IBEYI, REINES DU NEGRO SPIRITUAL CONTEMPORAIN


Photos de Pierre BDN pour Paulette
 
Lisa-Kaindé et Naomi Diaz sont Ibeyi,” jumelles” en yoruba, une culture et une langue héritée de leur père, le percussionniste cubain Anga Diaz (Buena Vista Social Club). Ibeyi, c’est aussi le mariage de deux énergies que tout oppose. L’une réservée, l’autre rebelle, elles se titillent, se chamaillent et se réconcilient dans la minute. Une relation conflictuelle qui semble trouver son équilibre en musique. A seulement 20 ans, elles produisent un premier album gonflé, riche de multiples influences. La musique traditionnelle yoruba de leurs ancêtres résonne plus que jamais dans l’air du temps avec ses aspirations soul, électro et hip-hop.
 
Paulette : Les jumeaux sont tendance. On ne compte plus les groupes de twin brothers ou de twin sisters. A deux on est plus fort ?
Lisa : On est surtout plus intéressant. Parce que c’est deux personnes différentes qui unissent leur force. Parce qu’on se complète. Ils ont toujours été super in les twins. Au Nigéria et au Bénin, ils sont Saints, c’est vous dire. C’est assez fascinant deux gosses qui naissent en même temps et cette espèce de relation qu’ils ont entre eux. Pendant des années, les gens pensaient que c’était une âme divisée en deux. C’est pas faux !
 
Pourtant, dans la vie de tous les jours, vous êtes comme chien et chat.
L : Ah oui !
Naomi : On n’est pas meilleures amies.
 
Alors comment avez-vous réussi à trouver votre équilibre en musique ?
L: Ça c’était assez naturel !
N : On a commencé la musique à 7 ans. On a fait du classique au Conservatoire pendant plus de dix ans. Y a trois ans, ma sœur a eu envie de faire un EP et je lui ai dit : “C’est mort, tu le fais pas sans moi !” C’est comme ça que tout a commencé !
L : Notre relation est COM PLI QUE mais la musique, c’était une évidence ! Même nos confrontations ont toujours été très positives, elles nous ont aidées à aller plus loin.
 
Quel a été le déclic ?
L : Le vrai déclic, c’était y a huit mois, en studio. Avant, c’était complètement irréel. Si on m’avait dit y a un an que j’allais faire des concerts, j’aurais peut-être pu le croire, mais UN album ! C’était vraiment inattendu ! On aurait pu le voir venir mais on était focalisées sur d’autres choses. Moi, j’avais l’université, mes partiels. Je pensais devenir prof… j’en ai encore envie d’ailleurs.
N : Moi prof, c’était hors de question ! J’aurais dégoûté mes élèves (rires).
 
Naomi, tu as seulement 11 ans quand tu t’empares du cajon de ton père, peu de temps après sa disparition. Avant cela, c’était impossible ?
N : Avant, je n’y pensais pas. Je faisais de la percussion classique donc je jouais d’autres instruments. J’ai joué du cajon le lendemain de sa mort. C’était complètement inconscient !
L : Si papa avait été vivant, il n’y aurait pas eu de cajon et Ibeyi n’aurait pas existé. C’est ce qu’elle dit souvent, et je suis plutôt d’accord. Mais à 11 ans, on n’en avait rien à faire du cajon.
N : On n’était pas des génies (rires) !
L : On faisait de la musique au Conservatoire, on était bien contentes. On devait faire nos devoirs, mais on traînait des pieds. Quand on était en vacances chez notre père, notre mère lui demandait de nous surveiller pour qu’on travaille au moins une demi-heure par jour. Mais au lieu de ça, papa nous emmenait faire du karting.

 
Naomi, tu dis : “la musique m’a sauvée”. Dans quel sens ?
N : C’est pas tant la musique, c’est Ibeyi ! Le groupe et ma sœur !
L : Mais ce qui est dingue, c’est qu’elle s’est invitée (rires) ! Elle a flairé le truc ! Je dis souvent qu’elle a un instinct de malade. Elle m’a dit : Tu ne fais pas un EP sans moi !Et en effet, sans elle, j’aurai tenu trois mois ! Rien de tout ça n’aurait existé ! Je serais devenue prof et point barre. Elle dit qu’Ibeyi l’a sauvé, mais c’est grâce à elle qu’Ibeyi existe ! Elle s’est sauvée elle-même.
 
