GHOST RIDER : REBECCA ZLOTOWSKI

Photo, Ulysse Korolitski

Plongée viscérale dans l’univers des circuits de moto clandestins, Belle Épine fait cohabiter, dans un même mouvement, le désir et le deuil. Un premier film impressionnant de Rebecca Zlotowski. Rencontre.
 
Paulette : Comment as-tu travaillé la coexistence dans ton film du désir de vie et de mort, du deuil et de la sensualité ?
Rebecca : J’ai l’impression qu’au cinéma il y a toujours un sujet conscient et un sujet inconscient, ou disons un sujet et une histoire. Le sujet était la disparition, mais l’austérité et la tristesse de ce motif souterrain me semblaient nécessairement devoir être abordées par le spectaculaire circuit de moto clandestin : le danger , l’excitation, la vitesse et le désir qu’il suscite chez l’héroïne. C’est une héroïne active. Tout dans sa détermination renvoie peut-être à la mort, mais dans une érotique, une plastique qui sont propres et chers au cinéma pour moi.
 
La direction d’acteurs impressionne par sa précision. Jusqu’où t’es-tu autorisée à aller avec tes interprètes pour obtenir d’eux les émotions que tu souhaitais voir à l’écran ? Peux-tu nous parler notamment de la très forte séquence finale et de la présence du fantôme de la mère ? 
Rebecca : La direction d’acteurs est la part la plus mystérieuse de la mise en scène parce qu’elle exige selon moi de modifier ce qu’on en pense pour chaque personnage et chaque acteur : avec Léa Seydoux, qui est de tous les plans du film, nous avions établi une relation de confiance absolue qui plaçait mon actrice dans un état propice d’abandon. Un personnage était difficile à distribuer, celui de la mère de l’héroïne, qui revient à l’état de fantôme à la fin du film. J’avais écrit le rôle en pensant à une actrice étrangère qui s’est désistée à la dernière minute. Il fallait que cette actrice ait un statut à part, un autre registre de réalité : j’ai cherché autour de moi qui pourrait l’incarner, et j’ai pensé à la propre mère de Léa, que j’avais rencontrée et que j’avais trouvée très belle. Le lien évident qu’elle avait avec Léa apporterait, j’en étais persuadée, avec peut-être une pointe de naiveté, une densité et une nécessité à cette scène qui en avait tant pour moi. Nous nous sommes rencontrées en cachette et personne sur le plateau ne connaissait l’identité de l’actrice, pas même Léa, jusqu’au tournage de la scène. Il ne s’agissait pas de "piéger" mon actrice, car j’avais foi dans le pouvoir de son interprétation, de sa composition. Mais j’avais besoin de ce secret-là.
 
Comment le milieu du circuit clandestin de moto s’est imposé à toi comme matière fictionnelle ? 
Rebecca : Personne n’avait évoqué ce circuit clandestin englouti par les années : le circuit de Rungis. Quand j’ai commencé l’écriture du film, je m’y suis intéressée pour la charge de cinéma qu’il portait : l’illégalité, la nuit, la frime, le danger. Les motos comme des petites machines de mort, et l’indépendance qu’elles procuraient. Ca n’était pas seulement un motif fétichiste, mais une nécessité du scénario. 
 
Récemment, une poignée de jeunes réalisatrices s’est emparée de la caméra dans des registres très différents. N’est-ce pas problématique que la presse surligne ce cinéma "au féminin" ? 
Rebecca : Je ne sais pas si c’est problématique, car ça permet à certains films qui auraient moins de visibilité d’exister dans l’espace médiatique mais ça me paraît approximatif, c’est certain. Il y a une forme de confusion entre le genre et le sexe qui me laisse perplexe : il me semblait que ce flou n’existait plus en 2010.
 
Ton meilleur souvenir de tournage ? 
Rebecca : La première nuit de tournage : les séquences de forêt, puis un trajet en moto jusqu’à une plage dont le nom m’évoque encore un frisson, le cap d’Antifer. Nuit dense, excitante, musicale, amoureuse.
 
Tes futurs projets ? 
Rebecca : J’écris avec Teddy Lussi Modeste, dont le premier film Jimmy Rivière va sortir en mars, son deuxième long métrage. J’écris pour d’autres. Je reste une co-scénariste heureuse.
fghg



 
La critique de Sandrine :
Livrée à elle-même après la mort récente de sa mère, Prudence va faire mentir son sage prénom.

Paumée, la jeune fille solitaire se rapproche d’une bande de motards qui tourne, la nuit, sur les circuits interdits de Rungis. Dans ce beau film à la tonalité mélancolique, les pulsions contraires se rencontrent et s’entrechoquent. L’élan vital se manifeste dans le désir violent de transgression qu’exprime Prudence. C’est l’envie de s’étourdir dans la vitesse, la nuit, la sexualité. Se donner au premier venu, pourvu qu’il y ait l’oubli, au bout de la piste. Mais le deuil est là, impossible à faire, et la morbidité infeste le quotidien.  

À commencer par l’appartement qu’ont fui le père et la sœur de Prudence, recluse dans le souvenir maternel 

et gardienne de ce mausolée aux morts, à son corps défendant.

Film d’atmosphère autant que chronique adolescente précise, Belle Épine scrute au plus juste les atermoiements d’un âge de bruit et de fureur où l’enfer mécanique rejoint le désir organique. 


SORTIE EN SALLES : mercredi 10 novembre


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