IZIA : “LES HATERS ME TRAITENT DE VENDUE”

Izia sort son troisième album, délaisse le rock en anglais pour de l’électro-pop en français, avec ce supplément d’âme dans les textes. Une évolution de plus dans un parcours déjà riche en prises de risque. La jeune artiste n’a pas froid aux yeux et assume ses choix. Rencontre.

 
Paulette : A la première écoute, je me suis demandée si c’était bien toi… C’est déconcertant et en même temps, ça ne laisse pas indifférent. Sûre de toi ?
Izia : Ouais… enfin tranquille ! (rires) C’est un parti pris osé et en même temps c’était un risque à prendre. Au fur et à mesure des interviews, je commence à réaliser que c’est un gros changement pour beaucoup de monde. Mais quand tu vis le truc de l’intérieur, quand ce changement existe en toi depuis longtemps, ce n’est pas conscient. Au bout de 6 mois de travail avec le réalisateur, on s’est retourné sur ce qu’on était en train de faire et on s’est dit : “Ok on part là-dessus ! Super, on continue !”
 
C’est un changement qui s’est opéré au fur et à mesure, conjointement avec le réalisateur…
L’envie venait de moi. Je n’avais plus envie de faire du rock seventies. Ça faisait longtemps que ça me trottait dans la tête.  Je ne voulais plus bosser avec Seb, mon guitariste (Sébastien Hoog, ndlr), avec qui j’ai composé beaucoup et réalisé mes deux premiers albums. Il est toujours à mes côtés et on a composé plusieurs titres ensemble sur le disque, mais j’avais envie d’aller ailleurs. Comme j’adore travailler en binôme, on m’a proposé Johnny Hostile (Lescop, Savages). On est partis dans cette aventure ensemble et s’il n’était pas allé autant dans mon sens, je n’en serais pas là aujourd’hui. C’était une entente parfaite. Un mec qui aime autant Joy Division et Beyoncé, c’est génial ! On a essayé de réunir tout ce qu’on aime : Katy Perry, Hot Chip, les Pixies. Changer d’équipe, c’était essentiel pour trouver un nouveau son !
 
Tu chantes en français… enfin ! A force que les médias te titillent, tu as cédé.
Je savais que j’allais arriver au français. Pour moi, c’était une évidence. Mais comme tout ce qui m’arrive dans la vie, je ne pensais pas que ça arriverait si vite ! (rires). Le déclic s’est produit sur la scène du Trianon (décembre 2012, ndlr). J’ai chanté une chanson de Niagara, “Pendant que les champs brûlent”. Elle nous accompagnait pendant la tournée de So Much Trouble, on l’écoutait tout le temps dans le bus. C’était la première fois que je chantais en français devant un public. Cette sensation que j’ai ressentie, c’était merveilleux ! Aujourd’hui, je me dis que c’est presqu’incroyable d’avoir chanté aussi longtemps en anglais.


 
Il y a quelques années, tu disais ne pas avoir la maturité pour oser chanter en français. Qu’est-ce qui t’a donné le courage de te lancer ?
Johnny Hostile m’a présenté Lescop. On a coécrit deux textes ensemble. Au début, j’avais peur de me lancer, mais il m’a dit un truc qui m’a complètement débloquée : Il faut désacraliser la langue française ! Sache que tu peux tout dire ! Et il a raison. Un texte de Bashung chanté par Christophe Maé, ça n’aurait pas le même impact. L’interprétation, l’intention joue beaucoup. Pour Reptile par exemple, les paroles sont extrêmement simples. Le refrain, c’est : “Et je sais pourquoi toi et moi ça nous fait ça.”C’est un truc de débile mental, mais il faut s’en foutre ! Je n’aurais jamais osé l’écrire avant de me débarrasser de ce gros manteau de la langue française et me balader en débardeur sur la plage de la langue française ! (Rires)
 
Chanter en français, qu’est-ce que ça change ?
Tout ! Musicalement, j’ai fait de la place pour ma voix, donc je n’ai plus besoin de me débattre avec des guitares et des cymbales pour qu’elle ressorte. Rien que ça, ça te fait descendre d’un étage ! Les subtilités sont plus présentes, ma voix est plus posée, je peux complètement la contrôler, je n’ai plus besoin de la faire partir loin pour la faire exister, parce qu’elle existe en tant que telle, toute nue. Chanter aussi longtemps en anglais a développé chez moi des automatismes. C’est ce qui ajoute une certaine sensualité et une certaine musicalité au français. Il y a aussi beaucoup de chœurs sur cet album, j’utilise davantage ma voix comme un instrument de musique. Je ne suis pas multi-instrumentiste – je joue du piano et de la guitare, mais pas aussi bien que j’aimerai. Là encore, c’est quelque chose que je n’aurai peut-être pas fait en anglais. Placer sa voix en français, c’est complètement différent et c’est beaucoup plus intéressant !
 
