GATHA À LA PREMIÈRE PERSONNE, ENTRE RAGE ET DOUCEUR

Dès les premières notes de Renaissance, on se lance dans une danse frénétique, comme possédé. La musique de Gatha nous colle à la peau et pour longtemps. Derrière ce pseudonyme un peu mystique, l’artiste Bordelaise Agathe Issartier, violoncelliste et chanteuse, déjà repérée au générique des albums de François & The Atlas Mountains (E Volo Love, Piano Ombre) ou en première partie de La Grande Sophie, Asaf Avidan ou Julien Doré. Sincère et volontaire, Gatha se met à nu sur des mélodies et des rythmiques qui claquent. Sa musique est à son image, plurielle, douce et violente. Au cœur de ses compositions, son violoncelle et sa voix, ou le besoin viscéral d’extérioriser ses sentiments. Son deuxième EP, réalisé avec Tahiti Boy, est plus produit, plus franc, plus vivant, entre pop, électro, trip-hop et hip-hop. Rencontre.

Paulette : Renaissance est un titre entêtant dont on a du mal à se défaire alors même qu’on ne l’a écouté qu’une seule fois. Comment est née cette chanson ?
Gatha : Je suis arrivée à Paris en janvier 2014. Je venais de sortir mon premier EP, fait à la maison. J’ai eu l’idée de cette chanson quand je suis revenue à Bordeaux, dans la maison où j’ai grandi. Ça faisait un petit moment que j’observais mes proches répéter certains mécanismes qui ne les rendaient pas heureux. C’est dans ce contexte-là que je l’ai écrite, plus précisément sur mon papa même si elle fait aussi écho à des changements et des mutations qui ont eu lieu dans ma vie. Le bonheur est à portée de main. Il faut être doux avec soi-même et oser passer par une remise en question.

L’histoire derrière le clip ?
On voulait mélanger ce côté doux et parfois violent des mutations. Je l’ai coréalisé avec Camille Cier, qui a fait mes photos sur un mur bleu à Montreuil. Autour, il y avait un stade et cet endroit m’obsédait tellement que j’ai voulu tourner le clip là-bas. J’aime le côté terre battue, le côté brique qui tâche et ça rappelle la couleur de mon violoncelle. Et puis, il y avait cette marque d’une créatrice parisienne, Pantheone, que j’aimais beaucoup et qui a fait toute une collection dans les tons bleus ciels ; les fameux maillots de bain et les tenues de pom-pom girls. J’avais envie d’allier ces deux couleurs, le bleu pour la douceur et la brique pour la violence. J’ai travaillé avec un ami danseur, Samuel Gaspard, et des danseurs professionnels. On l’a tourné trois jours après les attentats, je voulais annuler mais tout le monde a tenu absolument à le faire. Ils avaient tous besoin d’extérioriser et d’être hyper soudés, du coup ils sont tous sortis de leur manière habituelle de danser. Certains venaient du classique alors que là c’est de l’impro pure. La danse symbolise cette mutation. C’est pour ça que c’est assez mécanique, parce qu’il faut se cogner aux habitudes pour espérer en sortir.

Est-ce que tu as beaucoup de colère en toi ?
Dans ma musique oui, mais je ne l’exprime pas dans la vie. Je suis plus dans la construction et j’essaie toujours d’analyser les choses. Ça ressort dans ma musique parce que c’est mon exutoire. Certains font du sport, moi j’écris et je compose. Je n’ai pas envie de me cacher derrière l’image de la fille complètement épanouie, parfaite, tout ça. Je suis épanouie quand ma musique est faite. Si on me l’enlève, ça peut devenir très compliqué. J’ai pas mal de colère de par mon enfance, mais c’est des choses qui se règlent (sourire). Je ne suis pas destructrice mais je l’exprime dans ma musique.