Vous êtes d’origine cubaine. J’y suis allée une seule fois mais une chose m’a marquée : la musique est partout dans la rue. C’est toujours le cas ?
N : On est nées en France, mais on a vécu nos deux premières années à Cuba. Là-bas, tout le monde sait chanter, tout le monde sait danser.
L : Tout le monde est artiste. C’est inné !
N : Les filles comme les garçons. Les garçons dansent très bien, pas comme ici (rires).
L : Ils ont une vraie connaissance de leur corps. Nous, en tant que bon français, avant de toucher l’autre, il s’en passe des années ! Quand j’étais petite, regarder quelqu’un dans les yeux, c’était déjà tellement osé, alors qu’à Cuba, le regard c’est niveau deux ans.
N : Les gens sont tactiles, sans que ce soit forcément sexuel.
L : Ils dansent incroyablement bien, très jeunes, ils font la clave (rythme cubain, ndlr) à deux ans. C’est instinctif et c’est un truc qui est valorisé. En France, on n’a pas le rythme dans la peau (rires).
 
En quoi cet environnement a nourri votre son ?
L : Notre plus grande influence c’est le yoruba !
N : Ça fait partie de nous.
L : C’est une musique qui a bercé notre enfance. A la maison, on n’écoutait pas Brassens, mais des chants yoruba ! Donc au moment de composer, c’est venu direct parce que c’était dans nos oreilles.
 
 
Vous qualifiez votre musique de “negro spiritual contemporain”. Qu’est-ce que ça veut dire ?
N : Je ne voulais pas qu’on nous enferme dans une case parce qu’il y a tellement d’influences dans notre musique. Alors j’ai inventé le negro spiritual  contemporain. Negro spiritual parce que ce qu’on chante en yoruba, ce sont des chants religieux. C’est en quelque sorte notre Ave Maria. Et contemporain parce que c’est arrangé au goût du jour, avec des sons électroniques, des influences hip-hop. Ça défini notre musique et en même temps, ça reste assez vague. C’est ce qui me plaisait ! Je ne voulais surtout pas qu’Ibeyi soit étiqueté world music, c’est souvent la solution de facilité !
L : Quoi que non ! Sur Wikipedia, c’est écrit : world, pop, rock, soul, r&b, new r&b, electro experimental. C’est chouette que les gens reconnaissent toutes ces influences ! Je crois vraiment au recyclage. On écoute plein de choses et on les recrache à sa manière. Ça me plaît que les gens ne sachent pas exactement ce qu’on fait et qu’ils se disent que c’est tout ça en même temps !
 
Qui apporte quoi ?
L : Le rythme, les beats, c’est Naomi. L’électronique, Naomi. Et moi, c’est les chansons déprimantes.
 
Vos chansons sont des prières, j’irai même plus loin en parlant d’incantations. Est-ce que vous êtes croyantes ?
L : Oui !
N : Pas en Dieu, mais en l’humain…
L : En l’humain, en la vie, en l’amour !
 
Vous invoquez plusieurs divinités. Qui sont-elles ?
L : La première, c’est Ellegua, celle qui ouvre et ferme les chemins, l’orisha de papa.
N : Il y a Oshun, la déesse de la fertilité, l’orisha de ma mère. Yemaya, la mère, l’orisha de ma sœur Lisa et Shango, l’orisha de la foudre, le mien.
L : L’orisha, c’est la divinité.
N : Tu ne choisis pas ton orisha, on te l’attribue à la naissance.
L : Pendant l’initiation, le prêtre pratique l’art divinatoire et détermine de qui tu es le fils ou la fille. Tu es choisi par une divinité qui va te protéger. On y croit beaucoup parce qu’à chaque fois le caractère colle parfaitement à la personne. Naomi, c’est Shango, l’électricité, la foudre, et moi, c’est Yemaha, la mère de tous les orishas, ça nous convient vachement. C’est dans notre ADN, on s’est construit avec tout ça donc ça se ressent forcément dans la musique !
 
Ibeyi est sorcière, fée ou grande prêtresse ?
L et N : Sorcière ! Mais sorcière sympathique !
 
Les percussions sont au centre de ce premier enregistrement. Qu’est-ce que ça symbolise pour vous ?
N : Si mes parents ne m’avaient pas poussée à faire de la musique, j’aurais fait de la danse. Je danse depuis que j’ai 3 ans. Je danse au moins une heure par jour chez moi devant ma glace. C’est peut-être con à dire mais c’est vrai ! (rires) Je mets n’importe quoi : du reggaeton, de la dancehall, du hip-hop, et je danse. Je ressens le rythme, c’est la musique du corps.
L : Et puis on s’évade avec le rythme, on a besoin de rien de plus. Le rythme et la voix !
 
Vous avez seulement 20 ans et vous chantez avec une telle maturité. Qu’est-ce qui vous a fait grandir si vite ?
L : La mort de notre père à 11 ans.
N : Et on a perdu notre sœur il y a un an.
L : A 11 ans, on s’est posé des questions qu’un enfant ne devrait pas se poser normalement. Comment va-t-on vivre sans notre père ? Est-ce qu’on doit continuer à aimer la vie ? Pourquoi devrait-on continuer à vivre ? Comment ? Là, ça a l’air assez tragique mais dans ton âme d’enfant, ce n’est pas le cas. C’est hyper clair, spontané et cartésien. C’est des trucs qui te font voir la vie autrement.
N : Mes camarades de classe avaient peur de la mort, mais pas moi !