Qu’est-ce que tu as découvert ?
Une liberté encore plus grande ! Une qualité… d’auteur que je ne soupçonnais pas. Le premier texte que j’ai écrit en français, c’est Hey, avec Matthieu Lescop. Et le premier que j’ai écrit tout seule, c’est La Vague. Ça m’est venu d’un coup comme un truc touché par la grâce. Je me suis retrouvée avec ce texte à double lecture et je me suis dit : c’est possible ! A partir de là, c’était l’autoroute du plaisir des mots (rires) ! Dans Les ennuis, il y a une phrase que j’adore : « Et ce qui cerne mes yeux, c’est aussi le noir que je broie. » C’est quelque chose que je n’aurais jamais pu écrire en anglais. Parce que la langue française est plus riche. Toutes ces années où je me suis dit : tu ne peux pas le faire… au final, il faut juste débrancher et y aller !
 
Les textes sont au premier plan. Il n’y a plus de filtre. Comment appréhendes-tu l’exercice de la scène ?
Je suis très excitée à l’idée de chanter en français devant des gens. Les voir chanter La vague, ça va être génial ! Le public ne peut pas se tromper sur la langue, puisque c’est aussi la sienne. On est en train de bosser sur les anciens morceaux et les nouveaux, et finalement il y a une cohérence. Je ne veux pas qu’on parle de l’ancienne Izia et de la nouvelle Izia. Il y a juste Izia qui fait ce qu’elle veut !
 
Sur la tournée précédente, tu voulais chanter droite devant les gens sans en faire trois tonnes, pour t’entendre chanter et pour les toucher. C’est toujours le cas ?
Complètement ! Sur la deuxième tournée, j’ai réussi à me poser un peu. J’ai revu une vidéo de moi en 2008, c’était n’importe quoi ! J’avais oublié à quel point c’était punk ! Sur cette vidéo, je démonte complètement la batterie, je l’emmène à la régie et je joue de la batterie sur le toit de la régie. Tout en m’en foutant, en gueulant, en n’ayant plus de voix ! Et c’était fun ! (rires) Mais, c’est aussi vachement plus agréable d’être en pleine possession de sa voix et de pouvoir tenir un concert de A à Z, de sentir que tu maîtrises la scène et que tu ne te laisses pas emporter par tes émotions, parce que les gens ne sont pas là pour te voir courir partout. Cet album, je vais le présenter de la même manière. C’est quelque chose qui ne me quittera pas ! Je ne regrette vraiment pas d’avoir posé ma voix !


 
Musicalement aussi c’est un changement. Le premier album était très rock, très brut. Le deuxième, plus musical, plus maîtrisé. Celui-ci est très synthétique, très électro, très dance. Pour t’inscrire dans la tendance actuelle ?
Je suis dans la tendance par la force des choses. J’ai 24 ans, j’écoute la musique que tout le monde écoute, j’ai Internet, j’ai un haut-débit, je vais sur You Tube (rires). Je n’ai jamais été la nana rock seventies que tout le monde comparait à Janis Joplin. C’est une musique qui m’inspirait par son énergie, son côté rebelle, quand j’avais 15-16 ans, mais Britney ne m’a jamais quittée ! Beyoncé non plus ! C’est ça mes premières amours et je ne l’ai jamais renié ! Je pense faire partie de la génération d’aujourd’hui, de l’éclectisme. Aujourd’hui, je préfère nettement Pavement et les Pixies, Joy Division, les Smiths ou les Cure que ce à quoi on m’associait. J’ai fait l’album que j’avais envie d’écouter !
 
Quels ont été tes pygmalions pour cet album ?
Beyoncé, qui a sorti son album quand on était en studio. On l’a saigné ! Aujourd’hui, les plus grands chanteurs de rock ou les meufs les plus rock’n’roll de la planète sont fan de ce genre de truc. Parce qu’en tant que musicien, tu ne peux que saluer le travail de production ! Aujourd’hui, les haters me tombent dessus en me traitant de vendue. Mais si je pensais qu’au fric, j’aurais refait un album de rock ! Ce n’est pas les nénettes de 20 ans qui vont écouter La Vague en dansant dans leur salon qui vont acheter l’album. Prendre des risques n’est pas calculé dans une logique commerciale. Dans l’ère du temps, oui, actuel, oui, moderne, je l’espère ! Mais c’est sincère.
 
Tu clarifies les choses sur ta page facebook : “Ces nouveaux choix sont les miens, personne à part un profond désir ne m’a poussée à changer de cap.” Pourquoi ?
C’était important pour moi. Il fallait que j’écrive quelque chose, je ne pouvais pas revenir comme ça : Hey, voici mon nouvel album. C’est en français, c’est plus du rock. Deal with it bitches ! (rires) Je voyais bien que ça en étonnait certains, j’entendais des choses comme bouffée par le système ou bientôt aux Enfoirés. Ce public-là était content d’entendre du gros rock, preuve que ça existe encore. Mais ce n’est pas parce que j’ai décidé de faire autre chose que je suis quelqu’un d’autre. Le rock, c’est aussi une attitude ! C’est pour ça que j’ai décidé de poster ce message. J’avais besoin de leur dire que tout ce que je fais est sincère !
 
