GHOSTPOET : “J’AI ENVIE DE DEVENIR UN GRAND ARTISTE”


Photos de Pierre Bdn
 
A ses débuts, Obaro Ejimiwe alias Ghostpoet se qualifiait de nerd et pratiquait son art en autarcie. Il ne comprenait pas qu’on puisse le comparer à d’autres artistes, par pudeur et par peur d’être cantonné à un style. Aujourd’hui, le poète fantôme londonien a gagné en assurance, le succès aidant. Il ne craint plus que sa musique soit rangée dans une case et invite son groupe de scène sur son troisième album, Shedding Skin. Une mue tant d’un point de vue musicale – il échange les machines contre de vrais instruments, guitares au premier plan – que dans le contenu, plus ouvert au monde qui l’entoure. Rencontre avec un artiste généreux et affable.
 
Paulette : Ton premier album était fait maison, avec ton PC portable, le deuxième enregistré en analogique. Et celui-ci ?
Ghostpoet : Celui-ci a été enregistré avec mon groupe de scène. J’ai utilisé mes gars et j’ai coproduit l’album avec mon bassiste. J’avais seulement envie d’utiliser la basse, la batterie, les guitares, un peu de synthé. J’adore la musique où la guitare est au premier plan. J’avais quelques rythmes de guitares, de batterie et de basse dans l’album précédent pour appuyer la mélodie, mais je n’en avais jamais assez ! Alors j’ai pensé, autant enregistrer tout en live et pousser l’expérience à fond !  
 
Qu’est-ce qui t’a marqué durant ta dernière tournée, au point d’avoir envie de poursuivre l’expérience du live sur disque ?
En tournée, tu évolues avec le groupe et tu prends conscience de ce qui marche ou pas en live, pas en termes de musique mais en termes d’habillage sonore. C’est ce que j’avais en tête au moment d’enregistrer cet album, faire quelque chose que je puisse facilement reproduire sur scène. Ça a beaucoup influencé Shedding Skin. On n’a pas encore fait de concerts, mais je peux déjà sentir la différence, c’est plus immédiat. C’est ce que je voulais !
 
En comparaison, ton deuxième album est beaucoup plus produit.
Tu penses ? Oui c’est vrai. Le premier était un peu plus bancal parce que je l’ai fait à la maison. Ensuite, j’ai signé avec PIAS, je disposais d’un gros budget et j’ai pu aller en studio, yeah ! Mais avec le recul, je ne l’aurais pas fait comme ça. J’étais comme un enfant qui reçoit un nouveau jouet. Sur cet album, je ne voulais pas qu’il y ait une si grande différence entre les démos et le résultat final. Pour le deuxième, je voulais que ça sonne professionnel, mais je me suis rendu compte que ça ne veut rien dire, il est surtout question de feeling. Le résultat final ne correspond pas à ce que j’avais en tête finalement, je l’aime toujours mais je suis plus heureux cette fois.


 
Tu sembles avoir retrouvé ta philosophie de l’époque, celle de tes débuts…
Oui, surtout dans l’écriture. Sur le premier album, il était surtout question du monde qui m’entoure, des expériences de la vie, en dehors de ma vie personnelle. Le second au contraire était très centré sur moi. Aujourd’hui, je suis plus heureux donc plus ouvert. J’aime écrire dans cette estime de l’autre, sur des individus et des personnes que je rencontre, qui n’ont pas forcément de voix ou qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Musicalement aussi on peut parler de retour aux sources, en ce qui concerne la direction artistique de ce nouvel album. Je découvre un nouveau monde que je ne connais pas, plein de guitares. C’est comme si je recommençais mon apprentissage de la musique, du son avec quelque chose de plus acoustique, de vrais instruments.  
 
Cet album est présenté comme plus abouti et plus ambitieux que le précédent. En quoi ?
Je voulais que cet album soit plus  accessible, que l’auditeur puisse rentrer dedans plus facilement. J’ai envie de devenir un grand artiste. Si je veux continuer de faire ce métier, je dois me dépasser et essayer de produire un plus gros son, un grand album. C’est ce qui m’habite aujourd’hui.
 
Justement cet album est plus ouvert et plus pop, dans le sens où il peut te permettre de toucher un plus large public…
Oui… mais je ne  suis pas très à l’aise avec ce terme. J’ai envie de toucher un public plus large mais je n’ai pas envie de le faire sous la contrainte : tu dois faire un album comme ça sinon on va te botter le cul ! C’est juste l’évolution naturelle des choses. Mais tu n’es pas la première personne à me dire ça, je l’ai intégré et je le vis bien. Et puis l’ambition d’un artiste, d’un musicien, qu’il l’admette ou non, c’est d’être entendu par le plus grand nombre de personnes. Je ne suis pas différent !
 
Ça veut dire que tu n’es plus fâché à l’idée de faire un single qui passe à la radio ?
Ohhh c’est une question piège (rires). Le mot « pop » suggère des représentations différentes. Certains utilisent ce terme pour parler d’une musique populaire, d’autres pour évoquer une musique aseptisée. J’appartiens à la première catégorie. J’ai essayé de toucher un public plus large avec mon album précédent mais c’était encore trop hors-cadre, pas assez accessible. C’est pourquoi j’ai décidé de regrouper toutes mes expérimentations musicales un peu trop extrêmes dans un side project (The Blue Painter, ndlr), pour faire la différence avec Ghostpoet. Alors je ne sais pas si je pourrais être encore plus « poppy », mais on verra bien !
 
