GRAINE D’HUMOURISTE : CHARLOTTE GABRIS


Interview publiée dans le numéro Nananas
 
C’est une belle et grande jeune fille, emmitouflée dans un manteau en peau retournée, un peu rouge parce qu’elle vient de jouer, qui me retrouve dans le hall du théâtre de Dix-Heures. Un rien timide, elle me suit dans un café de Pigalle autour d’une grenadine fraise.
 
>Suisse.
Dans son spectacle, Charlotte n’hésite pas à balancer. « Mon père est psychiatre lacanien, ça explique pas mal de mes névroses ! » Dans la vraie vie, rien n’est moins sûr. Charlotte est très pudique. Elle me raconte qu’elle a grandi à Lausanne dans les années 90. L’allemand est sa langue maternelle, mais on parle couram­ment l’anglais et le français à la maison. « Quand je discute avec ma mère, je commence les phrases en allemand et je les finis souvent en français ! » Sur les planches, elle lui prête un accent à couper au couteau et une poigne de fer : « Ma filleu, tu ne fa pas sortir comme eine puteu ! » Là encore, impossible de dire si c’est la vérité. Très tôt attirée par le jeu, elle débute le théâtre à l’âge de 8 ans. Au lycée, elle s’ennuie fermement et commence à écrire ses premiers sketches. Elle les rassemble d’ailleurs dans un spectacle, J’en ai marre, qu’elle joue deux fois dans un café-théâtre, histoire de voir si elle est capable de « tenir une scène ». Après le bac, elle passe une année aux États-Unis où elle s’initie au stand-up. « Là-bas, l’approche est complètement différente. On joue, on chante, on danse, tout est mélangé » résume-t-elle.
 
>Paris.
À 20 ans, comme tous les artistes, elle décide de partir à l’assaut de Paris. Elle franchit la frontière avec son compatriote Gaspard Proust, avec qui elle cherche un temps un appartement… Avant de se rabattre sur une coloc’ avec une « parisienne typique », architecte d’intérieur. Cet épisode a aussi sa place dans le spec­tacle, dans un sketch où Charlotte grime à la perfection le personnage de la parisienne blasée. À propos de Gaspard Proust dont la carrière a explosé l’année dernière, elle dit : « C’est formidable ce qui lui arrive. La télé, le cinéma… Je ne pourrais pas faire ce qu’il fait, à savoir faire rire avec l’actu, mais j’admire beaucoup son parcours. » Ils ont sûrement en commun le fait de savoir ce qu’ils aiment à défaut de savoir ce qu’ils sont. À l’entendre, Charlotte n’aime pas grand-chose sinon jouer la comédie : « Je trouve ça horrible de devoir être efficace » (mais ses imitations font mouche) ; « Je déteste la vulgarité » (mais elle n’hésite pas à parler du sperme qui « coule » après un rapport) ; « Je n’aime pas l’humour girly » (mais elle aime Julie Ferrier et Audrey Lamy) ; « Je n’aime pas les scènes ouvertes » lâchera-t-elle aussi au cours de notre entretien.

>Parcours.
Le mot revient le plus sou­vent dans la conversation. À l’instar de Maïwenn ou Helena Noguerra (« Elle est chouette, elle fait tout ! »), Charlotte veut toucher à tout et surprendre. « Je me lasse vite ». Mieux, elle se veut différente, enfin c’est ce que l’on saisit au vol. Comprendre différente de ces humoristes filles à l’humour rose. Car Charlotte est une comédienne pure et dure. Évitant avec brio et subtilité les poncifs du one-woman-show (l’hystérie, la gnangantude, la relouïtude), elle emprunte à de très larges références, souvent inattendues. Elle cite en première ligne l’humour de Rick Gervais, le créateur de la série The Office pour « sa méchanceté ». Elle admire aussi pêle-mêle le jeu d’une Cameron Diaz, d’une Sarah Silver­man ou d’une Anne Hathaway.
Elle adore les comédies de Judd Apa­tow et adule – c’est plus attendu – le génie de Lena Dunham, la créatrice de Girls. Côté mecs, sa préférence va à Albert Dupontel pour son jeu drôle-triste, et les Kaïra. Ce mix se ressent sur scène où elle n’hésite pas à déclamer du Musset devant un par­terre de spectateurs sciés, ou à hurler son désespoir, la voix couverte par Someone Like You, la chanson d’Adèle. Son style réside indéniablement dans sa capacité à créer la rupture, à désa­morcer l’émotion jaillissante.  « Je veux toucher les gens », dit-elle.
 
>Radiostar. 
À côté de la scène, Charlotte sévit aussi sur les ondes d’Europe 1 au côté de Michel Druc­ker. La radio, elle l’a découverte grâce à Laurent Ruquier rencontré en 2009 au festival de Montreux. L’animateur et producteur de Gaspard Proust lui avait alors ouvert les portes de son émission On va s’gêner. Contraire­ment à son spectacle qu’elle a écrit seule, elle produit ses chroniques radio avec la complicité de Luigi, son auteur. Devant l’invité du jour, elle déroule son texte, volontairement autocentré et narcissique. Luchini lui aurait même glissé après une de ses interventions : « Vous êtes une immense comédienne. » De quoi rassurer cette grande traqueuse qui dit avoir besoin « d’entrer directement dans un person­nage » pour se sentir bien.
On se quitte sur un trottoir en plein vent, Charlotte hèle un taxi, direction le Marais. Ce qu’elle aimerait faire, c’est du cinéma.

 

>Comme ça c’est mieux
Théâtre de Dix heures, du jeudi au samedi à 20h15
 
 
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