DAECH, ATTENTATS, EMBRIGADEMENT : QUAND LE CINEMA S’EMPARE DE LA REALITE


Photo de Stéphanie Chermont

Un film se démarque cette semaine dans nos salles, Le Ciel Attendra, de Marie-Castille Mention-Schaar. Le sujet ? Deux adolescentes de 16 et 17 ans, embrigadées par internet ou pour sauver leur famille, que l’on suit chacune de leur côté jusqu’à un final bouleversant. Et pourtant, malgré la dureté de cette thématique, la réalisatrice a réussi un pari fou, celui de créer de l’espoir et d’apporter des réponses à nos angoisses. On a rencontré les deux actrices principales du film, Noémie Merlant et Naomi Amarger, deux talents à suivre de très près. 

Sonia, 17 ans, a failli commettre l’irréparable pour « garantir » à sa famille une place au paradis. Mélanie, 16 ans, vit avec sa mère, aime l’école et ses copines, joue du violoncelle et veut changer le monde. Elle tombe amoureuse d’un « prince » sur internet. Elles pourraient s’appeler Anaïs, Manon, Leïla ou Clara, et comme elles, croiser un jour la route de l’embrigadement… Pourraient-elles en revenir ? 

Paulette : Comment êtes-vous arrivées au casting du film « Le Ciel Attendra » ?

Noémie : On avait travaillé avec Marie-Castille sur son précédent film, Les Héritiers. Ça a été une aventure extraordinaire, je suis restée très proche d’elle. J’admire autant la cinéaste que la personne. Elle m’a envoyé un texto en me disant, « Faut que je te vois », j’ai eu peur ! (Rires). Je suis allée chez elle et elle m’a parlé de l’écriture de son film, et qu’elle pensait à moi pour le personnage de Sonia. Ensuite j’ai lu le scénario et j’ai vu à quel point c’était nécessaire de le faire, pour comprendre ce qu’il se passe. 

Noami : J’ai joué dans Les Héritiers mais j’avais un tout petit rôle, j’étais d’autant plus surprise quand Marie-Castille m’a envoyé le même texto qu’à Noémie. (Rires). 

« Pourquoi des filles du jour au lendemain décident de partir en Syrie ? »

C’est un sujet très sensible, quelle a été ta réaction à la lecture du scénario ? 

Noémie : Je me suis dit que j’apprenais beaucoup de choses, qu’il fallait le faire. De nature, je suis quelqu’un qui se met des œillères, j’ai plutôt peur, je fais attention. Et là, ça m’a permis d’avoir des clés sur ce qu’il se passait. Pourquoi des filles du jour au lendemain décident de partir en Syrie ? Pourquoi des jeunes femmes comme moi, comme toi Noami, lâchent tout et s’engagent comme ça ? J’avais besoin de réponses et j’avais envie de les partager. On est tellement à subir ce qu’il se passe que j’avais cette volonté d’agir, à ma manière. À la télévision, j’ai l’impression que c’est intellectualisé, anxiogène, alors qu’au cinéma, il y a une part d’émotions, de clés, c’est pédagogique. Et puis, dans Le Ciel Attendra, il y a de l’espoir, ça, on n’en parle pas assez. L’espoir passe par l’amour, le dialogue, la compréhension. Sans ça, on n’y arrivera pas. 

Noami : Je pense un peu la même chose, j’ai découvert un phénomène que je ne connaissais pas du tout. Marie-Castille m’a dit qu’elle s’était inspirée de moi pour le personnage, j’ai retrouvé des choses de ma personnalité, de mes complexes. Je me suis identifiée. Ce qui est dramatique, c’est qu’à chaque étape du scénario, je me disais, « Oui, là je comprends pourquoi elle fait ça… ». Et à la fin, quand elle se fait embrigadée, je me suis dit, « Mais comment j’ai pu en arriver là en l’ayant comprise ? ». C’est là que je me suis rendue compte à quel point cette histoire aurait pu toucher n’importe qui, n’importe quelle fille, moi. Je me suis demandée si j’étais capable de porter ce personnage, parler d’un sujet aussi lourd, être crédible… 

Voir la bande-annonce :

Vous avez tourné ce film 3 jours après le 13 novembre… Qu’est-ce que ce projet a changé dans vos vies respectives ?

