencontrer des hommes – peut-être malintentionnés, c’était impossible. Je ne m’en sentais pas capable. » Aujourd’hui, elle a rencontré un homme respectueux. Au départ, elle voulait juste « reprendre possession de [son] corps, mais finalement ça a matché ». Ce qui l’a aidée ? Accepter d’y aller petit à petit, d’avoir des bas, et d’avoir parfois peur des hommes – même si elle insiste, « ils ne sont pas tous dans le même panier ». Et pour dormir, elle conseille la médecine douce et les calmants à base de plantes, « pour ne pas tomber dans l’engrenage des antidépresseurs ». 

Image d'illustration d'entraide, qui a sauvé toutes ces femmes
Image d’illustration d’entraide, qui a sauvé toutes ces femmes – © Sincerely Media

Aurélie – 20 ans – Étudiante 

Aurélie a vécu trois agressions sexuelles au cours de sa vie. Un viol, de la part d’un camarade de classe plus âgé lorsqu’elle avait 14 ans, et une agression de la part d’un ami de ses parents, en vacances, peu après. Environ quatre ans après ces deux événements traumatisants, elle a mis les mots sur ce qu’elle avait vécu. Et c’est après avoir commencé son travail de reconstruction qu’elle a été victime de nouveaux attouchements, encore une fois par un adulte, ami de ses parents, qui l’hébergeait alors qu’elle était seule dans un pays étranger. 

« [Les deux premiers] ont ruiné mon innocence. Je ne connaissais rien au sexe, j’étais une enfant. A l’école, l’histoire avec mon camarade m’a valu une réputation de pute. J’étais dans le déni total, alors j’ai voulu assumer. Après, j’ai fait n’importe quoi avec les garçons, pour dominer et me sentir responsable de mon corps », confie-t-elle. Parce que lorsqu’elle a essayé d’en parler, cela ne s’est pas toujours bien passé. Ni avec ses amis, ni avec sa mère – qui ne l’ont pas crue. « Ce qui m’a aidée à me reconstruire, c’est mon papa. Il m’a dit qu’il était désolé, qu’il aurait aimé être là pour moi plus tôt. Il m’a conseillé de parler à un psychiatre. Ça aussi, ça m’a beaucoup aidée. » Et c’est là qu’elle est partie seule à l’étranger. Alors, elle a rechuté. Elle a dû changer de logement plusieurs fois, n’a pas osé le dire à son père. « J’allais mieux à cette période. Alors, je me suis demandé ce que j’avais fait pour mériter ça. Je me suis dit qu’au bout de 3 fois, c’était de ma faute. J’ai commencé à culpabiliser.« 

Ce qui l’a sauvée ? Une belle rencontre. Sa nouvelle hébergeuse. « Cette dame était très spirituelle. Elle m’a expliqué qu’il nous arrivait des choses horribles pour avoir un futur plus beau. Que si la vie était plate, on ne pourrait pas être heureux, car il faut connaitre le plus bas pour être au plus haut. Du jour au lendemain, je me suis sentie bien et heureuse pour la première fois. Je ne peux pas me projeter trop loin, à dire comment j’irai demain. Parce que si je m’imagine aller mal, j’irai mal et si je dis que j’irai bien et que ce n’est pas le cas, je serais déçue. Mais je peux parler d’aujourd’hui et de quelques jours en arrière. Et je dirais que ça va. » Son conseil ? « Il faut se laisser le temps, s’autoriser les rechutes, et essayer de voir du beau, même dans le plus terrible.« 

Léa – 20 ans – hôtesse de l’air 

Léa a été victime d’attouchements sexuels de la part d’un adulte lorsqu’elle attendait une amie, dans un bar et en pleine journée. Elle avait 13 ans. Plus tard, elle a aussi été victime de viols pendant plusieurs années, commis par son copain de l’époque. Cela a duré 4 ans, pendant lesquels il ne prenait pas en compte son « non« . La première fois, elle avait seulement 16 ans.

« J’avais l’impression que c’était de ma faute, que je n’étais pas assez bien, que j’avais un problème. Parce que c’était mon copain, je croyais que c’était normal. Et quand je me suis rendu compte que c’était lui le souci, je n’ai pas réussi à le quitter car c’était une des seules personnes qui étaient proches de moi. J’étais totalement isolée. Depuis toujours, il m’interdisait de voir mes amis et ma famille. » Heureusement pour elle, le confinement – sans lui – lui a permis de faire un travail sur elle-même. À la fin de celui-ci, elle a réussi à quitter cet homme – et à enfin mettre un terme à cette relation toxique. « Je me suis rendu compte peu après l’avoir quitté que j’étais tellement mieux sans lui. J’arrivais à refaire des projets sur le long terme, alors que j’en était incapable lorsque j’étais avec lui.« 

