FRANCIS ESSOUA KALU : UN ENFANT PRÉCOCE

Comment se démarquer aujourd’hui dans la nébuleuse vertigineuse de notre société contemporaine et de son flux incessant d’images et d’informations ? Comment exister en tant qu’artiste quand on sait à quel point choisir cette vocation est un pari sur l’avenir et que, plus généralement, vivre de sa passion est un terrible privilège qui nécessite bien souvent des années d’acharnement et de sacrifices ? En dépit des barrières, Francis Essoua Kalu, alias Enfant Précoce, n’en a jamais douté et l’a toujours su : il sera artiste.

Né au Cameroun en 1989, Francis débarque à Paris à l’âge de 9 ans. Très vite, il est charmé par l’ouverture d’esprit qu’il y rencontre. « Ici, je peux laisser libre cours à mon imagination pour m’habiller sans être jugé. Je rencontre tous les jours des personnes d’origines et d’univers différents, c’est exaltant. » De son enfance, il garde des souvenirs puissants qui alimentent son art à coups de traits francs et de couleurs vives. « Plusieurs de mes tableaux s’inspirent de cette période cruciale de ma vie. J’ai peint l’enterrement de mon arrière-grand-mère, Kwedi, ma première rencontre avec un serpent, Mamba, la fois où j’ai couru après une poule dans Coucou et la poule. En ce moment, je m’apprête à terminer un portrait de ma mère qui est restée au Cameroun », raconte-t-il. Cultivant sa double identité, il s’imprègne des richesses de son pays natal.

L’influence du travail de son oncle Malam, lui-même artiste et véritable père spirituel à ses yeux, joue également un rôle prépondérant dans son processus créatif. « C’est l’une des seules personnes de ma famille à m’avoir encouragé à devenir qui je voulais vraiment être, à ne pas me blâmer parce que j’avais quitté l’école. Avant même que je commence la peinture, il voulait m’inscrire dans une école de danse, mon premier contact avec l’art. Il m’a toujours poussé à suivre ma voie. » Même si leurs arts sont totalement différents, il suit de très près ce qu’il fait aujourd’hui, le conseille et vient à tous ses événements. « Il m’a toujours incité à voir les choses en grand, il m’a poussé à peindre des grands formats. Dorénavant, je n’ai pas peur de me confronter à des tableaux de 3 mètres. J’ai même plus de mal à revenir à des petits formats. » Actuellement en résidence à Marrakech, il travaille sur son portrait, une toile de 250 x 200 cm. Un bel hommage.

Pas chassé

De la danse, lui qui a baigné dans le hip-hop, Francis retient une très grande rigueur qui sert aujourd’hui sa pratique artistique. « Apprendre des chorégraphies demande un effort de coordination et de concentration. Quand j’étais plus jeune, je dansais principalement dans la rue », se souvient-il. il y a un an, il a repris la danse via la compagnie La marche bleue chorégraphiée par Leo Walk. « C’est un beau projet qui mélange plusieurs styles de danse et plusieurs univers. Leo a rassemblé des danseur.se.s d’horizons différents, il a intégré au spectacle de la poésie et même de la peinture… Je n’en dis pas plus, rendez-vous le 22 avril au Bataclan pour notre première représentation. »

C’est en imaginant une marque de vêtements qui n’a finalement jamais vu le jour que Francis met littéralement ses mains dans la peinture. « J’ai commencé par dessiner des logos, apprendre à utiliser Photoshop, puis je me suis tout naturellement dirigé vers la peinture. » C’était il y a sept ans. Petit à petit, la nécessité de créer se fait plus urgente, plus pressante et finit par prendre le dessus sur sa vie. « Depuis trois ans, je peins tous les jours », dit-il, déterminé. « J’aime expérimenter tous types de supports : toile, papier, bois, carton, vitre, format numérique, je ne me mets aucune barrière. » De cette liberté d’expression, Francis a extrait cette incroyable maturité qui n’a pourtant pas effacé son âme d’enfant. Une singularité que son nom d’artiste retranscrit à merveille. Ne se réclamant d’aucun style en particulier, Francis parle du « ndjoundjouisme » qui serait, d’après son oncle, la personnification des êtres à travers les masques. on retrouve en effet beaucoup de visages, de personnages dans l’art d’enfant Précoce. « L’amour, la famille, les amis, la liberté, la paix. Tout tourne autour de ces thèmes, précise-t-il. C’est la base de ma vie et je ne peins que l’environnement qui m’entoure. J’essaie également de trouver de la poésie dans des choses simples : des pieds, des mains ou encore des fleurs. »

« Exposez-moi »

En janvier 2019, alors qu’il peignait depuis quelques semaines dans les bureaux de Walk in Paris, il confia à Gary, cofondateur de la marque avec Leo Walk et désormais son manageur, son désir d’être représenté par une galerie. « Il m’a proposé d’aller poser ma dernière toile sur la place de la République avec une pancarte « Exposez-moi ». Je l’ai pris au mot et je me suis exécuté. » succès immédiat. L’initiative plaît et ne manque pas d’attirer l’attention en live et sur les réseaux sociaux. « On a alors continué de faire des photos dans des lieux emblématiques de la capitale. Il y avait un réel engouement et mon compte Instagram ne cessait de monter. Dans la foulée, on a filmé une vidéo. » Un projet qui est né dans la spontanéité et c’est bien toute sa force. « Je pense que si on voulait le refaire aujourd’hui, on n’y arriverait pas. On a agi sans réfléchir dans le feu de l’action et ça s’est ressenti. » Il en fallait en effet de l’audace pour poser une toile sur l’avenue des Champs-Élysées alors que des voitures roulaient à fond dans les deux sens en passant à 10 cm de la toile et en klaxonnant. « Mais on voulait absolument ce plan, dit-il en riant. La police nous a arrêtés 5 minutes après notre arrivée sur les lieux. Par chance, ils ont été compréhensifs. Aussi l’adage « si tu veux quelque chose, va le chercher » n’a jamais résonné aussi fort en moi. Cette action peut se rapporter dans n’importe quel domaine, alors j’espère avoir transmis un message d’amour, d’espoir et de persévérance pour la jeunesse. »

L’amour, Francis en parle souvent et ça sera d’ailleurs le thème de sa prochaine exposition. « L’art peut sauver pas mal de choses. Il permet aux gens d’ouvrir leur cœur, car on ne peut pas créer si on n’aime pas. »

Article du numéro 47 « Renaître » par Pauline Weber

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