Certains titres sont très personnels, comme Oublie Tout, où tu confies une adolescence tourmentée…
Oui complètement. L’histoire de ce disque est très particulière. J’ai écrit Renaissance pour mon papa. Trois mois plus tard, j’ai appris qu’il était malade et depuis, il est décédé. Finalement ce n’est pas la sienne mais la mienne. Le jour où je l’ai appris, j’enregistrais Oublie Tout sur l’abandon de la mère. La vie est faite d’imprévus, un peu comme ce disque. Il y a des titres sur l’EP qui parlent d’expériences précises, alors que Leo et Les Marcheuses de la nuit sont plus des moods. Oublie Tout est une chanson importante pour moi, je sais qu’elle peut déranger, c’est un titre dont on me parle beaucoup en live. Ce n’était pas pour être négative ou dans le pathos, je l’ai appelé Oublie Tout parce que justement on avance et on se dépasse. Le but, c’est d’être bienveillant et positif, mais je ne peux pas cacher ce que j’ai vécu.

“Pour moi, être conscient du négatif dans sa vie, c’est pouvoir le transformer en positif”

A quel moment extérioriser est devenu plus fort que la peur de se mettre à nu ?
Ça s’est imposé à moi, à l’âge de 18 ans, avec ma première chanson. Sur scène, c’est plus facile parce que je suis Gatha – même si clairement ce personnage c’est moi – et parce que j’ai mon violoncelle devant moi – avec lui, je peux tout dire. Pour moi, être conscient du négatif dans sa vie, c’est pouvoir le transformer en positif. Le partager, c’est en faire une force !

L’usage du français, c’est pour conserver ce caractère frontal ?
Oui complètement. Mais j’essaie de créer des images, jouer sur les sonorités, et créer un univers qui ne soit pas forcément ancré dans le réel. Suggérer plutôt qu’imposer. C’est mon rempart. Je n’aime pas les choses qui sont d’une évidence folle, j’aime les contrastes.

Tu as une formation classique au Conservatoire, violoncelle et chant. Comment as-tu vécu ces années d’apprentissage ?
Je suis entrée au Conservatoire à 7 ans et j’en suis sortie à 19 ans. Ce qui ne me plaisait pas dans la musique classique, c’est qu’on ne joue pas devant un public pour partager des choses mais pour être jugée. Ça me posait un vrai problème, je ne me sentais pas à l’aise dans ce truc de performance, dénué d’émotion. Je n’ai pas non plus continué dans cette voie parce qu’il n’y a pas vraiment de liberté à interpréter des œuvres de compositeurs morts il y a très longtemps parce qu’on ne peut pas savoir ce qu’ils ont voulu transmettre. Il y a une sacralisation de l’apprentissage classique très fort. J’avais besoin de liberté et j’ai découvert l’impro quand j’avais 15 ans. A ce moment-là, j’ai compris que je pouvais dire qui j’étais avec mon instrument.

Pourquoi as-tu choisi d’explorer des sons analogiques (claviers, boîtes à rythmes) ?
Parce que j’adore ça ! J’ai une culture classique mais quand je rentrais de l’école, je dansais sur Michael Jackson et j’écoutais Björk (rires). Elle me fascinait parce qu’elle osait tout ! Alors je me suis dit pourquoi pas moi ? (sourire) J’aime aussi beaucoup Kraftwerk. Pour moi, le contraste entre classique et moderne, organique et analogique, était très important. J’aime jouer sur les ambivalences, parce que c’est ce que je suis. Rien n’est tout noir ou tout blanc. Je viens du classique et mon moyen d’expression est un instrument classique, mais je ne suis pas que ça. J’ai certainement été influencée par la musique de films, la musique orchestrale. C’est de la musique classique mais pas que. Le principal pour moi, c’était d’être libre. J’aime le côté carré du classique, que ce soit bien joué, qu’il y ait des belles choses, mais j’avais aussi envie de déconstruire.

Est-ce qu’il t’arrive de maltraiter ton violoncelle pour lui donner une couleur plus actuelle ?
(Rires) Je ne dirais pas que je le maltraite parce qu’il est très vieux et très fragile. Dans le classique, on n’apprend pas à jouer du violoncelle en accords, ce n’est pas une guitare. Mais on peut ajouter une distorsion ou frotter plusieurs cordes en même temps, ce n’est pas académique. Souvent, on me dit que j’ai un jeu très rock pour mon instrument, mais je ne maltraite pas physiquement. Enfin peut-être pour les poncifs du classique !

