FOXTROTT, ELECTRO-POP CHAMANIQUE

Ne prêtez k pas son travail à l’œuvre d’un homme, elle risquerait de s’agacer. La Québécoise Marie-Hélène Delorme, derrière le projet Foxtrott, produit elle-même ses morceaux. Son passé de compositrice pour le cinéma, beatmakeuse et remixeuse pour d’autres artistes ont contribué à forger son univers atypique. Dans son premier album, A Taller Us, la vulnérabilité affichée dans les textes (un condensé de ses jeunes années) contraste avec un environnement sonore sauvage. On est frappé par cette rythmique lourde, de l’ordre du vibratoire, comme un battement de cœur. C’est viscéral et percutant, et c’est ce qui nous a séduites. Rencontre avec une tête bien faite.

Paulette : Le projet Foxtrott est le fruit d’une longue gestation. Quelles étaient tes peurs, tes doutes avant de te lancer ?
J’avais des difficultés à faire confiance à ce que j’entendais dans ma tête. J’avais de la misère à jouer une seconde de ce que je faisais à mes amis. J’ai pris confiance en moi quand j’ai sorti l’EP Shields (2012, ndlr). Après ça, j’ai commencé à écrire l’album, fait des rencontres qui m’ont aidé, des shows de plus en plus gros et j’ai pris de l’expérience. J’ai grandi dans la musique classique, un milieu assez dur qui ne favorise ni l’exploration musicale ni la prise de confiance. C’est vraiment axé sur la performance donc il a fallu que je me réapproprie la musique pour moi-même et c’est ce qui a mis le plus de temps. Après m’être débarrassée de ces démons, je me suis rendu compte que c’était très facile pour moi d’écrire de la musique. A un certain moment dans ta vie, le risque en vaut la chandelle. J’avais peur de m’exposer mais si je ne l’avais pas fait, je ne serais pas heureuse.

Si cet album a mis du temps à sortir, c’est aussi parce que tu voulais absolument trouver un label international qui te permettrait de sortir ton disque partout dans le monde, en même temps. Gonflé !
C’était mon plan idéal ! J’ai fini d’enregistrer l’album un an après l’EP mais ça a mis du temps pour des questions de labels et de négociations interminables. Je ne voulais pas que l’album sorte d’abord au Canada parce qu’avec Internet, si tu le sors dans un territoire et trop longtemps après ailleurs, ça ne fonctionne pas bien. Et puis quand j’ai vu l’intérêt qu’on portait à mon projet, je me suis dit qu’il fallait que je sois ferme.

Il s’agit du même label que Björk, One Little Indian. Tu as d’ailleurs enregistré les voix avec l’un de ses collaborateurs, Damian Taylor. Que t’a-t-il apporté ?
Il avait déjà travaillé avec moi sur l’EP. Il vient souvent à Montréal mais il fait son truc dans le plus grand secret. Je l’ai contacté par mail, je lui ai envoyé deux chansons que j’avais écrites et il m’a répondu tout de suite me proposant de le retrouver en studio. Il m’a aidé à prendre confiance en moi. J’ai autoproduit tout l’album et il m’a encouragé à continuer en respectant mes choix. Il ne voulait pas teinté ce que j’avais fait. C’était important pour moi.

Sur scène, tu délaisses le bidouillage électronique pour te concentrer sur la voix. Quel est son rôle dans tes compositions ?
Elle est assez centrale. Quand j’ai écrit cet album, mon but était de traiter la production, le songwriting et la voix au même plan. Je chante beaucoup avec mon ventre. Ce n’est pas une voix flottante, angélique, qu’on entend souvent en musique électronique. Certaines chansons sont presque trop hautes pour ma voix… Elle est là pour transmettre l’émotion qu’il y a dans mes textes. Je voulais que la voix soit franche, pas trop léchée, pour qu’on entende les craquements et avoir quelque chose de viscéral.

Il y a une double originalité dans cet album : une grande maîtrise des mélodies et cette chaleur qui se dégage de tous les titres malgré le style électro-pop minimaliste…
C’était très important pour moi d’avoir cette chaleur. Je l’ai beaucoup travaillé dans la production de l’album, le choix des sons, le mixage, le placement de la voix. Dans la musique électronique, je trouvais qu’il y avait beaucoup de froid et pas mal de manières, je n’avais pas envie d’aller là-dedans. Autant dans le ton de la voix que dans l’instrumentation, j’ai vraiment essayé que ce soit le plus chaud possible et ça se ressent encore plus sur le vinyle.

Pour ce qui est des mélodies, c’est l’héritage du classique, une pratique familiale ?
Ma grand-mère était professeure de piano classique donc j’ai grandi là-dedans. J’ai joué du violon classique pendant longtemps et ça a certainement joué un rôle dans mon approche de la mélodie. Parce que c’est un instrument qui fonctionne un peu comme une voix.

