GRAINE DE CRÉATEUR : DAVID OBADIA POUR HARMONY


Portrait photo © Ludovic Zuili
 
Il avait 20 ans quand il a lancé la marque de streetwear BWGH. A 25 ans, David Obadia mise désormais sur Harmony, son nouveau label, qui propose un vestiaire mixte et épuré. Rencontre à deux pas de son flagship du 1, rue Commines dans le Haut Marais.
 
Paulette : Pourquoi avoir délaissé BWGH pour créer Harmony ?
David : Brooklyn We Go Hard a été un vrai succès fulgurant. En trois ans, on est passés de 1 à 350 points de vente. Mais je pense que le créateur n’évolue pas à la même vitesse que le client. Je voulais faire de la “vraie” mode contemporaine et pas du “streetwear ++”. Au lieu de faire évoluer BWGH dans un mauvais sens, mieux valait scinder les deux projets. Harmony est un projet beaucoup plus personnel. J’aime l’idée que les filles qui m’entourent portent au quotidien des vêtements très simples, très épurés. Quand je parle de designers que j’aime bien, je dis Jil Sander. Il n’y a aucun compromis dans ce que je fais. C’est très simple, très épuré, très monochromatique. Après ça marche ou ça marche pas, tant pis.
 
En tout cas ce style s’inscrit dans une tendance déjà bien ancrée. Je pense à  Jacquemus, à Etienne Deroeux ou Coperni Femme.
Bien sûr que Jacquemus, Etienne Deroeux, les gars de Coperni Femme (Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant, ndlr) et moi faisons partie de la même scène. Nous sommes des jeunes gars qui avons envie d’insuffler quelque chose de plus mature dans le prêt-à-porter. Pour autant, nous n’avons pas les mêmes prétentions. Moi, j’aspire simplement à faire de beaux vêtements, tout simplement. Ni plus ni moins.


Lookbook © Vincent Desailly

 
Pour toi la femme c’est une variation de l’élégance masculine ?
La femme c’est euh… Ma copine, son style. J’aime son élégance, les volumes assez “oversized”, les filles garçons manqués. Pour moi ça n’est pas une tendance, c’est ce que j’aime. Avec BWGH, c’était génial, on sortait 70 000 pièces par saison, sur 400 boutiques. J’avais un chef de projet plus vieux que moi qui me disait quoi faire alors que c’était moi qui avait créé la boîte. Sur Harmony, je fais ce que je veux.
 
“Je peux mourir pour la mode, je le sais.”
 
Tu es toujours associé chez BWGH. Comment partages-tu ton temps ?
Sur BWGH, je fais juste la DA et j’ai une autre société à côté où je fais du conseil pour des maisons. Mais mon métier c’est de faire des vêtements et je n’en changerai pour rien au monde. Je veux avoir ma marque jusqu’à 70 ans et que mon fils la reprenne ! Vraiment, je peux mourir pour la mode, ça je le sais. Il n’y a rien d’autre qui m’intéresse. Ça ou avoir une galerie. Mais pour avoir une galerie, il faut avoir beaucoup de sous. Donc j’attendrais d’avoir beaucoup de sous pour ouvrir une galerie (rires).
 
Tu viens du milieu de la mode ?
Ma mère était dans l’art, et mon père avait une marque de vêtements dans les années 80. Ça s’appelait C17 mais il a tout arrêté pour travailler dans l’immobilier. J’ai donc grandi dans le textile.
 
Que peux-tu nous dire sur ta première collection pour Harmony, baptisée “Définition” ?
Cette première collection est hyper graphique, avec beaucoup de camel et de bleu klein.
Le bleu klein c’est une couleur qui reviendra tout le temps. J’adore les couleurs super intenses. L’idée était vraiment de faire une collection la plus simple possible. Tous mes amis sont des artistes, des peintres, des designers qui s’habillent avec une simplicité extrême. Donc chez Harmony, il n’y aura jamais de “prints” un peu fous, il y aura jamais de camouflage par exemple. L’idée c’est l’élégance maximale et la beauté, rien de “too much”. Tu vois comment je m’habille. C’est Uniqlo ou Dries Van Noten.

 
Tu suis les défilés, les tendances ?
J’ai suivi un peu les défilés mais rapidement. Je trouve que la meilleure collection de loin c’est celle de Marni. Mais je pense qu’il faut être “out of the box” pour faire du bon travail. Il n’y a aucune prétention dans ce que je fais. Ça a sûrement déjà été fait des millions de fois. Je le fais juste à ma façon. Juste avant de lancer Harmony, je déjeunais avec un ami designer. Il avait un pull Jil Sander. Et je lui disais : “Tu vois ton pull il est simplement beau.” Après je n’ignore pas les enjeux commerciaux, on a ouvert une boutique, il faut la faire tourner.
 
En tout cas, tu as réalisé un beau coup d’éclat avec la venue de Robert Pattinson le jour de l’ouverture !
Ouais, c’est cool. Il est venu avec FKA Twigs, qui est une copine. C’est marrant, je l’ai pris avec mon Iphone, la photo n’est pas folle mais bon.
 
Tu sais bien jouer de ton réseau. C’est quelque chose que tu fais naturellement ?
Ah non pas du tout. C’est un peu mon défaut. Apparemment, pour réussir, il faut que je sorte. Mais ce n’est pas mon truc.
 
