ENSEIGNANTE EN COLÈRE

Une collègue s’est suicidée la semaine dernière,
cela a à peine fait sursauter la presse,
plus à l’affût de sujets plus racoleurs.
 
Mais voilà, l’éducation nationale est en plein recrutement, et elle dépense de l’argent dans la pub dont la dernière me fait rire -jaune- : « Mon handicap, j’en ai parlé et j’ai bien fait ».
Mon handicap, j’en ai parlé, et j’ai commencé une longue descente aux enfers. Quand j’ai passé le concours, on aurait dû me citer L’Enfer de Dante et non les palabres inadaptées de M. Meirieu au Pays des Merveilles.
Car moi, à peine entrée dans l’éducation nationale, je n’ai pas encore abandonné tous mes espoirs mais je n’en suis pas loin.
 
Je suis jeune prof. Je fais partie de cette génération qu’on a nommée les stagiaires sacrifiés.
 
 18h – un temps complet- sans aucune formation. Oh, je sais, j’étais comme la plupart des gens quand je préparais le concours : "18h, qu’est-ce que c’est ? Rien du tout, ça va passer comme une lettre à la poste". Quand une ancienne stagiaire m’a dit mettre 10h pour préparer un cours, je l’ai regardée avec pitié et condescendance, en étant persuadée que je m’en sortirai tellement mieux. Parce que c’était moi.
J’ai mis parfois plus de 10h pour préparer un cours. J’ai fait des semaines de plus de 50 heures. J’ai oublié ce que c’était que d’avoir une vie. Je n’avais plus que le boulot. Et comme le boulot le demande, j’ai été séparée des miens, ma famille, mes amis, mon mari. Education Nationale, on t’a dit, c’est dans le contrat.
Ce qu’on ne m’avait pas dit c’est que je serais tellement crevée que je n’aurais plus la force de faire les courses. Pendant des mois je n’ai mangé que des céréales. Faire chauffer de l’eau était au dessus de mes forces.
 
Ce qui devait arriver arriva forcément : le jour de ma pré-rentrée en tant que néo-titulaire, j’ai fait une crise de nerfs et un burn-out. Mon poste, mes 18h, on avait décidé arbitrairement d’en donner 8 à une contractuelle. Et à moi, la titulaire, d’aller faire les heures manquantes plus loin. Je n’ai rien contre les contractuels, après tout, ils sont les kleenex de l’Educ Nat. Mais je pensais qu’avoir le concours, avoir obtenu ce précieux sésame, me protégerait.
Je ne pouvais pas me leurrer plus.
 
Alors j’ai décidé de jouer la carte de la maladie.
 
Même si ça me gênait. Je me suis regardée dans un miroir et je me suis dit qu’on ne me ferait pas de cadeaux. Autant jouer mon va-tout.
Après tout, je souffre d’une pathologie reconnue comme handicapante, je vais m’en servir pour rentrer chez moi. Espérer pouvoir voir un peu mon mari, et ne plus avoir l’impression qu’on m’arrache une partie de moi chaque dimanche soir quand je dois repartir loin, sur mon lieu de travail. Pouvoir espérer avoir une vie.
Quelle erreur, quelle erreur.
 
L’éducation nationale ne prend pas en compte la reconnaissance de la qualité du travailleur handicapé. Pourtant quand j’ai eu le papier, j’ai pleuré de soulagement : « On va avoir une vie normale, j’ai dit à mon mari, je vais pouvoir aller travailler le matin et rentrer le soir ! »
L’éducation nationale fait un peu ce qu’elle veut des gens comme moi. Je n’ai pas eu de mutation, malgré l’avis d’un comité médical de m’attribuer un poste adapté à ma pathologie. Y’a pas de poste, on m’a dit. Débrouillez-vous. Vous n’avez qu’à prendre le poste qu’on vous a donné. Celui à 450 km de chez vous. Sans transports en commun pour y accéder. Ah vous n’avez pas le droit de conduire ? Ben arrangez-vous.
J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir. J’ai envoyé plus de 30 recommandés.
J’ai d’abord décrit mes problèmes de santé aux médecins conseils, car nous, à l’éducation nationale, n’avons pas de vraie médecine de travail. Ces lettres sont restées lettres mortes.
J’ai écrit au recteur.
 
J’ai écrit à M. Sarkozy, à M. Châtel, puis à leurs successeurs, M. Hollande et M. Peillon.
 
J’ai reçu les mêmes réponses quasiment mot pour mot : « nous sommes sensibles à votre histoire. » Oui oui … Le changement c’était quand déjà ?
J’ai saisi le médiateur de l’éducation nationale, qui m’a dit que mon cas était trop compliqué. « Mais Madame, si votre demande aboutit, vous nous en ferez part ? » Pour que vous puissiez le mettre dans vos statistiques c’est ça ?
 
J’ai demandé de l’aide à des syndicats pour m’entendre dire « on n’a plus de solutions » « on ne sait pas quoi faire ».
Maintenant, je suis suivie par un juriste du Défenseur des Droits et un autre syndicat. Et je dois me battre encore car le congé longue maladie qu’on m’avait accordé à force de lettres et de coups de fils vient de m’être retiré.
J’ai 26 ans, je suis reconnue en tant que travailleur handicapé, et je suis en dépression sévère parce que j’ai été broyée par un système.
 
Et je veux encore enseigner. Sans doute que je dois être masochiste en plus.
 

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