Quels sont les points de rupture et les bénéfices de ces années d’apprentissage ?
Je pense que les bénéfices, c’est d’avoir formé mon oreille à l’importance des mélodies. Dans mon cas, les trucs négatifs, c’est que ça m’a fait perdre le plaisir de faire de la musique. C’est quand même un peu l’armée et à un moment donné, tu perds ton rapport à la musique parce que tu te mets presque à la détester. Une fois que j’ai arrêté le classique, j’ai recommencé à faire de la musique à MA façon, sans compromis, grâce à la technologie. Là j’ai vraiment retrouvé du plaisir et cet album-là est assez symbolique pour moi parce que je me suis reconnectée à la musique.

“Y a rien de très carré dans ce que je fais”

Quelles influences retrouve-t-on aujourd’hui dans le projet Foxtrott ?
C’est difficile pour moi de répondre à cette question, et je n’ai pas très envie d’intellectualiser les choses parce que je perdrai en spontanéité. Mais je pense qu’il y a un swing dans mes rythmiques qui vient directement de tout le hip-hop et le reggae que j’ai pu écouter, c’est certain. Y a rien de très carré dans ce que je fais comme dans la soul ou le R’n’B. Le reste, c’est un mix de toutes mes influences.

Dans ta musique il y a un côté droit au but, très pop, dans le sens accessible. C’est aussi vrai pour les textes avec la volonté d’être comprise. Pourquoi est-ce aussi important pour toi ?
Je pense que c’est important pour moi d’être honnête. Les émotions dans cet album sont très accessibles, c’est des émotions troubles qui traitent des zones grises de la vie. Ce que j’aime dans la pop, c’est que ça peut soutenir les gens dans leur vie, donc c’était important pour moi de rester accessible. Ça ne m’intéressait pas de faire des trucs trop weirdo pour plaire à un mini-public qui va se trouver cool de me trouver cool. Pour moi, la musique est un langage humain donc ça ne devrait pas tre trop élitiste. C’est aussi pour ça que j’ai choisi de parler de choses très personnelles parce que souvent plus c’est personnel, plus c’est universel et les gens peuvent s’identifier.

Faut-il forcément souffrir pour écrire ?
Je ne pense pas mais en tant qu’artiste, on absorbe beaucoup autour de nous. Je ne parle pas seulement de ma souffrance mais aussi de celles de mes proches. Dans tous les cas, si on ne le transforme pas en quelque chose de positif, les choses ne s’amélioreront pas. C’est un don et une malédiction d’avoir ce genre de sensibilité-là, mais la minute où tu es capable de la transformer, tu te rends compte que cette fragilité a une utilité pour toi et pour les autres. Je ne pense pas qu’il y ait un être humain qui ne souffre pas. Surtout dans le monde dans lequel on vit, il faudrait être complètement isolé ou manqué cruellement de sensibilité et de compassion. Ce serait même indécent de ne pas souffrir parce que l’humanité souffre. En musique, tu peux explorer toute la palette des émotions, y compris la joie, mais c’est vrai que la souffrance déclenche quand même ce besoin d’extérioriser et de partager.

Tu dis que cet album t’a fait grandir. Qu’as-tu découvert ou appris sur toi-même ?
Réussir à faire cet album, c’est déjà une victoire. Je ne pensais pas en être capable. J’ai travaillé très fort pour en arriver là. Aujourd’hui, je suis impliquée dans toutes les étapes de la création, y compris dans la direction artistique des clips. Je me suis débarrassée de mes peurs et de mes doutes, et je suis enfin moi-même, à ma place ! Cet album a été un processus thérapeutique, comme un grand nettoyage. L’énergie qui se dégage de ce disque symbolise mon désir d’affirmation et ma libération.

Les clips de Driven et Shaky Hands sont très stylés, autour d’une même esthétique : la transe. Qu’est-ce que tu cherchais à exprimer ?
Une incarnation visuelle et corporelle de ma musique. Et c’est tellement une belle façon de le faire avec la danse. J’ai la chance d’avoir collaboré avec des amis qui sont d’excellents chorégraphes. C’est tellement intéressant pour moi de voir la musique se traduire dans les corps. Quand j’ai du temps libre, je médite beaucoup. J’ai une spiritualité assez active mais personnelle.

Quels sont tes projets pour la suite ?
En 2016, on va donner beaucoup de shows. Et cet hiver, décembre-janvier, je vais retourner en studio et travailler sur la production d’instrumentaux, plus orientés beats. C’est en moi et ça fait autant partie de mon projet, donc j’aimerais intégrer un peu plus le côté “producer” en live.

Une dédicace aux Paulette ?
J’ai hâte de revenir en France pour faire des shows ! En attendant, achetez mon album, ça aide ! (rires)

FOXTROTT :: A TALLER US
One Little Indian/Sony

Site officiel : http://www.iamfoxtrott.com/
Facebook : https://www.facebook.com/iamfoxtrott
Twitter : https://twitter.com/iamfoxtrott

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