Tu détestes qu’on te compare à d’autres artistes. Qu’est-ce qui t’effraie ?
A mes débuts, on me comparait à des artistes auxquels je ne m’identifiais pas, et je voulais faire valoir ma différence. Il me semblait que c’était important pour survivre dans ce métier. Si tu es sans cesse comparé à tel ou tel artiste, alors ta musique et ton art seront toujours associés à ces artistes-là. C’est moins le cas aujourd’hui parce que c’est mon troisième album et parce que je fais toujours partie du paysage. Je me sens même plutôt chanceux d’être comparé à tous ces artistes formidables, mais ce que je veux, c’est être moi !
 

Est-ce que tu es facilement influençable ?
Sur cet album, oui ! J’ai beaucoup écouté Nick Cave and the Bad Seeds, The National, TV On The Radio, Interpol. Pour la première fois, je me suis autorisé à laisser toutes ces choses m’influencer pour la création du disque. Plus que par le passé, parce qu’à l’époque j’essayais de créer mon propre son. Mais je me suis souvent posé cette question : qu’est-ce qui a guidé ce nouvel album ? Et finalement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucun mal à s’imprégner de ce qu’on écoute.  Et c’est ce que j’ai fait sur ce disque, ça fait partie du processus.
 
Dans tes chansons, il est question du quotidien, d’amour, du monde, de l’humain. Qu’est-ce qui t’inspire ?
La vie ! La musique fait partie de ma vie, mais ce n’est pas tout, même si j’adore ça. C’est juste l’un des aspects de ma vie. Si c’était l’essentiel, ça me boufferait littéralement et je ne pourrais pas m’épanouir en dehors de cette activité, en dehors du fait de monter sur une scène ou de faire de la musique. C’est important pour moi de garder une vie normale, parce que c’est ce qui me nourrit artistiquement !
 
Sur la pochette de l’album, une cellule humaine, la tienne. Pourquoi ?
Je pensais à ce que pouvais m’évoquer shedding skin (une mue, en français), mais je ne voulais pas tomber dans les évidences, comme avec la peau de serpent par exemple. Je voulais une photo de ma peau, mais pas seulement un plan large, parce que ça aurait été trop barbant. J’ai opté pour l’image d’une cellule de l’épiderme.  C’est tellement beau, tellement incroyable ! Récemment, j’ai participé à un projet (Body Of Songs, ndlr), j’étais en contact avec des médecins qui m’ont permis de réaliser ce que j’avais en tête. Aujourd’hui, le mot d’ordre, c’est de se montrer, d’afficher son visage en couverture mais ce n’est pas ce que je voulais. Et d’une certaine façon, c’est moi sur cette pochette, même si on ne me reconnaît pas. J’aime bien l’idée !
 
L’album s’ouvre et se ferme sur une phrase en japonais…
Oui et au milieu aussi. Un jour, je suis tombé sur un documentaire intitulé Jiro Dreams of Sushi (de David Gelb, 2011, ndlr). On suit le quotidien d’un chef japonais de 85 ans, qui possède un tout petit restaurant de sushis, à Tokyo, dans le souterrain d’une station de métro. C’est le portrait de cet homme qui a dédié sa vie à la fabrication de sushis. Ça m’a bouleversé ! Consacrer sa vie à sa passion et toutes ces épreuves qu’il faut traverser pour faire de son rêve une réalité. Ça m’a touché ! A la fin du mixage, j’ai appelé une amie japonaise, elle s’est enregistrée sur son téléphone et m’a envoyé le résultat. Voilà ce que ça dis : C’est le début, le développement et la fin d’une mue.
 
Le succès aidant, assumes-tu davantage ton statut de chanteur aujourd’hui ?
Le succès…  Je ne suis pas sûr d’avoir réussi. Mais il est certain que je me sens plus à l’aise avec ce que je fais. Je suis plus détendu à l’idée d’être créatif. Depuis mes débuts, je me dis que je ne dois pas avoir peur d’affirmer qui je suis. Et j’ai appris à développer ma confiance en moi avec les années. Aujourd’hui, les gens acceptent ma musique pour ce qu’elle est, et n’essaie pas de me pousser à faire quelque chose qui ne me ressemble pas. J’ai envie d’être encore plus populaire mais je ne sais pas si ce sera avec cet album-là ou le suivant. Mais bien sûr que je suis plus confiant !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Ecoutez cet album au volant d’une voiture ancienne ou non (sourire), et partagez ma musique ! J’ai longtemps été gêné à l’idée de promouvoir ma musique, mais aujourd’hui, j’ai envie que les gens se l’approprie, la fasse découvrir à leurs amis et en parle autour d’eux ! Quand tu découvres quelque chose que tu aimes, tu as tendance à vouloir le garder pour toi, égoïstement, mais au contraire, il faut le partager et prendre du plaisir ! C’est tout ce que je souhaite !
 

GHOSTPOET :: SHEDDING SKIN
PIAS
 
Partager sur :

Vous pourriez aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *