DÉCOUVERTE : FAADA FREDDY

Faada Freddy fête cette année ses 20 ans de carrière avec le groupe de hip-hop Daara J Family. Pourtant, il aborde ce nouveau projet en solo avec un regard neuf et l’impression de repartir de zéro. C’est un artiste qui aime les choses simples et qui a choisi, pour son premier album, de ramener la musique à son essence.

 
Ses chansons aux sonorités pop, soul et gospel se jouent avec le corps, sans instrument, et s’écoutent avec le cœur. On le présente déjà comme la sensation musicale de cette fin d’année. Mais le prophète n’en a cure, il ne pense qu’à vivre la musique de toute son âme ! Rencontre solaire avec un artiste à fleur de peau, attaché à ses racines.
 
Paulette : Vous avez débuté votre carrière musicale en groupe, il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, vous vous lancez en solo. Pourquoi maintenant ?
Faada Freddy : Cette musique a toujours dormi en moi, mais je ne pouvais pas forcément l’incarner à travers le style de musique par lequel j’ai commencé, le hip-hop, parce que les sensibilités sont différentes. J’ai grandi avec la soul music, mais aussi avec le jazz et le gospel, suivant les disques que mes parents laissaient traîner à la maison. Mais c’est quelque chose que je ne pouvais pas tout de suite livrée, jusqu’à l’année dernière, où le label Thinkzik (créé par Malick Ndiaye, ndlr) m’a contacté. Ça n’était pas la première fois qu’un producteur venait à moi. Aux Etats-Unis et même au Sénégal, on m’avait déjà proposé des choses, mais c’est le premier en qui j’ai réellement confiance, vu le travail qu’il a accompli sur Ayo et Imany. Il fait surtout du développement et je pense que c’est ce dont j’avais besoin pour m’améliorer et grandir en tant qu’artiste en Afrique mais aussi à l’international.
 
Vous proposez un projet fou : enregistrer un album sans instrument à contre-courant de la production actuelle qui donne plutôt dans la surenchère. D’où vient cette envie ?
J’aime suivre mon instinct et concrétiser les choses qui me viennent à l’esprit. Lorsque quelque chose me parvient, c’est comme un rêve et les rêves sont faits pour être accomplis. J’avais envie de faire un album sans instrument, où tout le monde pourrait chanter, où n’importe qui pourrait occuper une place et se rendre utile. Cet album-là me donne l’opportunité de chanter avec des enfants, notamment la chorale Clé de Sol de Dakar et la chorale de Barbès. Leur moyenne d’âge est de 14-15 ans. Je m’apprête aussi à faire quelque chose avec le Conservatoire de Châtenay-Malabry avec plus de 150 élèves. C’est un projet comme ça dont j’avais envie : un projet où il n’y pas seulement un artiste dans la lumière mais un projet partagé parce que la musique est un langage universel que chacun peut s’approprier. Je pense que la magie de la musique opère quand elle n’appartient pas seulement aux professionnels. Il n’y a pas de mauvaises musiques, il y a juste des musiques mal partagées. Toutes les musiques sont belles quand elles sont partagées et c’était le but visé ! J’avais aussi envie de faire un album plus organique, de faire quelque chose qui allait me détacher du clavier, de l’ordinateur, de la guitare, de la basse ou de la batterie. J’avais envie d’une musique qu’on ferait avec n’importe quoi et le premier instrument à ma disposition c’était moi-même. J’ai commencé à taper sur mon corps et tout est parti de là !
 
“J’utilise ma poitrine comme grosse caisse, ma cuisse comme caisse claire, le bout des doigts sur ma cuisse ou le frottement des mains pour les cymbales et la bouche pour imiter les percussions”
 
Pouvez-vous nous présenter les “instruments” ou plutôt les voix qui vous accompagnent sur cet album ?
J’utilise ma poitrine comme grosse caisse, ma cuisse comme caisse claire, le bout des doigts sur ma cuisse ou le frottement des mains pour les cymbales et la bouche pour imiter les percussions, la basse et la trompette. Il faut juste se laisser-aller et laisser vibrer son corps. J’aime cette basse grave qui me rappelle les moines tibétains et la méditation. Pour moi, la musique a aussi une dimension spirituelle. La musique est partout, il faut simplement l’accueillir… La musique, la vraie, n’est pas celle qui s’entend avec les oreilles, c’est celle qui s’entend avec le cœur. Les gens qui se plaignent beaucoup n’entendent pas la musique. La musique nous met toujours de bonne humeur. Si on entend la musique avec son cœur, les choses deviennent plus belles. A travers ce que je fais, je compte partager cette énergie-là. J’ai envie d’inciter les gens à faire du body percussion parce qu’ils sont musique. J’aime bien cette phrase de Bob Marley : One good thing about music, when it hits you, you feel no pain. C’est ce qui me motive !
 
