FISHBACH, MAÎTRESSE DE LA DANSE MÉLANCOLIQUE

Photos de Mélanie Aubies

C’est brutal, incarné, viscéral, nocturne ! Et c’est encore plus saisissant en live. Flora Fishbach, 24 ans, est impressionnante de maîtrise, seule sur scène, avec pour uniques compagnons de route sa guitare électrique et sa pédale d’effets. Ses chansons ont du caractère et nous arrivent droit au cœur avec une puissance rare, comme une révélation ! Rencontre avec une personnalité unique à l’épreuve de la vie.

Paulette : Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Fishbach : Je m’appelle Flora, j’ai 24 ans et je fais des chansons que je produis dans ma chambre sur mon ordinateur. J’écris les textes ou je les fais écrire par d’autres personnes, parce que c’est parfois plus facile de s’approprier des mots qui ne sont pas les siens – ça concerne généralement les chansons à la première personne. Je parle avec mes amis d’un thème que j’aimerais aborder ou d’une vision, et voilà. Le single, Mortel, a été écrit par Olivier Valoy, j’en suis très contente.

C’est de la pudeur ?
Non c’est simplement qu’ils ont de meilleures idées que moi ! Il m’arrive moi aussi d’écrire des chansons pour des amis, des choses que je ne chanterais peut-être pas moi-même. Tout ça est complètement libre. Une belle chanson, c’est une belle chanson. D’ailleurs à un moment donné, elles te dépassent et ne t’appartiennent plus. Ça devient l’histoire de qui tu veux.

Tu quittes l’école sans avoir passer le bac. Avec une idée en tête, un rêve ?
Oui à 15 ans parce que je m’ennuyais un peu. Je rêvais de faire ce que je veux et de créer des choses – je faisais du dessin, de la peinture, de la photo, des petites vidéos et puis un jour j’ai découvert la musique. J’en avais juste marre de l’école, c’était un peu anxiogène ; on ne t’apprend pas la vie en fait… pas du tout. Donc j’ai trouvé un travail assez vite, plein de petits jobs tous différents mais super enrichissants. Je connais plein de petits trucs très spécifiques et je suis très fière de cette culture-là.

Quelle est ta formation musicale ?
J’en ai pas ! J’ai des parents formidables qui m’ont laissé essayer plein de trucs : j’ai pris des cours de violon pendant trois mois, j’ai essayé le solfège mais j’avais l’impression d’être à l’école, c’était pas marrant ! Donc j’ai appris toute seule mais maintenant que j’en suis là, j’ai un peu plus envie de m’y remettre, pour la guitare par exemple. Ça fait des années que j’en joue toute seule et je commence à stagner un peu.


Qui t’a donné l’envie de chanter ?
Ça a toujours chanté dans ma famille. Ma grand-mère chantait tout le temps. Ma mère travaillait dans une maison de retraites en tant qu’animatrice, c’est quelqu’un qui a la joie de vivre. Elle chantait souvent les classiques en mode lyrique et nous faisait des petits spectacles dans la cuisine en préparant à manger. Pourtant, elle n’écoutait jamais de musique à la maison, mais elle adore le théâtre. C’était expansif, naturel, j’ai hérité ça d’elle.

Comment es-tu tombée dans le milieu de la musique ?
A 15-16 ans, j’allais souvent voir des concerts de rock et un jour, je suis tombée sur un groupe de métal. Le guitariste s’appelait Baptiste Bethune, il était complètement fou ! A la fin du concert, on a discuté. A l’époque, je touchais un peu à tout, il a vu que j’avais du bagou alors il m’a proposé de faire un duo. Je n’avais jamais fait de musique avant ça mais c’est ce qu’il voulait, pour avoir le cri primal. En studio, alors qu’il était guitariste, il s’est mis à la batterie. Moi, j’avais un vieux synthé Yamaha en plastique qui coûte pas cher, on l’a branché sur un ampli, on a mis le son à fond et c’est comme ça qu’on créé Most Agadn’t. C’était super énergique, je criais et je jouais de la guitare comme une grosse vénère. C’était punk dans l’énergie et y avait aussi un côté très rock, très musique jouée, ce que je ne fais plus maintenant.

