INTERVIEW : AUDREY VERNON

Photo, Vincent Sannier


Paulette a rencontré dans sa loge du théâtre des Halles Audrey Vernon, qui joue en ce moment son one-woman-show pas économe pour un sou, "Comment épouser un milliardaire".

Paulette : Audrey, quel étrange prénom, à la fois très commun et désuet. D’où viens-tu ?
Audrey : Je suis née à Marseille, j’ai grandi là-bas et je suis arrivée à Paris il y a 7 ans. J’ai fait des études de théâtre classique, j’ai passé une audition et j’ai été engagée à Canal+. Ça a un peu déformé mon parcours car je me suis mis à écrire sous leur conseil, et ça m’a déviée du théâtre classique pour aller vers la création. Je n’étais pas vraiment préparée à cela et puis finalement je suis assez contente… Je trouve que la forme la plus intéressante aujourd’hui dans le théâtre c’est le one-man-show, c’est la forme de notre époque, donc je trouve ça bien d’expérimenter cette forme-là dans mon spectacle.

Comment as-tu été repérée par Canal ?
Je suivais des cours de théâtre et un jour il y avait cette audition pour animer La séance au choix, qui était en direct, pour annoncer le programme du dimanche soir. Moi j’étais très Claudel, Racine, tout ça et donc j’avais pas du tout envie de faire de télévision. Ils m’ont demandé de faire un personnage très léger, la veille j’avais vu la Famille Tenenbaum de Wes Anderson et j’ai adoré le personne de Margot en parlant comme elle, de façon monocorde, habillée tout en noir, et ils m’ont dit que c’était la chose la plus triste qu’ils avaient vu en 20 ans de télé ! Dominique Farrugia m’a engagée là-dessus.

"AU DEBUT, LES GENS PENSAIENT QUE J’ETAIS UNE TRES MAUVAIS ANIMATRICE TELE !"

D’où t’est venu ce côté "Speakerine" ?
J’aime bien jouer sur le support, être dans une mise en abyme… Dans mon one-man-show je fais ça aussi, j’analyse le support tout en le faisant. Et donc là c’était présenter les programmes du soir, et je suis allée à fond dans la contrainte pour la détourner. J’ai étudié les speakerines. J’ai été virée au bout de 9 mois, après le départ de Dominique Farrugia. Puis on m’a fait revenir pour que je puisse continuer. Au début, les gens pensaient que j’étais une très très mauvaise animatrice télé ! Dans mon premier spectacle (Le spectacle le plus drôle du monde) où je faisais une comédienne très nulle qui annonçait qu’elle n’allait pas jouer le spectacle, il y avait des gens qui à la fin demandaient si j’allais vraiment jouer mon spectacle le lendemain ! Alors qu’il y avait une heure et demie de show… Il m’est arrivé aussi de jouer et de me rendre compte que toute la salle le prenait au 1er degré, j’avais envie de m’arrêter et de dire : "Les gars, détendez-vous, c’est un spectacle !". Parfois le malentendu ne se dissipait jamais, ils ne comprenaient pas que c’était un personnage. C’était bizarre !

Pourquoi avoir choisi de parler des milliardaires pour ce premier spectacle ?
J’ai commencé à l’écrire avant la crise économique, j’avais envie d’écrire sur les riches et les pauvres et ça n’intéressait personne. Après la crise, je l’ai refait lire car je trouvais ça trop dommage de ne pas le faire. Je ne voulais pas que ce soit quelque chose d’engagé ou de marxiste, donc je me suis dit qu’il fallait en parler de façon positive de tous ces milliardaires et donc la meilleure solution c’était d’en être amoureuse. Je trouve que c’est plutôt un spectacle "milliardaires friendly", je n’ai pas l’impression de critiquer mais de dire quelque chose juste…

"LES RICHES PAYENT MOINS D’IMPOTS QUE LES PAUVRES EN PROPORTION"

Le spectacle se déroule la veille de ton mariage avec un milliardaire. Quel est son classement Forbes ?
Moi j’ai choisi le 33e. Y’en a deux je crois, un Malaisien et un Américain. Mon milliardaire c’est un vrai méchant. A un moment je lui fais dire "Il ne faut pas leur donner d’argent, c’est des pauvres, ils ont besoin de travailler pour vivre. Il ne faut pas leur donner d’argent, ils ne sauraient pas quoi en faire, il ne faut pas leur donner d’argent pour qu’ils aillent le boire…" C’est un peu cette mentalité, les pauvres ne savent pas utiliser l’argent, c’est de l’argent perdu. J’aime bien ce personnage parce qu’il dit des choses horribles mais de façon tellement… Quand il dit aussi "l faut bien qu’il y ait des pauvres pour travailler, consommer et payer des impôts, c’est pas nous qui allons le faire." Finalement c’est vrai, les riches payent moins d’impôts que les pauvres en proportion. Je me suis beaucoup renseignée, grâce à Camille Landais par exemple, qui a écrit une thèse à l’ENS sur l’accroissement des inégalités, j’ai vérifié ce que je disais.