Quelle relation entretiens-tu avec ton violoncelle ?
C’est particulier. Ça fait 20 ans que j’en joue et je crois que c’est le seul truc qui n’a jamais changé. C’est un instrument imposant qui prend de la place et qui conditionne tous tes déplacements. Je le porte mais il me porte aussi parce que c’est ce qui me permet de m’exprimer. Quand tu prends cet instrument contre toi, tu ne peux pas mentir. Il te fait sortir ce qu’il y a au fond de toi, même quand tu n’es pas préparée. Ça me permet d’expulser ce que j’ai en moi, positif et négatif, et ça devient le reflet de moi-même. Je lui ai donné un petit nom, il s’appelle Gustave, c’est mon mari (sourire).

Est-ce que tu avais une idée précise du son que tu voulais obtenir ?
Ça m’a pris beaucoup de temps. J’ai commencé par faire de la scène, des premières parties, pour savoir quelle était la place de mon violoncelle, la place de l’électronique, la place de mon chant. J’ai expérimenté tout ça en live, en faisant évoluer le son, en travaillant avec des personnes différentes sur mes compos. Mais comme mon instrument est mon moyen d’expression, je pense que ça évoluera encore. Il n’y a rien de figé. Sur cet EP, je suis contente de la place que je lui ai donnée. Après je me dis qu’il y aura sûrement des étapes dans ma vie où j’aurais envie de le laisser de côté. Pour l’instant, ce n’est pas encore arrivé.

De quoi avais-tu envie sur Renaissance par rapport à tes précédents enregistrements ?
J’avais envie de travailler avec de vrais instruments (sur le premier, il n’y avait que des instruments virtuels, sauf mon violoncelle). Obtenir quelque chose de moins lisse. Etre jusqu’au-boutiste et ne pas tout miser sur un single potentiel. Comme je ne suis ni réalisatrice, ni productrice, ni ingénieure du son, j’ai fait appel à Tahiti Boy parce que j’aimais son approche. Il est claviériste et il m’a encouragé à jouer de tous les instruments sur l’EP – sauf les batteries qui sont jouées par Jean de François & The Atlas Mountains. On a tout construit ensemble. Comme j’ai des bases classiques, je me débrouille. J’ai été complètement libre et je me suis impliquée dans toutes les étapes de production (y compris dans le mix et le mastering), c’était important pour moi de le faire jusqu’au bout.

Tu prévois de sortir un clip par titre. On a déjà pu découvrir Leo et Renaissance. Quelles images guideront la création des trois autres morceaux ?
J’aimerai bien développer l’univers du clip de Renaissance. Leo était trop ancré dans le réel. J’aime la mode pour le côté pop mais j’ai aussi envie d’images fortes pour créer un décalage. Le clip d’Amours Avortées devrait sortir au mois de mai ou juin. Il met en scène des couples qui communiquent entre eux et qui se touchent au sens large. C’est très esthétique. Je l’ai réalisé toute seule avec la même équipe que Renaissance. Je vais m’atteler à faire les deux autres. Ça va être très compliqué pour Oublie Tout, parce qu’il y a plusieurs niveaux de lecture. Je ne suis pas encore décidée. Pour Les Marcheuses de la nuit, j’aimerais prolonger l’idée du clip de Renaissance mais la nuit. C’est moi qui les produits et j’ai vraiment envie de passer un cap, aller vers plus de qualité. Pour vouloir entendre, il faut voir ! Donc les images, les films, la mode, le style même, sont essentiels.

Une dédicace aux Paulette ?
Souriez !

GATHA :: RENAISANCE (EP)
Idol/Universal Publishing

Site officiel : http://www.gatha.fr/
Facebook : https://www.facebook.com/gathaofficiel
Twitter : https://twitter.com/Gatha
Instagram : https://www.instagram.com/gathamusic/

Concerts :
Le 13 avril, à Bourges (Off du Printemps de Bourges)
Le 25 avril, à Paris (Les 3 Baudets)

Partager sur :

Vous pourriez aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *