INTERVIEW : SLEIGH BELLS

Photo, Phil Knott

Lors du concert parisien de Sleigh Bells, nous avons pu constater la puissance de leur noise pop en live.

Un show fait de sueur, de cris, de stroboscopes, où les riffs de guitare contrastent à merveille avec la voix suave d’Alexis Krauss, la chanteuse. Aussi douce à la ville que sauvage sur scène, cette dernière a accepté nous rencontrer, quelques heures avant d’enflammer le Point Éphémère.

Paulette : Comment un serveur, ex-membre d’un groupe hardcore (Poison The Well) rencontre une ex-membre d’un groupe de pop adolescente (Rubyblue) devenu enseignante ?

Alexis : On s’est rencontré à Brooklyn, Derek venait d’arriver de Floride afin de travailler sur sa musique et de trouver la voix qui collaborerait à son projet. À l’époque, j’enseignais à plein temps, je continuais à chanter professionnellement pour les fans, à faire des sessions avec des paroliers, faire des démos mais rien de plus. Un jour, avec ma mère, nous sommes allées dîner dans le restaurant où Derek travaillait. Il était notre serveur, ma mère étant très bavarde, elle lui a posé plein de questions. Il s’est trouvé qu’il venait de Floride, tout comme elle. Elle a donc voulu savoir ce qui l’avait amené ici. Il lui a expliqué qu’il travaillait dans la musique, aussitôt elle lui a dit que j’étais chanteuse, j’étais tellement gênée, je priais pour qu’elle se taise en levant les yeux au ciel mais cela a intéressé Derek. Je lui ai donc expliqué que je chantais depuis toujours aussi il m’a proposé de lui donner mon email pour qu’on se revoit et qu’il me fasse écouter ce qu’il composait. Comme je sentais qu’il ne me draguait pas et qu’on allait réellement parler musique, je lui ai donné. On ne vivait qu’à trois blocs d’écarts, du coup on s’est revu rapidement, il m’a fait écouté ses compositions sur sa guitare et j’ai adoré. J’étais très enthousiasmée par son projet, je n’avais jamais rien entendu de pareil auparavant. On a commencé à enregistrer et on aimait vraiment ce qu’on faisait, cela sonnait juste, donc on a persévéré dans cette voie. Ensuite, je suis retournée enseigner, j’ai fini l’année scolaire et j’ai décidé de travailler à plein temps avec lui. On a commencé à faire des concerts en septembre 2009. On a eu beaucoup de chance, on a joué sur plein de lines-up géniaux et les gens on eu l’air d’apprécier très rapidement ce qui nous a permis de continuer et nous voilà aujourd’hui !
Vous venez d’horizons musicaux complètement opposés, comment avez-vous réussi à les concilier ?
C’est amusant, tout le monde catalogue Derek dans la case hardcore à cause de son groupe, alors qu’en réalité il écoutait beaucoup de pop. À l’inverse de moi qui préférais écouter des trucs plus forts. Donc même si on jouait de la musique dans des genres tout à fait opposés, nous avions les mêmes influences. Nous sommes des gros fans de la Motown, de la soul, des groupes féminins des années 60 comme The Supremes, après on est aussi fan de punk rock classique que ce soit les Ramones ou les Clash. En réalité, on est des fans de pop mais également de sons plus lourds, ce qui a fait que ça a marché entre nous, on savait d’où on venait et où on voulait aller. Au final, Derek et moi ne parlons pas tant que ça de musique, on en parle mais de manière abstraite des sensations qu’elle nous procure. Par exemple, quand on enregistre, si on veut parler de ce qu’on veut vocalement on va dire "ça a besoin de pétiller ou de briller davantage, que ce soit plus doux ou plus rêche", c’est assez vague finalement. On ne dira jamais "je veux que ça ressemble à tel ou tel groupe" mais "je veux que l’on ressente ça". En tant que chanteuse, je le vois comme un jeu d’actrice, je mets vocalement dans la peau de ses divers personnages afin d’avoir un état d’esprit différent à chaque chanson. Une chanson comme Rill Rill est complètement différente d’Infinity Guitars et c’est ça que j’adore : devenir une personne différente sur chaque chanson.
Comment avez-vous enregistré l’album ?
On a commencé à enregistrer des démos en septembre 2009. Les enregistrements se faisaient sur des choses que Derek avait travaillées depuis des années et comme je travaillais encore à plein temps, c’est également lui qui faisait une grande partie de l’écriture. Puis nous avons passé deux mois au Treefort Studio avec Shane Stoneback pour ingé son. C’est réellement un travail d’amour, qui n’appartient qu’à nous trois. C’est Derek qui a écrit et composé l’essentiel de la musique, ensemble on a davantage travaillé sur les mélodies et les harmonies, sur des chansons comme Riot Rhythm, Tell Them ou encore Run the Heart. Mais c’est sûr que notre prochain album sera beaucoup plus collaboratif. C’est amusant, parce qu’auparavant, je n’avais jamais travaillé dans la musique. Je veux dire j’étais chanteuse mais je n’écrivais aucun de mes textes donc quand on a commencé à travailler ensemble (avec Derek) ça m’a paru normal de ne pas participer à l’écriture. Maintenant c’est différent, je me sens beaucoup plus investie, il s’agit de ma musique à présent.
L’histoire veut que ce soit Spike Jonze qui vous ait découvert et introduit auprès de M.I.A, racontez-nous un peu.
Une amie à nous écrivait pour le blog de Spike Jonze pour le film Where The Wild Things Are, et elle est la première à avoir écrit sur nous. On n’avait que quelques chansons sur Myspace à l’époque. Ensuite, Spike a lu son blog (rires) et il a apprécié notre musique et l’a fait écouter à M.I.A, qui nous a aimé également et avec la spontanéité qu’on lui connaît elle nous a immédiatement contacté, a pris un vol pour New-York, Derek a travaillé sur la production de son dernier album et on a signé sur son label (N.E.E.T. Recordings, ndlr) en partenariat avec notre autre label, Mom + Pop Records, ce fut un enchaînement d’événements surréalistes !
En France, on vous décrit souvent comme un mélange des Ting Tings et Crystal Castles, qu’en pensez-vous ? Comment prenez-vous cette comparaison ?
Derek et moi sommes de grands fans de Crystal Castles, si on nous compare à eux c’est sûrement par rapport à une certaine forme de brutalité qui nous est commune, bien que la voix d’Alice Glass et la mienne soient complètement différentes. D’ailleurs, leur travail de production est magnifique. Pour ce qui est des Ting Tings, c’est sans doute pour le côté plus pop et doux que revêtent certaines chansons, donc oui cela fait sens. Même si c’est toujours étrange pour nous de se voir comparer à d’autres groupes.
Pouvez-vous nous parler un peu de l’artwork de Treats, où l’on peut voir des pompoms girls aux visages déformés, fondus pour ainsi dire ?
Les photos de la pochette d’album viennent du yearbook de lycée de la mère de Derek qui datent des années 60. C’est une imagerie américaine on ne peut plus classique, mais à la douceur des pompoms girls se mêle le côté dérangeant de leur absence de visages. Cela reflète bien notre musique, on fait de la pop comme je l’ai dit précédemment mais avec quelque chose de très noir dedans. On aime jouer entre le léger et le lourd, le dur et le doux. Notre album essaie simplement d’illustrer cette alchimie.
 