Jusqu’à présent, ton son a évolué dans le même sens, l’album précédent laissait présager celui-ci. Pas question de faire marche arrière ?
Merci de me le dire ! Je le pense, mais je ne l’entends pas souvent. Sur cet album, j’avais besoin d’aller encore plus loin. Pour le futur, on s’est dit qu’on allait faire de la techno rock. C’est notre nouveau truc ! (rires) C’est un album qui s’est fait sur un an et demi donc il a eu une production évolutive. On esquisse ce nouveau changement sur Reptile, le dernier titre qu’on a enregistré. Pour le prochain album, pourquoi ne pas réunir le côté noise que j’aime tant avec quelque chose de plus techno et encore plus électro. Mais le français restera une ligne directive ! Le changement est trop excitant pour m’en passer. J’ai envie d’évoluer à chaque album, changer d’équipe, changer de style, toujours aller de l’avant !
 
Tu invites Orelsan en duo. Le premier de ta discographie. Pourquoi lui ?
D’abord parce que c’est un ami. J’ai toujours vu en lui mon pendant  homme-rap. J’ai travaillé avec lui sur les Casseurs Flowters, je chante sur Regarde comme il fait beau et sur Change de pote, et j’apparais dans les deux clips – dans le premier, je suis déguisée en ourson (rires). C’est quand même le seul mec au monde à avoir un fond vert chez lui et des déguisements de marins. On a tourné ce clip à l’arrache (rires) et je lui ai prêté ma baraque pour Change de pote. Donc, c’était un échange de bons procédés. C’est vraiment un bosseur ! Dès qu’il a un moment de libre dans sa vie, il imagine quelqu’un et il écrit pour cette personne qui n’existe pas. Il m’a fait écouter plusieurs titres qu’il avait imaginé pour une nana de 15 ans, un peu Lana Del Rey, un peu jeune fille, qui parlerait de ses histoires de gamines, Coca-Cola, menthe à l’eau. Et il y avait cette chanson qui s’appelait Reste. J’ai adoré ! C’était très second degré, on a ajouté des violons et ça a donné Les ennuis.
 

 
Le clip de La Vague est très sensuel. Visiblement à l’aise avec ton image ?
J’ai fait confiance à Dominique (Issermann ndlr) que j’aime profondément. Elle pourrait me filmer en contre-plongée, ce serait super ! On a quelque chose toutes les deux, elle me capte, je la capte, ça marche ! J’avais envie d’être sensuelle et d’être sexy, montrer quelque chose de fort et de féminin. J’ai toujours donné cette image-là. Quand je suis sur scène, je suis toujours en body, en bottes et tout ça, parce que j’aime jouer des contrastes. Oui, je suis un peu vulgaire mais je me sens très femme. Je n’ai aucun problème avec ma féminité.
 
Tu parles même de virilité féminine …
Oui c’est mon terme ! (rires) C’est quelque chose qui pour moi a beaucoup de sens. Je trouve ça important parce qu’il n’y a pas de terme pour dire d’une femme qu’elle en a. La virilité féminine c’est une attitude ! C’est une femme qui est branchée dans la terre, qui ne se démonte pas, qui est volontaire, sexy et affranchie, mais qui ne crache pas sur les keums toute la journée. Moi, je les aime les garçons, je les respecte et même si je m’affirme, ça ne veut pas dire que j’envoie chier tout le monde non plus. La virilité féminine, c’est être consciente de ta sexyness, sans écraser les autres.
 
Tu es aussi actrice. Au début, on te proposait des rôles en rapport avec l’image que tu renvoyais, celle d’une artiste rock donc forcément borderline. Quel est ton rapport au cinéma ?
J’ai envie de travailler avec des réalisateurs qui me choisissent pour mon énergie et tout ce que je représente. Parce que je ne suis pas une exécutante ! Je ne suis pas comédienne donc je ne suis pas très malléable. Vivre dans le désir de l’autre, ça me fait chier ! Sans doute parce que j’ai besoin d’être impliquée et parce que j’ai grandi dans une grande liberté, même en tant que chanteuse sur scène. Donc c’est bizarre tout à coup de revenir en arrière, de te réfréner pour rentrer dans le moule qu’on a construit pour toi. Ça me rend malheureuse si on m’enferme trop. Je ne suis pas carriériste dans le cinéma, je ne vais pas courir les castings. Pour moi, ce n’est pas viscéral, comme la musique.
 
Sur ton premier album, tu considérais tes 18 ans comme une force. Sur le deuxième, tu criais que tu avais grandi et évolué. Et pour celui-ci ?
Là, j’ai encore pris 40 centimètres (rires) ! Sur cet album, j’ai pris mon indépendance !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Je les encourage à cultiver leur virilité !


 
IZIA :: La Vague
Barclay
 
Concerts: Le 5 mai 2015 au Trianon et sur les festivals d’été.
 
Partager sur :

Vous pourriez aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

NOUVEAUX.LLES LEADERS N°48

CONNECT & FOLLOW