FANTASMES ET JOUISSANCE DE ROBERT CRUMB


700 : c’est le nombre de dessins, planches de BD et couvertures de magazines qui sont exposés jusqu’au 19 août au Musée d’Art Moderne de Paris : le travail sans relâche d’un obsédé sexuel, pervers et névrosé, (comme il se décrit lui-même), celui de Robert Crumb, un artiste qui entretient une relation ambivalente avec les femmes, tantôt haine (il ne s’en cache pas) tantôt fascination.

Un obsédé sexuel, donc, mais aussi le plus grand dessinateur de BD du siècle, voilà qui est Robert Crumb. Cet américain de 69 ans, installé dans un village reculé de la France depuis plus de 20 ans, a produit une œuvre prolifique et déterminante dans les années 60-70. L’artiste a évolué avec son époque, mouvementée, et l’a marquée au fer blanc de son nom et de son style. Ses coups de crayon souples et qui n’épargnent rien de leur sujet -ni un poil, ni un bourrelet-, lui ont forgé un nom dans l’univers de la bande dessinée : celui du dessinateur le plus connu et certainement le plus inspiré.

 

> Des dessins dérangeants

"R.Crumb", nom qu’il utilise pour signer ses planches, se distingue par son réalisme le plus acerbe et dépeint tout ce que la société bien-pensante et florissante de l’après-guerre ne veut pas voir, en particulier la communauté hippie, droguée, et sexuellement libérée. Il va jusqu’à se mettre en danger comme lors de ce procès dont il écope après la représentation d’une famille incestueuse en plein acte sexuel. Des dessins dérangeants, donc, et qui gênent encore 40 ans plus tard, comme en attestent ces panneaux à l’entrée de l’exposition : "certains dessins ne conviennent pas à un jeune public".
 
Au final, pendant 50 années d’une carrière qui n’a pas dit son dernier mot, Robert Crumb a su observer ses contemporains, avec et sans LSD, cette drogue qui lui a soufflé nombre de ses personnages emblématiques comme Yéti girl ou Mister Natural.

 

Dans cette rétrospective, le Musée d’Art Moderne lève le voile sur un artiste qui n’avait jamais été exposé en France, et nous révèle un homme barbu et encore complexé à près de 70 ans : après 20 années dans le Languedoc-Roussillon, Robert Crumb n’ose toujours pas parler français au cours des interviews. Un artiste complexé donc, mais aussi transparent : ses œuvres souvent auto-biographiques ont, elles, le mérite de ne pas mentir.
 
>> Rencontre avec Fabrice Hergott,
Directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris :

Paulette : Quel pourcentage de la population française sait vraiment qui est Robert Crumb ?
Je crois qu’un nombre important de Français savent qui il est… Il est montré en France depuis longtemps avec le magazine Actuel dans les années 70, avec Pilote aussi.
 
Pourquoi avez-vous choisi de lui consacrer une rétrospective maintenant ? Est-ce une date anniversaire ?
Non, il n’y a pas d’évènement particulier en ce moment : je savais qu’il vivait en France et je voulais l’exposer au Musée d’Art Moderne, parce que cet homme est un génie, c’est un des plus grands dessinateurs depuis Picasso, un des plus grands de notre temps, par sa virtuosité, son talent. C’est la plus vaste exposition qui lui soit consacrée. Elle rend assez bien compte du développement de l’œuvre, une œuvre immense.
 
"CRUMB EST UN DES PLUS GRANDS DESSINATEURS DEPUIS PICASSO"
 
On sent qu’il n’a pas cherché à devenir un artiste, que c’est arrivé un peu comme ça ?
Non, je ne dirais pas ça, Robert Crumb a quand même cherché à être un artiste, il a bien un égo. Il a fait des centaines d’autoportraits. Il a parfaitement conscience de sa personnalité. Il a beaucoup de clairvoyance par rapport à lui-même.
 
Est-il un artiste complexé?
Non, je ne crois pas qu’il soit complexé. Robert Crumb, c’est d’abord quelqu’un qui parle toujours au deuxième ou au troisième degré et qui n’est jamais vraiment compris. C’est aussi un perfectionniste, quelqu’un de modeste et de profondément timide. Il se voit comme un dessinateur populaire, c’est très sincère chez lui : il raconte que depuis que ses dessins valent de l’argent, ça l’inhibe, il n’arrive plus à dessiner comme avant.
Quand il va dans un restaurant et qu’il dessine sur la nappe, ses dessins se retrouvent sur internet quelques jours après. Le fait d’être dans un musée aussi, c’est quelque chose qui lui est encore étranger, alors que c’est un des plus grands dessinateurs du siècle. Robert Crumb est l’équivalent d’un Rembrandt mais ça c’est quelque chose que je ne peux pas lui dire, il est trop modeste pour ça. Il fait preuve d’une virtuosité incroyable, il a l’intelligence des gens, il voit très précisément les situations; c’est un scanner, et il est lui-même très vulnérable.

 
Il est très vulnérable mais en même temps il prend plein de risques puisqu’il choisit d’exposer tous ses fantasmes dans ses dessins?
C’est sans doute une stratégie, se mettre à nu : c’est une façon de rester maître de toutes les situations. Chez lui le dessin est une manière de contrôler le monde. Dessiner, c’est prendre possession à distance de la réalité. C’est encore plus fort que la photographie.
 
Joan Sfar (dessinateur et scénariste) s’est dit très inspiré par Robert Crumb, est-ce que son influence est perceptible sur d’autres artistes ?
Oui bien sûr : grâce à Crumb, la bande-dessinée n’est plus un art secondaire, c’est désormais un art comme les autres, comme le théâtre, le cinéma. Robert Crumb a donné une manière populaire de divulguer la BD et de diffuser le dessin en général. Crumb n’aurait pas existé, le monde d’aujourd’hui serait complètement différent, les femmes seraient différentes, les hommes seraient différents!! Sur les femmes, Robert Crumb dit qu’elles sont une des ruses du capitalisme pour dominer les hommes, qu’elles s’imposent aux hommes par le désir qu’elles suscitent, que ce sont des séductrices diaboliques.

"CRUMB A UNE HAINE ENVERS LES FEMMES PARCE QU’ELLES LE DOMINENT"
 
On lui a parfois reproché d’être misogyne…
Sa vision n’est pas misogyne, elle n’est pas politiquement correcte certes mais elle n’est pas misogyne. C’est une image complexe de la femme : elle montre les méandres de l’attraction-répulsion entre hommes et femmes. Oui, Robert Crumb a une haine envers les femmes parce qu’elles le dominent, il considère que c’est une tyrannie injuste.

 
Son empreinte sur la bande dessinée se fait-elle toujours ressentir aujourd’hui ?
Crumb a changé le dessin tout entier et pas seulement la BD. Et il va continuer à influencer de plus en plus; les gens reconnaissent sa patte, son œuvre est devenue familière.
Même si sa représentation de la Genèse [Robert Crumb a passé quatre ans à dessiner la Genèse en BD] n’a que quelques années, elle s’inscrit déjà dans le patrimoine artistique de l’humanité.
 
Informations pratiques
Crumb, de l’Underground à la Genèse,
jusqu’au 19 août 2012
 
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris,
11 Avenue du Président Wilson – 75016.
Entrée : 8€.
 

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