 
Vous semblez très douce, presque timide, alors que sur scène vous êtes limite bestiale, quel est le secret de ce dédoublement de personnalité ?
J’ai toujours pensé que si la musique te prend vraiment aux tripes, qu’elle est puissante et entraînante, j’aurais l’air vraiment ridicule si j’étais là à chantonner calmement dans mon coin, je serais d’un ennui ! Si j’étais vraiment moi, je baisserais sûrement les yeux aussi, mais ça n’aurait aucun sens, donc j’ai dû me forcer à perdre mes inhibitions et me laisser transporter par la musique. Cela te permet de ne plus penser à ce que les gens vont penser de toi et d’être sans doute plus intéressante que si tu avais vraiment conscience de ce que tu fais. Quand je vais à un concert, je veux voir autre chose que l’album que j’ai chez moi, je veux expérimenter quelque chose, je veux danser, m’amuser et c’est ce que nous voulons que les gens ressentent à nos concerts. On veut qu’ils aient chaud, qu’ils transpirent, qu’ils ressentent vraiment quelque chose, pas qu’ils soient juste contemplatifs, on veut qu’ils soient actifs.
 
Vous sentez une réelle différence entre le public français et américain ?
Notre dernier concert en France a été extraordinaire, très drôle, les jeunes étaient tous torses nus en train de danser. On a un avantage aux États-Unis, c’est que les gens nous connaissent davantage alors qu’ici ils viennent plus pour nous tester, ils ne sont pas forcément fans à l’avance. Donc nos concerts aux US sont peut-être plus dynamiques même si on n’a pas à se plaindre des deux côtés de l’Atlantique. On a pas encore fait beaucoup de shows en Europe, on doit encore gagner notre crédibilité, on croise les doigts !
Vous vous êtes rencontrés à Brooklyn avec Derek, le quartier de la hype musicale par excellence, est-ce que vous êtes d’accord ? 
Brooklyn est devenu l’un de ses endroits où il y a une multitude de gens créatifs et talentueux dans un espace très concentré, donc c’est très simple de rencontrer des musiciens, ce qui facilite la création de groupes. En ce qui nous concerne, on n’est pas vraiment un groupe de Brooklyn, ça a été notre point de rencontre mais ça n’a jamais eu une influence majeure sur notre musique. De même façon on a très peu joué à Brooklyn, mais il est vrai que beaucoup de personnes nous associent à Brooklyn. Pour ce qui est de la hype, on a eu beaucoup d’attention très vite ce qui fait que beaucoup de personnes sont très sceptiques quant à notre capacité à durer, ils nous voient comme un "one hit band", ceux qui font le buzz maintenant mais dont on ne parlera plus dans six mois. Je crois qu’on est en train de leur prouver qu’ils ont tort. Avant la sortie de l’album, les gens n’arrêtaient pas dire "leur album va être mauvais" alors qu’au final on n’a eu que de bons échos. Ce n’est pas parce qu’on nous a présenté ou connu comme un buzz band qu’on n’est pas là pour durer et faire de nombreux albums qui plairont aux gens, ou du moins c’est ce que je souhaite !
Quels sont vos projets à venir ?
Nous sommes en tournée jusqu’à la fin de l’été prochain, il nous reste encore plein d’endroits à découvrir. Nous allons en Australie, au Japon puis à nouveau en Europe avant d’aller à la conquête de nombreuses villes aux États-Unis au printemps. Donc finalement, il s’agira de présenter notre album au plus de monde possible avant de retourner et d’en enregistrer un nouveau. On a l’impression que cela fait depuis toujours que l’on joue, notre album étant court, 32 minutes, on s’en lasse rapidement, donc on a hâte d’entrer à nouveau en studio pour enregistrer de nouvelles choses.
 
SLEIGH BELLS :: Treats

Live in Paris/Point FMR

 
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