Imany vous décrit comme “un prophète des temps modernes”. Quel message souhaitez-vous faire passer avec cet album ?
Je veux juste montrer à tout le monde qu’il n’y a nul besoin de passer par le Conservatoire pour faire de la musique. La musique, c’est un instinct. On n’apprend pas à un enfant à pleurer, il pleure parce qu’il veut communiquer. La musique, c’est pareil.  C’est quelque chose qui est là naturellement en nous. C’est ce qui nous unit le mieux en ce moment, quand les religions nous divisent. La musique n’a pas de couleur. Quand je fais des concerts, on oublie que je suis Sénégalais parce que la musique appartient à tout le monde. Le plus important pour moi, c’est le partage et ça me suffit amplement pour vivre. Ce qui me touche, c’est la simplicité. Un jour, un enfant m’a dit : Tu connais Dieu ? J’ai hésité longtemps mais je lui ai répondu : Oui je connais Dieu et toi ? Il m’a dit : Oui je le connais. Alors,  je lui ai demandé : Il est comment ? Il m’a dit : Il est simple. Ça veut dire que ce sont les hommes qui sont compliqués. Il faut retourner à la simplicité, à l’acceptation de l’autre, sans préjugé, pour avancer. C’est ma plus belle découverte !
 
Dans cet album, votre voix est particulièrement mise en valeur, vous en jouez avantage. C’est ce que vous recherchiez en vous lançant en solo ?
Non je l’ai toujours fait. J’ai toujours exploré toutes les dimensions qui sont en moi. On est tous pluriel. Il y a de la colère, de la joie, de la peine, de la rage. Je ne cherche pas à incarner une voix, parce que celle-ci varie selon mes humeurs. Elle transmet mes peines, mes déceptions dans le milieu de la musique, mais aussi le fer rouillé que je suis aujourd’hui et qui a vu beaucoup de forgerons lui taper dessus. Et je remercie la vie pour ça parce que ça m’a permis de grandir et toucher différents horizons. Aujourd’hui, je suis tout ces gens-là, je suis toutes les musiques, même le rock metal. Je ne pourrais pas toutes les reproduire, mais je peux m’en inspirer et les incarner à ma façon. C’est ce que j’essaie de faire à travers le Gospel Journey (titre de son premier album à paraître au mois de septembre, ndlr). Je me considère un peu comme un alchimiste qui mélangerait les genres selon sa propre vision, celle d’un Africain qui vient des rues de Dakar et qui entend la musique différemment parce qu’il n’a pas suivi de formation au Conservatoire.
 
Vous avez une exigence depuis vos débuts : enregistrer vos albums au Sénégal. Vous en avez besoin pour garder l’inspiration ? C’est votre boussole ?
Je suis partout chez moi mais le Sénégal est une Terre particulière. On l’appelle la terre de la Teranga. Ca signifie l’hospitalité en wolof. J’aime l’ambiance sénégalaise avec le thé, qu’on appelle le ataya, qui brûle alors qu’on est en studio, j’aime les fous rires derrière les volets, j’aime entendre les enfants taper des mains et chanter à tue-tête dans la rue sans qu’on leur dise qu’ils troublent l’ordre public, j’aime entendre le ramasseur d’ordure avec son charriot. Avec tout ça, j’ai déjà assez de sons pour me mettre dans un état de créativité. Ça m’inspire beaucoup. J’aime voir les gens sourire à chaque instant, même lorsqu’ils ont des problèmes. Tu ne les entends jamais se plaindre, ils prennent la vie comme elle vient, en essayant de dompter les coups durs. Moi, dans cette ambiance-là, je suis en éveil artistique et créatif, et je me laisse aller à l’improvisation en studio. Je dis souvent : Je vais essayer des trucs ! Et l’album est né comme ça !

L’EP contient en majorité des reprises, de Sia, Grace et Imany. Vous en avez égrainé de nombreuses autres sur Facebook. Est-ce que c’est à l’image de l’album Gospel Journey ?  Y aura-t-il plus de reprises que de compos originales ?
Il y a pas mal de reprises en effet. Ça fait plus de 20 ans que mon ego d’auteur-compositeur me hante. Là, j’avais envie de sortir de cet ego-là et de partager au mieux la musique. Je ne voulais pas chanter que mes chansons, mais être un canal, un passage ouvert à toutes les musiques. J’ai choisi des musiques qui n’étaient pas forcément très connues pour essayer de les revaloriser… simplement… juste avec le corps. C’était aussi un moyen de rendre hommage aux musiciens et aux artistes en général. Quand je regarde les nombres de vues des morceaux que j’ai repris, comme Lost de Grace, je me dis qu’ils méritent plus d’audience et plus d’attention. J’espère que cet album-là va permettre à ces artistes d’être mieux et plus connus pour ce qu’ils font. A cause du mainstream et du formatage des radios, on se focalise sur un seul type de musique, et certains artistes de valeurs ne sont plus sous les projecteurs. Certains artistes se fanent à cause des nouvelles lois de l’industrie. Je vais me battre pour pousser cet album le plus loin possible pour que la musique soit plus diversifiée.
 