Qu’est-ce qui t’a encouragé à écrire tes premières chansons ? Tu qualifies d’ailleurs l’endroit où tu composais de “purgatoire”…
C’est une blague ! Il faut dire purgatoire avec un sourire et ne retenir que l’aspect positif. C’était pour désigner le grenier, chez mes parents, où je m’isolais beaucoup. J’en avais envie tout simplement et certaines choses sont plus faciles à dire en chanson. Quand je travaillais au Château de Vincennes, l’un de mes collègues s’est suicidé en se jetant du haut du donjon. Ça m’a profondément choquée… alors j’en ai fait une chanson, Le Château, triste mais dansante. Ça m’a permis de relativiser. Aussi, je dois l’avouer, j’ai commencé à écrire pour la gente masculine. Un jour, un garçon m’a mis au défi de faire une reprise guitare-voix de La Babouche, un morceau disco des années 70 de Salim Halali. C’est ce que j’ai fait parce que je voulais lui plaire (sourire).

Tu sors ton premier EP. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?
C’est figé dans le temps là où j’en suis aujourd’hui…

Ça fait peur ?
Oui, c’était… pas dur mais très intense de mixer les morceaux. On n’a pas du tout fait de production et de DA sur ce disque. On n’a pas du tout réenregistré de voix, sauf sur Tu vas vibrer, parce que c’était le premier jour. J’ai travaillé avec Stéphane Alf Briat (Phoenix, Air, ndlr). C’est pas un rigolo, il tergiverse pas, mais c’est vraiment quelqu’un de bien. Le premier jour, on a refait cette voix-là et en réécoutant les autres titres, il a voulu garder les prises que j’avais faites dans ma chambre, il disait que c’était mon petit bordel. Idem pour toutes les instrus. Un pote m’a dit : “c’est tes démos en version HD”. Je trouve que c’est la meilleure définition qui soit !

A l’écoute de cet EP, on est frappé par ta voix : très grave, presque masculine sur le premier titre, plus aigue, au bord de la rupture sur le second, puis ça s’harmonise. Reflet d’une double personnalité ?
C’est pas impossible ! Y en a même plus que ça. Musicalement, on me parle souvent d’influences des années 80. C’est vrai que j’écoute énormément ce genre de musique, de la new-wave mais aussi de la variété, mais ce n’est pas pour autant que tous mes morceaux s’inscrivent dans cette veine-là. Pour la voix, c’est la même chose. J’ai plein de façons de la triturer. Si je susurre tout doucement ou si je fais la girly, c’est pour exagérer ou accentuer une intention. Je suis un peu too much comme fille ! Il faut que ce soit extrême, je ne triche pas !

Est-ce que tu as toujours eu cette voix ?
A la puberté, j’ai mué… un peu comme un garçon mais c’est aussi parce que je fume pas mal de clopes ! En fait, ça dépend des jours et de mon humeur. En tout cas, ma voix chantée est très différente de ma voix parlée. J’ai fait beaucoup de coaching vocal en tant qu’intervenante pour les week-ends d’intégration des écoles de commerce. On a une classe de 30 élèves et seulement quatre jours pour leur faire écrire un morceau, l’enregistrer et faire un clip. Quand j’ai commencé, je me suis dit que même moi je ne savais pas comment apprivoiser ma voix, donc j’ai dû apprendre pour apprendre. Comme souvent, je donne des conseils que je ne m’applique pas à moi-même.

Tu te définis comme une “hurleuse de silences”. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Tu parlais de double personnalité, en tout cas j’adore les paradoxes. C’est souvent dans les silences et les respirations qu’on dit le plus de choses. Quand y a des breaks dans une chanson, ce n’est pas pour rien. Et hurleuse parce que je ne suis pas une chanteuse d’appartement.

Un mot pour définir chacun des titres de cet EP ?
Tu vas vibrer, c’est un néon dans un port. Mortel, c’est universel parce que ce morceau ne m’appartient plus, il est à qui veut bien l’accueillir. Bêton mouillé, c’est un panel de personnages à travers cette fille, seule, un soir, qui peut décider de rentrer accompagnée ou pas.

