J’AI TROQUÉ MON AMBITION CONTRE MA SANTÉ MENTALE

L’ambition est une notion définie par le "désir ardent de gloire, de réussite sociale". Je l’ai muée en celui d’aller mieux, en général.

A 18 ans, je voulais devenir rédactrice en chef d’un magazine féminin « comme dans les films ». J’avais certainement vu 30 ans sinon rien ou Le diable s’habille en Prada plus de fois que la loi devrait le permettre, et malgré la morale évidente des deux longs-métrages, qui encourage à privilégier le perso au pro, le glamour indéniable qui y régnait me fascinait. Je rêvais d’une carrière similaire à celles de Andy Sachs et Jenna Rink (pas le mec de la première en revanche, dont la masculinité toxique pue clairement le moisi) d’une ascension fulgurante, de rendez-vous à cent à l’heure, d’enchaîner les projets en les gérant – tous, bien sûr – de main de maîtresse. 

Je me voyais déjà, non pas en haut de l’affiche, mais dans un bureau pour moi toute seule avec vue sur Paris, à programmer ma prochaine interview avec je-ne-sais-qui d’important·e, à choisir la destination d’un futur shooting impactant, et à quand même avoir le temps de déjeuner pendant deux heures dans un resto hors de prix ou à passer par le “fashion closet” pour une pause café de 45 minutes avec mes collègues. Une certaine idée (hollywoodienne) du paradis professionnel qui ne m’a pas quittée jusqu’à ce que j’entre dans la vie active. 

Stagiaire et novice, si je continuais d’abord de fixer cet idéal comme mon but ultime, je réalisais petit à petit que ce qui me plaisait dans le boulot de journaliste n’avait rien à voir avec le quotidien éreintant (bien que passionnant) que mènent celles dont j’enviais le poste prestigieux. Taper des mots, vite et bien, voilà ce qui me motivait à 22 ans. Bien plus que d’orchestrer les pages mensuelles, trimestrielles, semestrielles d’un journal, aussi fouillé et nécessaire que tendance et prescripteur soit-il. 

L’objectif changea alors. Gravir les échelons, très peu pour moi en termes de hiérarchie, mais viser la lune médiatique, vouloir être reconnue pour mon travail par-delà les frontières (j’exagère mais pas tout à fait) et publiée dans les pages des titres les plus lus, c’était un grand oui. Mon ambition ne s’était pas atténuée, seule la cible avait légèrement dévié.

Atterrissage et syndrome de l’imposteur

Et puis, j’ai grandi. Ou plutôt, j’ai accumulé les contrats dans le vrai monde des médias. Salariée, pigiste, freelance, salariée, freelance, pigiste, salariée. Les rencontres bouleversantes, le sentiment de satisfaction incomparable après avoir envoyé – fière – un papier au journal qui l’avait commandé, les retours gratifiants qui touchent profondément. Autant de détails positifs qui font oublier, en quelques secondes, les coulisses. Les nuits blanches, le stress de rater, les tonnes de deadlines qu’on accumule pour ne pas perdre la main (ni notre appartement), quitte à ne jamais lever le pied.

Et surtout, un sentiment qui a fini par s’accrocher à moi comme une sale moule à son rocher : celui de devoir absolument faire plus, de ne pas me contenter de ce que j’avais jusqu’ici parcouru. L’impression de ne pas, de ne jamais en réalité, être – ou produire – assez. Souvent, ça se traduisait par des soirées à culpabiliser sur les réseaux en scrutant le portfolio de mes consoeurs et confrères, en me comparant plutôt qu’en admirant, en me rabaissant plutôt qu’en m’inspirant. Rien de bon, voire tout de nocif. 

Au lieu de creuser d’où venait ce manque de confiance en moi flagrant, je poursuivais dans ma lancée de dépréciation, me disant que je ne leur arrivais pas à la cheville et que je décevais par la même occasion le moi d’il y a dix ans, n’ayant pas accompli ma “destinée” avant les sacro saints 30 ans. Pas franchement bienveillant.