 
Vous avez travaillé avec le réalisateur des albums d’Asa…
N : Oui ! Au tout début !
L : Ça me fait plaisir que tu parles de lui. On a rencontré Benjamin à 15-16 ans. On savait à peine jouer trois accords, mais on avait déjà quelques chansons. On a fait des maquettes qui ne sont jamais sorties, mais ça montre à quel point cet homme est GRAND. Il nous disait :” Les filles, ne sortez pas les maquettes parce que vous avez changé ! Et maintenant vous avez le niveau pour jouer vous-mêmes !” Un jour après, on signait avec XL. C’est grâce à lui ! Quand on est jeune, on n’a pas forcément les épaules mais avec lui, on avait l’impression d’être des artistes !
N : Il nous a fait confiance, comme Richard (Richard Russel, patron du label XL, ndlr) !
 
Vous hypnotisez tout le monde autour de vous. Qu’est-ce qui a fait la différence ?
L : Ça va paraître fou mais j’en sais rien (rires). Je n’ai pas du tout l’impression qu’on soit exceptionnelles. Je pense qu’on a quelque chose à dire, mais on n’est pas les seules dans ce cas.
N : Plus tôt ce matin, un journaliste me disait : “Quand vous êtes sur scène, vous avez un truc !” Je lui ai dit :” Je crois savoir de quoi tu parles, mais je ne peux pas expliquer ce que c’est !” En nous voyant, c’est ce qui les attire. Cette complicité qu’on n’arrive pas à expliquer.
L : Ça doit sûrement être ça. Mais parfois, tu es juste au bon endroit au bon moment et ce que tu dis résonne dans l’air du temps.
N : Oui on a eu beaucoup de chance tout simplement !
L : Attendons d’avoir vendu trois disques et on en reparlera ! (rires)
 
Est-ce que vous avez peur que votre image soit récupérée, parce que tellement tendance ?
N : Pour Lisa, c’est une obsession !
L : Parce que j’ai la conviction que ce qu’il y a de plus beau chez moi, c’est cet album, la musique et rien d’autre ! C’est ce que j’ai envie de défendre corps et âme et parfois, j’aimerais que tout le reste disparaisse. D’un autre côté, c’est hyper con parce qu’on a fait des choses qui m’ont plu comme les clips. Y a une liberté dingue finalement !
N : T’es un peu obsessionnelle quand même. Il faut un juste milieu. C’est pour ça qu’on a besoin l’une de l’autre. Je ne pense pas que je serais tout l’inverse de toi, à poil en train de twerker…
L : Mais tu le serais plus.
N : Oui sans doute. Après je ne pense pas qu’on devienne big au point de ne plus rien contrôler. On ne va pas devenir Stromae !
L : Même si ce serait une bonne chose. Tout ce qu’on veut, c’est faire un deuxième album et 400 autres ensuite. Mais on a toujours été hyper strictes sur un point : rester fidèle à soi-même !
N : On ne fera pas quelque chose qui ne nous ressemble pas juste pour être in. En général, quand on fait ça, ça ne marche pas, ça se casse la gueule !
 
Vous avez déjà fait le tour du monde et joué dans plusieurs grandes salles parisiennes… on se demande bien ce qu’on pourrait vous souhaiter pour la suite ?
N : C’est vrai qu’on les a quasiment toutes faites (sourire).
L : Mais c’était des premières parties. D’ailleurs c’était un vrai challenge, parce que les gens ne viennent pas pour toi. Ils attendent leur artiste, et c’est à peine s’ils ne crient pas son nom pendant que tu joues. Mais ce qui est intéressant c’est de réussir à les chopper, tout nerveux qu’ils sont ! Moi j’attends le moment où on va entrer sur une scène, commencer à chanter River et entendre les gens reprendre les paroles en chœur. Ce sera une vraie gloire personnelle !
N : Ce qu’on veut, c’est faire plusieurs albums et travailler avec des gens qu’on admire !
L : Et faire de la musique pour le cinéma ! J’ai déjà envoyé mes maquettes à Xavier Dolan mais il ne m’a pas encore répondu (rires).
 
Une dédicace aux Paulette ?
En chœur : Salut les Paulette, on vous embrasse !

IBEYI:: IBEYI
XL Recordings (Beggars) 
Sortie le 16 février
 
 
Concerts :
24 février: Carreau du Temple (Paris)
25 février: Le Grand Mix (Tourcoing)
27 février: Le Rocher du Palmer (Cenon)
28 février: Le Fuzz’yon (La Roche sur Yon)
3 mars: Le Normandy (Saint Lô)
6 mars: Le Transbordeur (Villeurbanne)
7 mars: EMB Sannois (Sannois)
16 avril: La Gaîté Lyrique (Paris)
30 avril: La Luciole (Alençon)
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