Qu’est-ce-que tu aimes faire à Paris ? Quelles sont tes adresses ?
J’aime bien aller au musée. Je vais voir pas mal d’expos. Je vais dans des restos de vieux, au cinéma. J’ai une vie la plus lambda possible. Après, je vois ma copine. Je suis très proche de mes parents. Je vois très souvent ma famille. Je ne suis pas quelqu’un qui sort tard le samedi soir. J’ai un très bon réseau mais je ne le cultive pas assez, après 99% des gens sont super “fake”. Mes amis d’enfance n’ont rien à voir avec ce milieu.
 
“Mon rêve, devenir Carven dans deux ans.”
 
Ce qui ressort chez toi, c’est tout de même ta maîtrise de la communication. De ce point de vue, le teasing autour du lancement d’Harmony était hyper pointu.
Oui je passe pour un fou furieux. Je prépare tous les posts Twitter, Facebook, Instagram à l’avance. Je les recheck avant envoi ainsi que la newsletter de la semaine. Je check également le wording en anglais car je suis bilingue. Je ne supporte pas les fautes d’orthographe. Il faut une cohérence de A à Z. J’utilise des typos de galeristes sur le site. La boutique c’est pareil : quand tu rentres, tu captes directement ce qu’est l’homme ou la femme “Harmony”. Tout doit être bétonné. La spontanéité, je la garde pour la création des vêtements. Le but d’Harmony n’est pas d’être une petite marque cool, c’est de devenir Carven dans deux ans, d’avoir un nombre de “retails” assez costaud. Quand j’ai démarré comme stagiaire de Stéphane de Pigalle, je voulais être le mec le plus cool de la terre. Aujourd’hui je m’en fous royalement. Je veux juste que ma chemise soit la meilleure chemise du marché. Je refuse le truc : “O.K, c’est mis sur Pedro Winter, alors j’achète.”

 
Qu’est-ce que tu peux nous dire sur la collection de l’été 2015 ?
Pour l’été prochain, je me suis pas mal inspiré de la gamme de couleurs de Matisse. Il y aura une grosse dominance de orange dans la collection ou de bleu klein. Le thème majoritaire c’est la personnification de la femme gréco-romaine, des choses très architecturales. Un corps beaucoup plus épuré, beaucoup de popeline dans les matières. Sur la femme, j’ai pris pas mal d’assurance et trouvé des trucs assez géniaux. J’ai par exemple acheté du tissu  “leftover” de chez Céline, des trucs assez incroyables, beaucoup de crêpe de laine. Quant à l’homme, il reste sur la même ligne, très gréco-romaine.
 
Comptes-tu développer une ligne d’accessoires et la maroquinerie ?
Oui, on a fait des chapeaux dans l’usine qui produit pour Hermès et Comme des Garçons. Les sacs à dos qu’on crée sont faits en Italie. On développe aussi nos premières baskets pour la saison prochaine. Mais comme l’on fonctionne en équipe réduite, mieux vaut aller doucement. Avec BWGH, on est allés vite et sûrement trop vite. C’est le seul regret que j’ai de la marque. Je ne sais pas si je deviendrai la star de la mode comme je rêve de l’être. Je pense que j’y arriverai d’une manière ou d’une autre… Parce que j’ai des attentes, je veux que les gens se disent ; “Wow lui c’est Jil Sander dans 15 ans”. J’ai commencé BWGH à 20 ans. Maintenant j’en ai 25. Je ne connais pas beaucoup de gens qui ont accompli autant. Mais la mode n’est pas un sprint. Tu verras, si dans quatre ans tu veux toujours m’interviewer c’est que je suis un vrai gars. Je fais juste des vêtements. Avec un amour complètement inconditionnel. Je ne suis pas juste copain avec Asap Rocky et Theophilus London.
 
“Je ne vise pas la fashionista.”
 
À quoi ressemble ta clientèle pour le moment ?
Hier, un architecte de Boston de 60 ans est passé à la boutique. On a discuté, on a parlé d’art pendant une heure. Il m’a dit “Ton pull il défonce, il est made in France ?” Je lui ai répondu : “Ouais il est fait en Bretagne, c’est moi qui ai mis les fils dans la bobine, etc.” Ce qui est drôle c’est que le mec était tout sauf cool, il portait un polo Eden Park, tu vois ? Donc l’homme Harmony c’est juste un mec qui veut être bien habillé, sans plus… Je ne veux surtout pas d’une fashionista parce que la fashionista, dans six mois la marque va la dégoûter.
 
Et les collab’, tu envisages de faire des collaborations ?
Avec BWGH, on a fait un nombre de collab’ incalculables : Colette, Kitsuné, Puma, Opening Ceremony, Le Bon Marché. Je pense qu’une marque doit respirer par elle-même. Si j’en fais ce sera avec un artiste comme Vuitton. Quand tu observes les grosses grosses marques, tu les vois pas souvent collaborer… La collab’ a un sens quand tu vois Raf Simons avec Sterling Ruby. C’est la plus belle collab’ que j’ai vu ces dix dernières années. Mais faire avec des gens lambda c’est pas mon truc.
 
Tu voyages beaucoup ?
Je vais beaucoup au Portugal et en Roumanie où je fais fabriquer. Aujourd’hui je devais aller à Tokyo entre potes mais je n’y suis pas allé car ma copine rentre de New York, j’ai préféré faire le canard ! Sinon j’aime bien bouger de Paris pour faire les collections. Pour été, je suis parti un mois à L.A, tout seul. Si un jour, je trouve un super Polytechnicien pour gérer le business je prends. C’est difficile de penser à tout quand tu es dans la création. Je cherche un tueur, autrement je préfère mettre les mains dans la merde tout seul.
 
Dédicace aux Paulette ?
Si elles veulent se sentir belles, qu’elles viennent chez Harmony !

 
Où : 1, rue Commines Paris 3e

 
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