DÉCISIONS, DÉCISIONS… CE QUE NOTRE INCAPACITÉ À VOYAGER LÉGER RÉVÈLERAIT DE NOUS

En plein dilemme de bagage, on fait le point sur cette manie de toujours prendre (beaucoup) plus que nécessaire. Car oui, aussi futile paraît-elle, elle traduirait en réalité un fonctionnement particulier.

On est la veille des vacances, il est 22 heures, et mon lit est divisé en deux espaces distincts. D’un côté, ma valise ouverte en grand. De l’autre, une tonne de fringues que je veux “absolument” embarquer pour l’été. Des robes, des jupes, des jeans, des hauts, des trucs importables que j’ai enfilés une seule fois devant le miroir en 2017 et qui, j’en suis convaincue, “iront très bien une fois que je serai bronzée” (non). Je pars dans 9 heures et autant se l’avouer : je n’y arriverai jamais. 

90 minutes et un bol de raviolis ricotta-épinard accompagné de son suprême de lardon plus tard, je me fais enfin une raison, et sors l’artillerie lourde : le sac à dos. A l’intérieur, je roule en boule ce qui n’a pas daigné tenir dans le coffre roulant qui me sert de bagage et pèse pas loin d’un âne mort. Notamment, mon dixième bikini et une extra paire de mules au cas où. “Au cas où” quoi, je vous le demande, puisque ma destination n’est pas vraiment Ibiza mais un patelin paumé près de Narbonne, où je sais pertinemment qu’il y a peu de chance que je mette autre chose que le même combo short-t-shirt 7 jours durant. Et peut-être la nuit aussi. Pour ce qui est des chaussures, ce sera tongs ou rien. Ainsi va la vie.

Une fois encore, je vais devoir me taper 18e-Gare de Lyon avec plus d’affaires que mes bras ne peuvent (sup)porter, et baisser les yeux, honteuse, sous les regards appuyés des passager·e·s du métro qui semblent me jeter des sorts pour cause d’obstruction à leur descente. Puis-je réellement leur en vouloir, moi qui maudis la première personne qui ose ne pas se lever du strapontin dès que la fréquentation du wagon dépasse le voyageur au mètre-carré ?

Pourtant, impossible de faire autrement. C’est mon sort, mon fardeau, mon fils, ma bataille : je ne sais pas voyager léger. Un comportement hérité de ma mère, qui jadis avait l’habitude de prendre la quasi-totalité de la place dans le sac conjugal, le remplissant, elle aussi, de tenues étiquetées “au cas où”. “Au cas où on aille boire un pot sur le port”, “au cas où on sorte dans un resto chic”, “au cas où on sorte deux fois dans un resto chic après un autre pot sur le port”. Les vêtements pleuvaient, les possibilités se décuplaient. Seulement, manque de bol pour le défilé qu’elle avait scrupuleusement planifié, l’ambiance finissait plus au pique-nique en maillot sur la plage qu’au dîner étoilé. Mais passons.

La psychologie de la valise

En tapant mon cas sur Google à la recherche de techniques rapides et faciles pour me délester sans grand mal de quelques kilos, j’ai découvert qu’il y a avait une raison à ces excès. Une analyse formulée par des professionnel·le·s de santé, même. « The Psychology of Packing » titrent d’ailleurs certains articles, donnant à ce phénomène une importance réelle. Ou en tout cas, une explication autre qu’une simple difficulté à choisir entre deux couleurs de bobs. 

A en croire Lara Fielding par exemple, psychologue clinicienne et autrice de Mastering Adulthood (qu’il faudrait que je me procure urgemment), cela aurait trait à ma/notre phobie du changement. « Lorsque nous voyageons, nos émotions peuvent être plus polarisées puisque nous vivons une situation stressante », affirme-t-elle à Vox. « Notre niveau de stress augmente parce que nous ne sommes pas dans notre zone de confort, et [parce que nous] sommes entourés de personnes différentes. »

Pour Alison Willmore, c’est aussi une histoire de mal du pays. Sur Buzzfeed, la journaliste spécialisée dans le voyage écrit que la quantité de choses superflues que nous transportons symbolise une tentative de faire face à la distance qui nous sépare de chez nous. Et forcément, de celles et ceux qui y restent lorsqu’on s’envole – pour un an comme pour deux semaines. Les lourdes valises trimbaleraient davantage que des objets, elles emmèneraient ainsi des émotions. « Le désir d’apporter quelque chose de sa vie dans un nouvel endroit et de ramener quelque chose de similaire. »

Poétique. Et une jolie façon de justifier mes frais d’excédent à l’aéroport.

« Vous avez un grand coeur »

Et puis, il y a la reporter récompensée Judith Fein, qui dresse avec humour et tendresse le portrait des multiples « packers » sous forme de courts textes dignes des meilleurs horoscopes de fin de magazine.

Pour celles et ceux qui emportent « beaucoup trop », elle signe : « Si vous pouviez emballer l’évier de cuisine, vous le feriez. Vous êtes un esprit créatif et vous n’aimez pas qu’on vous dise ce que vous devez faire. Vous présentez un visage insouciant au monde, mais vous réfléchissez et ruminez, et vous êtes facilement blessé·e. Vous vous méfiez de l’autorité. » De l’autorité, ou des individu·e·s qui nous toisent sourire en coin avec leur minuscule valise, sur laquelle ils n’ont même pas eu besoin de s’asseoir pour que la fermeture en fasse le tour. 

Pour les adeptes du « juste au cas où », elle dissèque : « Vous voulez être préparé·e à toute éventualité. Vous essayez de couvrir vos arrières, au cas où ceci ou cela se produirait sur la route. Certains de ces efforts sont raisonnables, d’autres sont excessifs. Vous prenez soin des autres et vous donnez trop de vous-même. Bien que vous sembliez ouvert et confiant, vous êtes très méfiant envers les autres et vous essayez de les empêcher de vous faire du mal. Vous avez un grand cœur ».

Finalement, un paquet de gens bien, prudents et prévoyants plutôt qu’indécis, et généreux qui plus est. Ou alors, de manière plus pragmatique, des personnes qui après un début de saison aussi pourri, veulent rentabiliser leur garde-robe saisonnière. Quoi qu’il en soit, ça n’aide pas à trier.

Le vrai truc pour voyager léger « exige seulement que vous vous habituiez à laisser des choses derrière vous », conclut Allison Willmore. Facile à dire, moins à faire. Mais ça se tient. En regardant mon chargement, je me dis qu’il serait temps que je tente une nouvelle approche. Que je lâche prise de ces objets qui – je le sais et vous aussi – passeront 3 semaines à moisir au fond d’un sac de randonnée, et que je me convainque que ce n’est pas leur présence qui me fera passer de meilleures vacances. 

Alors, j’écrème. Je range ce qui relève du caprice dans le tiroir, je vire des chaussures, je repose deux pantalons sur quatre. Pas suffisamment pour que j’ai l’impression de me priver, mais assez pour que je ne me sente plus encombrée.

À quelques petites heures du départ, je boucle enfin ma valise. J’ai des poches astronomiques sous les yeux mais une satisfaction certaine dans le regard : je n’ai même pas eu besoin de m’asseoir dessus pour que la fermeture en fasse le tour.

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