Question naïve : pourquoi les pauvres qui travaillent de leurs mains, qui ont un véritable savoir-faire, sont-ils exploités par des riches qui se tournent les pouces ?
Les pauvres n’ont pas le temps de réfléchir à comment faire de l’argent. Donc déjà il faudrait qu’ils s’arrêtent de travailler pour réfléchir mais la plupart des gens ne peuvent pas le faire. C’est pour ça que les artistes et les acteurs qui sont souvent payés à ne rien faire sont justement là pour réfléchir pour ces gens qui n’ont pas le temps d’étudier la question. Après, il faut aussi faire la distinction entre les milliardaires qui inventent quelque chose et ceux qui vivent de la force de travail des autres. Warren Buffet par exemple, le 3e, est conscient de ça, il a dit "Je dois ma fortune pour 10\% à la chance et pour 90\% au travail des autres ." Les gens comme Larry page et Sergey Brin, par contre, les inventeurs de Google ont quand même inventé une chose incroyable, c’est une intelligence supérieure quand même… Même Bill Gates qui est 2e, lui aussi, il a fait avancer les choses. Une chose me fait rire à propos de Warren Buffet de Bill Gates, quand ils disent qu’ils vont rendre toute leur fortune aux pauvres après leur mort, c’est d’une hypocrisie incroyable parce que tout ce qu’ils ont fait fabriqué, a été fabriqué par des pauvres. Et puis pourquoi après leur mort ? Ils ont le bénéfice de la charité maintenant mais ils attendent quand même pour donner, ils continuent à en profiter! Ils n’ont qu’à tout donner tout de suite !

Et puis il y a ceux qui ne sont pas forcément milliardaires mais qui gèrent des sommes colossales et qui ont le pouvoir de faire sauter financièrement les Etats eux-mêmes…
L’affaire de la Grèce c’est ça. C’est George Soros qui, invité à un diner, a décidé avec un convive de parier sur la parité de l’euro et du dollar et de spéculer sur la faillite de la Grèce. Et comme ils sont tellement riches, du coup c’est auto-réalisateur, ça pourrait donc être leur faute si la Grèce a aujourd’hui un plan d’austérité terrible. Si c’est vrai, et ça a l’air vrai, leur jeu engage la vie et le travail de vrais gens. Et le pire, c’est que les pauvres le font ! Travailler plus, cotiser plus, payer plus…

 

"CONSOMMER, C’EST DONNER AUX MILLIARDAIRES"

Dans toute interview de comédienne il y a toujours la question beauté : comment faire pour prendre soin de sa peau sans donner d’argent aux milliardaires ?
Il faut oublier ! Quand on utilise des cosmétiques on donne forcément aux milliardaires. Déjà quand on les achète chez Carrefour, on donne à Bernard Arnault. Si on achète un produit L’Oréal chez Carrefour on donne à Arnault et à Bettencourt. Et puis si jamais on achète un produit Dior chez Sephora, c’est deux fois pour Arnault ! Je ne pense pas qu’on ait la possibilité de contourner à moins de faire des trucs maison et encore. Moi ce que je trouve intéressant ça n’est pas de dire "Il ne faut pas donner aux milliardaires" mais "Vous ne savez pas mais où que vous allez, vous donnez à des milliardaires. " C’est une sorte de grande autoroute, avec des péages où l’on paye toute la journée sans s’en apercevoir. Je trouve que l’on devrait écrire sur les produits la composition de la marge : tant de \% pour Arnault, tant de \% pour Bettencourt et 0,01 \% pour la personne qui a fabriqué ! Au moins, on consommerait en sachant à qui l’on donne !

Pour terminer, une dédicace à Paulette ?
Je vous souhaite de réussir votre projet de magazine papier, nous vivons dans une société numérique acquise au code binaire fait de 1 et de 0, c’est formidable de sortir du code binaire et d’être dans la matière. Donc je vous souhaite un très bon passage dans la matière !
 
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