COUP DE CŒUR : JEANNE CHERHAL

Histoire de J. est l’album de toutes les audaces. Jeanne Cherhal prend de la hauteur. On ne l’a jamais sentie aussi épanouie dans le chant, dans l’écriture et dans l’interprétation. Sur cet album, composé entièrement au piano, elle renoue avec son instrument de prédilection et  le format chanson. Un choix dicté par son expérience récente : l’interprétation sur scène de l’album Amoureuse de Véronique Sanson, 40 ans après sa sortie. L’artiste, discrète dans la vie, se dévoile espiègle et érotique. Dans les textes, elle brosse le portrait d’une amoureuse, libre, éperdue, séductrice, passionnée, forte et fragile. Jeanne Cherhal assume une part autobiographique mais brouille les pistes en se cachant derrière son initiale,  J.  Décryptage.

 
Paulette : Avec Histoire de J., vous revenez à votre premier amour, le piano, en contre-pied de l’enregistrement de l’album précédent, Charade (2010), où vous jouiez de tous les instruments. Pourquoi ce choix et pourquoi l’avoir délaissé ?
Jeanne Cherhal : Si j’ai délaissé le piano, ce n’est pas par fatigue de l’instrument ou par dégoût, mais par envie d’ailleurs. C’est vrai que sur l’album précédent, Charade, j’étais hyper inspirée par le fait de tout jouer moi-même, sans musiciens. C’était une sorte de défi que je me lançais. Je me suis réappropriée mon piano, il y a deux ans, quand j’ai mené un projet autour du premier album de Véronique Sanson, Amoureuse (trois représentations au 104 à Paris, puis aux Francofolies de la Rochelle, ndlr). C’était un moment très studieux parce que j’ai passé à peu près six mois à travailler ces chansons. Je me suis réattelée à mon piano, en bossant les morceaux tous les jours. C’est ce qui m’a remis le pied à l’étrier. J’ai pris beaucoup de plaisir à réinterpréter ces chansons, même si c’était beaucoup de boulot. J’ai pris plaisir à développer mes parties instrumentales et j’ai retrouvé, grâce à cette expérience, une bonne alchimie avec mon piano.

On ressent vraiment cette filiation avec Sanson tout au long de l’album. Comment évite-t-on le piège du mimétisme ?
Je ne me suis pas posée la question en fait. J’ai sûrement intégré et je me suis imprégnée de son jeu et de son chant. Mais je ne me suis jamais dit que j’avais des pièges à éviter ou que j’étais trop dans le mimétisme. Quand j’écris une chanson, ce n’est pas cérébral. C’est plutôt de l’instinct. Mais peut-être que je l’évite parce que j’ai un propos personnel et un style qui m’est propre. C’est une influence qui est complètement assumée. Et puis, ça me paraît naturel qu’on ressente son influence parce que j’ai passé tellement de temps à travailler son répertoire qu’il m’en reste forcément quelque chose. Je me sens traversée par les choses que j’écoute, par les choses que je lis, par les choses que j’entends et qui me touchent. C’est normal que je n’en sois pas sortie indemne de ce projet.


Même dans le chant. J’ai le sentiment que vous vous êtes libérée, que vous avez pris de la hauteur ?
Peut-être oui ! A l’époque où je travaillais son répertoire, je fumais un petit peu. Et les tonalités étaient tellement aigues que j’ai décidé d’arrêter. Après ça, je n’ai pas repris la clope, je me suis dit : c’est trop bête, je veux garder ces aigus et j’ai continué de travailler comme ça. Effectivement, même en concert – la tournée a commencé – j’ai l’impression que ma voix est plus limpide, plus élastique qu’avant.

Vous avez enregistré cet album sur bande analogique, à l’ancienne, dans les conditions du live pour “être dans l’instant, pas dans la perfection”. Mais vous avez scrupuleusement répété les titres avant d’entrer en studio…
Oui énormément ! Une fois en studio, il n’est pas question de perdre du temps à déchiffrer ci ou ça. Je voulais vraiment qu’on répète les morceaux, encore et encore, qu’on les maîtrise, qu’on les arrange ensemble, pour qu’en studio, les prises soient biens tout de suite. Pour ne surtout pas rabâcher. Je pense qu’on peut se libérer une fois qu’on maîtrise bien quelque chose. A ce moment-là, on peut être dans le lâcher prise. Avant ça, on est encore sur le qui-vive. Donc je tenais vraiment à ce qu’on maîtrise bien les morceaux, pour qu’on se sente totalement libres en studio. On avait dix jours de studio et on a enregistré une chanson par jour. C’est ce que je voulais !

Sur la pochette du disque, on voit votre visage en gros plan – c’est la première fois. Quasiment tous les textes sont à la première personne. Vous parlez d’un album autobiographique, peut-être le plus intime à ce jour. Est-ce que c’était conscient ?
Au moment de l’écriture, non ! Je ne pense pas. Comme j’en parle beaucoup en ce moment, je commence à avoir du recul et à me rendre compte que c’est effectivement un disque très intime. C’est délicat d’ailleurs. Parce que lorsque j’ai écrit ces chansons très intimes, j’étais seule, j’étais bien (rires). Je n’avais pas besoin de me justifier. C’est un autre travail d’en parler ! Pourquoi avoir écrit des choses aussi personnelles ?