Par peur qu’on la traite de menteuse ou qu’ils s’en veuillent, elle n’a pas tout dit à ses parents. Ils savent juste qu’elle a vécu un viol. Très compréhensifs, ils l’ont motivée à aller voir une psychologue qui a l’habitude de s’occuper de violences sexuelles. Depuis, Léa se qualifie avant tout de « survivante ». Et même s’il y a des hauts et des bas, le fait d’en avoir parlé l’a énormément aidée. « En fait, on se rend compte qu’on n’est pas tout·e seul·e. Qu’autour de nous, on a des gens compréhensifs. J’ai appris à écouter mes besoins, à ne plus me laisser marcher dessus et à ne plus tout donner aux autres. J’ai repris la place que j’étais censée prendre. Je n’ose pas utiliser le mot force, parce que c’est horrible de dire qu’après avoir vécu ça, on arrive à en faire une force, mais je pense que c’est le cas. Ce qui est sûr, c’est que je tolère de moins en moins les témoignages que je lis sur les réseaux. Et j’ai envie de participer à ce militantisme, même si pour l’instant c’est de manière anonyme.« 

Image d'illustration du militantisme féministe, qui a sauvé Léa et Aurore
Image d’illustration du militantisme féministe, qui a sauvé Léa et Aurore – © Delia Giandeini

Aurore – 29 ans – Chargée de projets 

Après avoir été attouchée par des enfants de son âge lorsqu’elle avait 8 ans, Aurore a vécu deux viols en soirée, alors qu’elle était alcoolisée. L’un par un inconnu, où tout le monde savait ce qu’il se passait mais personne n’est venue l’aider, et l’autre par un ami proche qui a profité de son état. 

Il y a 5 ans, lors de la vague #MeToo, elle comprend enfin. « C’est une grosse prise de conscience qui m’est tombée sur la gueule. Je pense qu’au fond de moi je le savais, mais je ne me l’étais même pas avoué à moi-même. Ça a été hyper dur ; j’ai fait une dépression, j’ai commencé à faire des crises d’angoisse. Mais ça a été la première étape pour commencer à guérir. » Après en avoir parlé à son compagnon de l’époque et à une psy, elle a été poussée pour en parler à ses parents. « Ça a été une libération incroyable. J’avais vraiment peur qu’ils s’inquiètent pour moi, mais j’ai vraiment senti qu’un poids s’enlevait de mes épaules. Ça nous fait du bien d’en parler, d’extérioriser. Pas de banaliser la chose, surtout pas. Mais ça fait partie de la vie, et en parler plus ouvertement – même à des gens en soirée – m’a aidée.« 

Son sauveur, ça a été le militantisme. « Pendant des années, je me suis empêchée de militer car je pensais qu’entendre les histoires de toutes ces femmes me ferait trop de mal. Mais en fait, c’est un moyen d’expression qui me convient bien. Je pense que je suis là aujourd’hui pour accompagner les femmes qui ont vécu des choses similaires, les soutenir, marcher main dans la main avec elles. Je suis passée de la détresse à la colère, mais au moins, je me sens moins impuissante. Aujourd’hui, je suis plutôt en colère contre le patriarcat, c’est une révolte plus générale. » Et point positif, ces étapes lui ont aussi permis de reprendre possession de son corps : « c’était dur pour moi d’avoir une sexualité épanouie. J’avais pris presque 60 kilos, pour me créer une sorte de carapace. Mais ma psy et mon militantisme m’ont permis de reprendre ma place, et ça m’a apporté beaucoup de confiance en moi, d’amour et de respect pour mon corps que je n’avais pas avant. La chose à retenir, c’est qu’il n’y a pas de bon rôle de victime. T’as tous les droits : celui de te sentir morte à l’intérieur, d’avoir des coups durs, mais t’as le droit aussi de vivre pleinement ta vie, de faire la fête et d’avoir une sexualité complètement décomplexée. Je trouve que c’est important de parler, mais il ne faut pas se mettre de pression. Il faut faire confiance au processus de guérison. Et le jour où tu te sens prête à en parler à d’autres victimes et que tu te sens capable d’aider, ça procure un sentiment un peu spécial. C’est des moments forts, c’est se trouver une communauté de sœurs ou d’adelphes, et ça permet de savoir qu’on n’est pas seul·e·s.« 

Si vous êtes victime ou connaissez quelqu’un qui a besoin (et envie) d’aide, il existe des solutions. Pour les connaître, et en profiter pour parler à quelqu’un de manière gratuite et anonyme, vous pouvez appeler ces numéros : 

  • 0 800 05 95 95 – Viols Femmes Informations, que vous pouvez appeler pour toutes violences sexuelles pour du soutien, de l’aide, ou tout simplement une écoute. 
  • 3919 – Violences Femmes Infos, pour toutes violences, les victimes et même leur entourage, pour du soutien, de l’aide, ou de l’écoute. 

Dans tous les cas, prenez soin de vous, et prenez votre temps. Vous n’avez aucune obligation. Et on est tou·te·s derrière vous. 

* Les prénoms et les âges ont été modifiés pour des raisons d’anonymat.  

Article de Clémence Bouquerod 

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