ÉCHAPPATOIRE, RÉCONFORT, REPÈRE : COMMENT LA MODE A PRIS UN NOUVEAU SENS AVEC LA CRISE SANITAIRE

Au-delà de leur fonction purement esthétique, nos tenues de détente ou plus élégantes incarnent de véritables remparts face à un quotidien pas toujours facile.

Ça fait quasi un an que nos vies normales ont pris la tangente. Un an qu’on use d’astuces et d’artifices multiples pour se distraire de nos angoisses, retrouver un peu de réconfort et combler le manque d’un quotidien à la liberté longtemps prise pour acquise. Sont nés de nouveaux rituels, plus ou moins inventifs, plus ou moins créatifs, qui ont permis de reformer tant bien que mal une routine mise à mal. 

On a sorti les DIY, organisé des apéros par écrans interposés, (r)ouvert les livres de cuisine, restreint nos rencontres à six. On s’est réfugié·e·s dans le self-care, saisissant chaque occasion pour se faire du bien. On a communiqué toujours plus, renouant parfois le contact avec des têtes un peu perdues de vue. On a testé des looks make up, redécoré nos intérieurs, participé à des ateliers en tout genre. On a innové, changé nos façons de se comporter. Et puis, on a aussi adapté la façon dont on s’habille. 

Crédit : Paramount Pictures

En enfilant des pulls doudous ou des ensembles chics pour se croire ailleurs, on a donné un sens inédit à nos tenues, jusque-là pas toujours pensées pour impacter – voire accompagner – nos émotions. Un détail dans un océan de changements majeurs, pourrait-on croire. Sauf que non. La mode en dit long, d’autant plus à l’heure d’une ère si particulière. Entre besoin physique de tendresse, d’échappatoire ou de coup de boost à un moral en berne, nos fringues ont pris une place de choix dans nos habitudes bouleversées. Décryptage.

Douceur sur la peau comme dans la tête

C’est un fait : en quelques mois, le loungewear a grimpé en flèche. Chez Asos, les survêt’ ont même enregistré 200 % de ventes en plus par rapport à 2019. Sur le site de luxe Net-a-Porter, la hausse du même produit est spectaculaire, avec 1 300 % de différence (positive) si on compare à l’année dernière. Une augmentation détaillée par Business Insider qui ne nous étonne pas vraiment, puisqu’on a nous-même investi dans un jogging en laine et crop-top assorti. « Quitte à rester chez soi toute la journée, autant allier l’utile à l’agréable », s’est-on dit, las de ne pouvoir alterner qu’entre un t-shirt trop grand et délavé et un pyjama Snoopy qui date de 2005 pour se prélasser. Pas dingue.

Mais plus qu’une sensation de confort sur le corps, cette envie de se blottir dans des tissus qui ressemblent à une caresse vaut aussi pour notre esprit embué par trop de stress. On veut de la douceur sur la peau comme dans la tête. Et à en croire la psychiatre Dre Stephanie Hartselle, l’un provoque bien l’autre. 

« Les vêtements doux peuvent nous apporter le réconfort que nous recherchons sans que l’on n’embarque dans des vices malsains comme la consommation d’alcool ou de drogues, l’abus de temps passé devant l’écran ou la frénésie alimentaire », détaille-t-elle au magazine de Shondaland. Plutôt recommandé, donc. D’ailleurs, la spécialiste confie avoir elle-même adopté l’attirail pilou-pilou. « [J’en porte] plus que je ne l’ai fait, et je ne peux pas imaginer revenir en arrière. Même si je suis psychiatre, je ne suis pas à l’abri du stress de cette année et je dois, moi aussi, chercher le confort de toutes les manières saines possibles ». 

Ou comment se câliner en solo pour gratter un peu de délicatesse dans ce monde de brutes, et soigner une santé mentale qui a tendance à frôler le sol. Et puis, le truc avec le loungewear, c’est que choisir de beaux atours pour traîner permet de se sentir aussi bien dedans que dehors. Car se trouver belle met aussi du baume à notre petit cœur.

La mode, rempart et repère

Au-delà de l’effet du textile sur notre épiderme, il y a celui de notre reflet dans la glace sur notre humeur, et les sentiments multiples qu’une tenue peut nous procurer. Nostalgie agréable, optimisme, impression de reprendre un peu le contrôle d’une vie qui nous glisse lentement mais sûrement entre les doigts… Tout ça en optant pour un jean plutôt qu’un autre, en misant sur un haut qui nous rappelle le monde d’avant, sur des vêtements qui nous installent dans une routine dont on manque cruellement en ce moment. 

On ne va nulle part et pourtant, on a parfois besoin de s’apprêter, rien que pour soi. Pour donner un cadre à notre journée, s’attacher à des détails salutaires. Voire même, oser des associations à l’abri des regards, se façonner un style qui nous colle davantage à la peau, et n’en ressortir que plus épanoui·e. Au temps du Covid, les fringues n’ont plus rien de superficiel  – si telle était notre façon de penser pré-corona. La mode incarne un repère auquel on se raccroche quand on craque, une sorte de bouée qui nous rattache à un semblant de stabilité. Elle opère aussi comme un rempart face à nos déprimes, une façon d’exprimer son imagination, de s’évader par l’esthétisme, de devenir quelqu’un d’autre l’espace d’instant, ou au contraire, d’enfin affirmer qui on est vraiment. 

A ce titre, la journaliste britannique Susie Lau confie au Elle UK avoir organisé, pendant la quarantaine imposée, ses semaines autour d’événements fictifs pour lesquels elle devait se mettre sur son 31 : « Je n’allais peut-être nulle part, je ne voyais personne, mais le simple fait d’enfiler une robe extra m’a remonté le moral et apporté les émotions positives que je ressentais en fréquentant le monde extérieur plein de stimulation. Le rituel qui consistait à entrer dans mon petit dressing et à en retirer une robe oubliée depuis longtemps ou à composer une tenue avec des couches compliquées est devenu un événement à attendre avec impatience, et a mis fin au marasme de la journée. »

Une façon d’être « soi » par l’apparence qu’analyse Rose Turner, psychologue de la mode au London College of Fashion, lors d’une interview pour la BBC. « S’habiller peut aider les gens à renforcer leur sentiment d’identité », assure l’experte. « [Cela] a un impact sur la façon dont on pense et se comporte. S’habiller pour le travail peut aider à la motivation et à la concentration, et porter quelque chose de spécial peut aider à briser la monotonie de l’enfermement et à améliorer l’humeur ». A l’aube d’un potentiel reconfinement, on en prend bonne note.

Sans aller jusqu’à investir dans des pièces de créateurs qui coûtent un bras ni descendre les poubelles en total look sequin (quoique, pour l’avoir testée, l’expérience vaut le coup), force est de constater que se vêtir ravit l’oeil et l’âme. Et dépasse surtout la fonction purement stylistique. Alors, en 2021 comme en 2020, pour continuer de rêver, de se cajoler et d’espérer, on puise dans les merveilles qui s’entassent dans nos placards. On fouille, on réinvente, on défile. On s’amuse sans se prendre au sérieux, on se déguise, on chille. Et on tient le coup : l’après bien meilleur qu’on n’a de cesse de visualiser, finira forcément par arriver.

Chronique de Pauline Machado

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