C’est ce que j’allais vous demander, pourquoi maintenant ?
J’en suis là dans ma vie. J’avais besoin de dire des choses très intimes. En tant qu’auditrice, j’adore les chansons où je sens la singularité de leur auteur, où j’ai l’impression de toucher leur sincérité. Barbara, par exemple. Je suis une admiratrice inconditionnelle et absolue de Barbara. Les chansons que je préfère d’elle sont les plus intimes, celles où elle est à fleur de peau, la plus honnête. Avec beaucoup d’humilité, c’est ce que j’ai essayé de faire, d’être la plus sincère possible.
« On a tellement de raisons de se mettre en colère. C’est sain et constructif, la colère. »

Est-il plus difficile de chanter des chansons intimes sur scène ?
L’émotion, je la ressens au moment de l’écriture. Après je m’interdis de déborder d’émotion sur une scène. Ca ne vient même pas, je ne m’émeus jamais moi-même en train de chanter. Ces chansons, elles existent ! Si elles sont venues sous ma plume, c’est que je suis capable de les chanter sur scène, devant un public.

Puisque vous assumez le côté plus intime des textes, pourquoi avez-vous encore besoin de vous cacher derrière une initiale ?
Ca brouille les pistes ! Si j’avais remplacé J. par Jeanne, ça aurait été trop limpide. Une initiale, c’est plus mystérieux et on peut y mettre plus de choses. On peut y mettre un verbe, Histoire de jouer, de jouir. On peut y mettre un nom commun, la joie, la jouissance. On peut mettre plein de prénoms, un jour aussi, un jeudi (rires). J’avais envie que le titre reste ouvert mais qu’on comprenne quand même la part autobiographique.

Vous parlez d’amour, mais aussi de sexe, avec des métaphores explicites. C’est la première fois que vous abordiez ces thèmes aussi frontalement ?
Oui je pense ! C’est aussi une question d’âge. A 25 ou 30 ans, je n’aurai pas eu l’idée de parler de ça ou l’envie. Mais dans cet album, je parle d’érotisme comme sur Cheval de feu qui est très « explicit lyrics ». En même temps, c’est explicite mais je n’utilise pas le vocabulaire anatomique. Ce n’est pas cru attention ! La langue française est tellement riche que l’on a la possibilité d’employer des champs lexicaux différents qui permettent de suggérer des images, en étant ludique et en même temps un peu excitante.

Il y a deux chansons dans ce disque qui s’inspirent de faits de société, Noxolo sur l’homophobie et Quand c’est non c’est non sur le sexisme ordinaire. Etes-vous souvent en colère ?

Oui quand même ! On a tellement de raisons de se mettre en colère. C’est sain et constructif, la colère. Après je n’ai pas pour objectif de l’ouvrir à tort et à travers, sur tout et n’importe quoi. Vraiment, quand je fais une chanson sur un sujet, c’est que la colère est profonde et que la fibre est atteinte. La chanson Noxolo est née d’un bouleversement. Elle est inspirée d’un fait divers. Ca s’est passé en 2011. Noxolo Nogwaza était une jeune militante homosexuelle sud-africaine qui a été assassinée de manière barbare à cause de son amour et de sa sexualité. J’ai été profondément choquée par son histoire, comme je suis choquée par l’homophobie en général. C’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Comment la sexualité de quelqu’un peut déranger quelqu’un d’autre ? J’avais envie de rendre hommage à cette femme, qui est pour moi une martyre moderne, condamnée par la bêtise et la méchanceté humaines. C’est la chanson de l’album qui m’a demandé le plus de travail. J’ai passé des mois dessus. Je voulais être explicite sans être agressive. Je voulais qu’on ressente la violence des faits mais que ce soit doux, aussi. J’avais envie de trouver le juste équilibre pour écrire cette chanson. Quand c’est non, c’est non somme comme un slogan. Et j’avais envie d’intensifier le propos en utilisant un chœur de femmes. Je n’ai pas réfléchi très longtemps. Pour moi, le groupe, il existait, c’était mes copines les Françoises (groupe éphémère formée pour le Printemps de Bourges, 2010, ndlr). Pour les nommer, il y a Camille, Emily Loizeau, Olivia Ruiz, Rosemary Standley de Moriarty et La Grande Sophie. Je voulais leur voix, leur présence, leur charisme autour de moi. J’étais très contente qu’elles acceptent.
Vous faites aujourd’hui partie de ces artistes discrets, qui comptent dans le paysage musical français. Quelle est votre plus belle reconnaissance ?
Ce qui m’importe c’est le public ! Faire des concerts, que le public vienne, et qu’à la fin il soit debout ! C’est ça la reconnaissance pour moi ! D’ailleurs, je gère moi-même ma page facebook et j’adore ça.
 
Pour finir, une dédicace aux Paulette ?
J’aimerais dire aux lectrices de Paulette qui se sentent féministes que ce n’est pas un  gros mot ! Moi je le suis et je vis très bien comme ça (rires).
 

JEANNE CHERHAL
:: HISTOIRE DE J.
Barclay
Sortie le 10 mars 2014
 
 
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