Le four, le moulin et la caisse de la boulangerie

Un jour, une amie m’a fait remarquer que cette réalisation personnelle par le travail, quel que soit le domaine, était un concept assez moderne. Que la génération de nos parents et grands-parents ne plaçait pas aussi haut ses attentes pro. Que la façon dont ils gagnaient leur vie, définissait moins leur valeur en tant qu’individu·e·s qu’aujourd’hui. Et parallèlement ou non, le taux de burn-out était nettement moins élevé

« En liant qui vous êtes à ce que vous faites, vous pouvez vous retrouver dans une spirale d’efforts constants pour vous sentir bien par la compétence, la comparaison et l’approbation », prévient d’ailleurs Ben Douch, psychothérapeute, auprès de Yahoo!, lisant en moi comme dans un livre ouvert. « Le succès au travail peut certainement renforcer l’estime de soi, mais ce n’est pas quelque chose qui durera. Plus vous en obtenez, plus vous en aurez besoin. » Bon. 

J’ai aussi compris, avec une époque qui nous demande d’être ultra-polyvalent·e·s, qu’on ne peut décemment pas être au four, au moulin et à la caisse de la boulangerie. Ou pour être plus juste : que JE ne le pouvais pas. Ça m’est venu un matin, après une énième insomnie angoissée à faire le bilan de ma, jusqu’ici, courte carrière. Et avant d’engloutir un litre de café pour tenter d’émerger.

L’hyper productivité, le multitasking, sont des modes de fonctionnement que certain·e·s savent embrasser, enfilant diverses casquettes avec brio, et réussissant dans chaque domaine sans y perdre le sommeil. Moi non. Enfin, pas en allant bien.

La solution semblait évidente : il fallait que je relâche la pression. Que j’écume, que je choisisse, en étant davantage consciente de mes capacités personnelles, le rythme que je voulais m’imposer. Et que je calme l’affect que je mettais dans certaines parties de mon activité. Alors, en constatant que dans cette course aux mots, je perdais des plumes, j’ai pris une décision salutaire. J’ai troqué mon ambition contre ma santé mentale. Viser moins haut pour mieux vivre, et finalement, mieux m’épanouir professionnellement aussi. 

Succès ou plaisir, faut-il choisir ?

J’ai abandonné le plan sur cinq, dix, vingt ans pour me concentrer sur le présent. Considérer ce que m’apporte mon travail, mes missions actuelles, analyser ce que je recherche réellement dans mon métier-passion – plutôt le succès ou le plaisir à l’instant T ? – et comprendre que ce n’est pas forcément soit l’un soit l’autre. 

Qu’on peut ralentir la cadence, ne pas donner raison à sa bucket list de lycéenne, renoncer à un rêve quand on se rend compte qu’il n’a, en fait, pas grand-chose de ce qu’on s’imaginait gamine. Qu’il ne nous convient pas. Qu’il nous plombe plutôt que de nous élever. Et que c’est ok, de penser tout ça.   Comme d’agir en conséquence. Sans pour autant devoir absolument mettre le succès de côté. Personnellement, c’est seulement l’importance que je lui accordais, que j’ai drastiquement diminuée. Et sa signification que j’ai redéfinie. 

J’ai commencé par faire la liste de ce qui, au contraire, me comblait. Comme il y a 8 ans, c’est encore d’écrire. Mais désormais en ayant le temps. Le temps de bien faire. De peaufiner mes sujets comme mes lignes, d’y revenir, de m’accorder de longues heures pour réfléchir à ce que je dis. Laisser tomber l’idée de grosses responsabilités, qui m’apparaissait avant, à tort, comme le seul moyen d’évoluer. Mettre fin à l’injonction qu’elle avait fini par incarner, réaliser que l’essentiel est, pour ma part, ailleurs. 

Notamment dans le fait de m’obliger à profiter davantage de tout ce qui ne concerne pas mon boulot. Mes relations, des phases primordiales de déconnexion, ma famille, des moments spontanés de douceur et de lenteur. Gagner en sérénité à la maison et par la force des choses, devant mon clavier. Une certaine forme d’ambition aussi, quand on l’analyse. 

Aujourd’hui, je trouve petit à petit l’équilibre. Ou en tout cas, je l’entrevois. Ça demande quelques concessions – parce qu’il faut bien bouffer et pouvoir se l’offrir, ce luxe du temps – mais les progrès sont déjà parlants : je ne déprime plus quand je lis les exploits de mes pairs sur Insta. Et puis surtout, les seuls trucs qui peuvent désormais me réveiller la nuit ne crient plus « anxiété de la performance » : ce sont les biberons de ma fille, ses dents, ou la finale de basket aux JO de la France. Crevant, certes, mais différemment. Et ça change la vie. 

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