Vous proposez une nouvelle version de Borom Bi de Daara J Family. C’est un moyen de rendre hommage à votre frère de rimes N’Dongo D…
Oh oui ! C’est mon école, j’ai grandi avec Daara J Family et c’était la meilleure des formations musicales. Parce qu’on a fait le tour du monde, parce qu’on a fait des concerts avec Mos Def, Wyclef Jean, Damon Albarn… C’est une manière de marquer ma reconnaissance mais aussi de rappeler d’où je viens. Je suis content que mon frère N’Dongo, mon acolyte, soit la première personne à m’avoir encouragé à faire cet album ! Voici la phrase qu’il m’avait dite : Il est temps que tu montres au monde ce que tu sais faire. C’est le petit coup de pouce dont j’avais besoin pour sortir de mon trou !
 
Votre premier album, Gospel Journey, sortira en septembre en France et dans 14 autres pays européens. Les maisons de disques qui distribuent le projet vous présentent comme  l’un des succès critiques de la fin d’année 2014. A votre avis, qu’est-ce qui les rend si confiants ?
Je ne sais pas… Je ne suis pas quelqu’un qui se fie aux statistiques. Je n’ai qu’une idée en tête, le partage, et c’est ma seule motivation. Je continuerai de faire ce métier en me nourrissant de cette énergie-là. Je suis content qu’ils me soutiennent dans ce projet, évidemment, mais je le prends comme un encouragement. Je ne me repose jamais sur des acquis même si c’est flatteur. Je préfère continuer d’évoluer dans l’école de la vie et cet apprentissage passe par la musique. Je pense être assez humble et je reste concentré sur ce que je fais.
 
Vous avez récemment déclaré qu’il y avait beaucoup de “requins” dans ce métier et qu’il était plus difficile pour un artiste africain de percer à l’international. Pourquoi ?
Dès le départ, on est stéréotypés. De plus en plus, l’Amérique dicte les lois de la musique et le monde entier suit. En France, il y a des quotas de diffusion pour certains types de musique, notamment la musique africaine, et certaines radios n’en tiennent pas compte. Alors que chez nous, on consomme beaucoup ce qui vient des Etats-Unis et des pays européens. C’est un avantage parce que ça nous permet de nous familiariser avec les musiques du monde, de mieux connaître l’autre et de nous ouvrir au monde, sans a priori. Aujourd’hui, la musique africaine est juste classée dans la world music, sans distinction, alors qu’on peut appeler pop la musique américaine , la musique allemande, la musique asiatique… Donc on a un problème et on doit le résoudre, avec des artistes qui brisent cette vision dogmatique. Je ne me vois pas comme un révolutionnaire mais je pense qu’il est important que certains s’aventurent à faire autre chose que ce qui est attendu d’un africain, ce que je n’ai pas hésité à faire avec cet album. Ce n’est pas parce qu’on vient d’Afrique qu’on fait forcément une musique tribale. Moi je suis africain et je trouve mon épanouissement dans toutes les musiques du monde. Et mon rêve, c’est de faire une musique sans couleur.
 
“Je pense que la musique va devoir retourner à son état primaire, les artistes vont devoir redescendre dans la rue parce que l’industrie n’est pas ouverte pour tout le monde”
 
Vous avez beaucoup tourné, dans le monde entier, avec Daara J Family. Comment appréhendez-vous ce nouveau spectacle en solo ? Est-il difficile de conquérir un nouveau public ?
C’est une redécouverte et un apprentissage de tous les instants, j’ai l’impression de recommencer à zéro tout le temps. Chaque fois que je monte sur scène, j’ai l’impression que c’est la première fois.Je ne suis pas conscient de ce qui m’arrive. Personnellement, je ne sais pas ce qu’on appelle public. Je ne vois que des gens avec qui je partage la même sensibilité. Donc je ne m’inquiète pas et je n’ai pas le temps de me soucier de ceux qui n’aiment pas. Je vois des gens qui partagent cette musique, qui dansent et qui chantent. Pour moi, ce n’est pas un public, c’est nous. Je ne suis pas un artiste qui prend sa guitare et qui se dit : je vais conquérir des gens. Je me pose quelque part et je joue tout simplement. Ceux qui ont la même sensibilité s’arrêteront et écouteront, et si ça ne leur parle pas, ils continueront leur chemin. Avant les musiciens jouaient dans la rue, il n’y avait pas l’industrie du disque mais il y avait une vraie convivialité. Une fois que l’industrie est apparue, on a commencé à devenir paresseux, à faire de la musique à la maison et s’enfermer en studio. On sort de moins en moins et on devient moins tactile. On a perdu cette proximité et cette interactivité avec le public, mais il ne faut pas que ça meurt. Je pense que la musique va devoir retourner à son état primaire, les artistes vont devoir redescendre dans la rue parce que l’industrie n’est pas ouverte pour tout le monde !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Aux lectrices et aux lecteurs de Paulette, je leur transmets la folie et le soleil, qui est en chacun de nous, simplement dans un sourire.


 
FAADA FREDDY :: UNTITLED EP
Thinkzik
 
 
Concert :

13/06 : dans le cadre de la Big Bang Gang Party à la Bellevilloise

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