Noémie : Je dirais que ce film m’a donné plus de force. D’empathie. De compréhension. On a travaillé avant le tournage avec une jeune fille qui était en processus de désembrigadement. On a parlé de ses malaises, de ses angoisses, de spiritualité, c’était une démarche très forte de sa peur. Elle était fragile et pourtant, elle ne voulait pas que ça arrive à d’autres filles. Elle était là aussi pendant le tournage. C’était enrichissant de rencontrer ces familles, ces filles, ses parents qui ont besoin de nous tous pour s’en sortir. Je crois que c’est aussi de la responsabilité de la société, tout part d’un malaise, d’une superficialité. Pourquoi allons-nous à l’école ? Pourquoi doit-on gagner de l’argent ? Une grosse maison ? Voiture ? Il y a un manque de modèle, d’idéal. Ça, on n’en parle jamais à l’école, ni avec ses parents. Alors qu’en tant qu’adolescente, on est en quête d’absolu, de justice, on a besoin de parler. Tout passe par le dialogue. Daech vient proposer un modèle. Ils utilisent tous ces questionnements qui sont vrais, qui sont réels. Ils viennent dans ces brèches pour s’immiscer et mettre des réponses qui sont fausses.  

« C’est important que le cinéma soit aussi une arme pédagogique. »

Ce qui est frappant dans le film, c’est aussi le poids des réseaux sociaux, la communication virtuelle. Noami, est-ce que ça aurait pu t’atteindre ? 

Naomi : Je ne suis pas très douée en informatique. (Rires). Mais par exemple, je n’accepte jamais les demandes d’amis de gens sur Facebook, que je ne connais pas. Ça, je ne l’aurais pas fait. Mais il y a des réseaux sociaux comme Instagram, Snapchat, Twitter, on peut recevoir des messages de gens sans les avoir accepté. La jeune fille nous racontait qu’elle, c’était par Twitter qu’elle avait été contactée la première fois. J’ai découvert ça, cette facilité de communiquer avec n’importe qui. Mais bon, sur YouTube c’est pareil, les barres de suggestions, c’est pareil, on creuse toujours plus loin sur le sujet. Ça nous ai tous arrivé de regarder une vidéo un soir, et trois heures plus tard, on y est toujours ! (Rires). L’information, encore et encore. Mon frère, qui a 10 ans, fait ça à la maison, avec ses jeux de guerre… En plus, c’est tombé pendant le tournage alors j’étais paniquée, je lui disais d’arrêter, qu’il allait tomber sur une vidéo de guerre « pour de vrai ». Cette rapidité de communication et de flux, Daech sait admirablement bien s’en servir… 

Comment s’est passé le tournage, entre vous deux par exemple ? On vous suit dans deux parcours distincts, avez-vous eu l’occasion de vous voir ? 

Noémie : On n’était malheureusement pas ensemble sur le plateau mais on se retrouvait le soir pour en parler, se détendre. Après, sur le tournage, on était tous très unis, surtout avec ce qu’il se passait dans l’actualité. La scène par exemple avec le RAID, c’était le même jour d’intervention du RAID dans la réalité contre les terroristes… 

Ce n’est pas un film déprimant bien au contraire, ça montre qu’il y a des solutions. 


Photo de Guy Ferrandis

Que pensez-vous du fait que le cinéma s’empare d’un sujet d’actualité, tel que celui-ci, le terrorisme, Daech, l’embrigadement ? 

Naomi : Je pense que ça permet d’en donner une vision différente, une perspective complémentaire. Le film apporte, par rapport à des documentaires ou des reportages, une histoire. Les débuts de l’embrigadement, l’intimité d’une chambre d’adolescence, ce qui est impossible dans un documentaire. C’est quelque chose de secret, de caché. 

Noémie : Le cinéma, ça doit être un espace privilégié qui permet d’être ensemble, de partager et de comprendre émotionnellement ce qu’il se passe. C’est important que le cinéma soit aussi une arme pédagogique. 

Un mot de la fin ? 

Noémie : C’est important de voir le film car ça donne des clés sur ce qu’il se passe, ça nous donne aussi de l’espoir pour en sortir et d’être soudés. On créé à nouveau des liens entre nous tous, les citoyens, nos frères, nos sœurs, nos mères, nos pères. 

Naomi : J’ai une copine qui m’a dit qu’elle irait voir le film parce que je jouais dedans. Ça m’aurait déprimé de voir un film sur ce sujet car c’est angoissant et je trouve qu’on en parle beaucoup. Surtout que le cinéma, c’est pour se détendre ! Ben non, j’ai dit à ma copine qu’elle devait y aller car ce n’est pas un film qui fait peur, c’est un film qui parle de quelque chose d’effrayant mais qui donne des clés pour mieux appréhender nos angoisses, mieux réagir. Ce n’est pas un film déprimant bien au contraire, ça montre qu’il y a des solutions contre l’embrigadement.   

« Le Ciel Attendra », De Marie-Castille Mention-Schaar
Avec Sandrine Bonnaire, Clotilde Coureau, Noémie Merlant et Noami Amarger 
Sortie : 5 octobre 2016 

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