Tu proposes une revisite (plus qu’une reprise) d’un titre de Bernard Lavilliers, Night Bird. Pourquoi cette chanson ?
C’est Prieur de la Marne qui m’a fait découvrir ce morceau à l’époque où on bossait ensemble à la Cartonnerie de Reims. On en revient encore au mec de La Babouche, c’était un peu un night bird lui aussi, on était déjà plus ou moins séparés, donc il fallait que je la joue beaucoup plus frontale ! Finie la mignonnerie ! (Rires)



Vous êtes de plus en plus d’artistes ou de groupes français à faire de la pop en VF. Mais contrairement à la production actuelle, tu t’orientes vers une pop plus sombre, plus noire. Qu’est-ce qui te fascine dans l’obscurité ?
J’adore les mélodies un peu inquiétantes du type train fantôme, fantastique. Les films comme La Famille Adams, un peu creepy et marrant à la fois. J’aime parler de choses assez graves, un peu sombres et même parfois dérangeantes, sur des musiques que je trouve pop et joyeuses dans le sens où tu peux taper du pied même si les mélodies sont assez tristes. J’appelle ça la danse mélancolique. Les images dark, c’est une esthétique qui me parle, que je trouve classe. Bêton mouillé, c’est ça, l’image d’un port avec ce néon vert ou violet, la nuit, comme dans les films des années 80-90… Quand la nuit tombe, il se passe quelque chose, tout est différent, c’est plus puissant. Les amants ne s’aiment que la nuit !

On parlait des influences 80/new-wave. Qu’est-ce que tu fantasmes dans cette culture que tu n’as pas connue ?
Le mot fantasme est très bien choisi. Mes parents n’écoutaient pas de musique, mais à chaque fois qu’ils faisaient la fête avec leurs potes, ils dansaient sur Emile et Images, Modern Talking et les Rita Mitsouko. Inconsciemment, ça a marqué mon esprit ! Ma nounou adorait aussi ce style de musique, et notamment Mylène Farmer. Je ne comprenais pas à l’époque, y avait un truc qui me dérangeait, et en fait maintenant elle me fascine ! Je ne suis pas fan de tout son répertoire et c’est justement ce que je n’arrive pas à comprendre qui me fascine chez elle. Si je peux provoquer ne serait-ce qu’une réaction, bonne ou mauvaise, avec ma musique, c’est génial !

Tu postes souvent tes coups de cœur sur ta page Facebook. Quels sont les artistes dont tu te sens le plus proche dans la production actuelle ?
Tous ces gens m’influencent beaucoup ! Il y a La Femme. Je connais toutes leurs chansons par cœur et qu’est-ce que je les aime ! Michelle Blades, une chanteuse mexicaine qui chante en anglais avec sa guitare. Elle a un chien de fou, elle peut aller très très haut comme très très bas avec sa voix, elle me touche particulièrement. Y a Anthonin Ternant, ex-Bewitched Hands, qui multiplie les projets : en duo The Wolf Under The Moon, en solo Angel et  en groupe Black Bones. Ce mec me donne des frissons ! J’ai récemment découvert Jacques. Il fait de la musique concrète avec ce qu’il a sous la main. C’est un garçon qui a une révélation spirituelle, il n’est pas dans le même monde que nous. Et le groupe Calypso Delia, deux nanas, deux mecs qui font de la disco. Je viens d’écrire un morceau avec Lockhart pour une compilation qui sortira chez Alpage Records. Ça s’appelle Maison Vide.

Il y a une certaine froideur qui se dégage de tes visuels, de ta musique et de ton attitude sur scène, parfois même détachée…
C’est vrai que je peux être un peu maniérée. C’est pour ça qu’il ne faut pas que je parle trop entre les morceaux parce que sinon je vais dire des conneries alors que c’est sérieux ! Je suis une fille sérieuse ! C’est une partie de moi aussi. Je suis très exigeante avec moi-même. En fait, je fais les choses sérieusement mais sans me prendre au sérieux. Et ce personnage de la fille qui montre un peu les crocs, c’est peut-être une protection mais au fond, c’est moi

Une dédicace aux Paulette ?
Venez danser à l’un de mes concerts, ça me donne du courage !

FISHBACH :: Fishbach
Label Entreprise

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Release Party le 18 novembre, au Madame Arthur (Paris), avec Angel en première partie et en concert le 5 décembre à Rennes dans le cadre du festival Bars en Trans.

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