COMMENT LES MÈMES NOUS ONT AIDÉ·ES À TRAVERSER DEUX ANS DE PANDÉMIE

Et si les mèmes étaient bien plus que des posts qu'on s'envoie pour passer le temps ? D'après une étude américaine, ça ne fait aucun doute : leur rôle ces dernières années a été déterminant.

meme lost

On est en avril 2020, il est 22 heures. On a fait du sport ou de la poterie, on a appelé notre famille dans son intégralité sur House Party, et on s’ennuie. On finit sur Insta, comme d’habitude, à scroller sans grand but, quand on tombe sur un mème signé Yugnat666 ou MemePourCoolKidsFeminists. Le sujet est fédérateur : une blague grinçante sur les restrictions sanitaires. On souffle du nez (notre expression perso d’un rire étouffé quand on parcourt les réseaux sociaux allongée dans notre lit) et on l’envoie au groupe WhatsApp de nos potes. Succès garanti, rafale d’emojis. 

Avance rapide jusqu’à un peu plus d’un an plus tard. On en est à la troisième quarantaine nationale. Heureusement, celle-ci se finit d’ici quelques jours – et ça tombe bien, on a épuisé toutes nos idées DIY. On attend, trépignant d’impatience, que les terrasses rouvrent. Notre lumière au bout du tunnel après 7 semaines dans un appartement qui en est cruellement dépourvu. Le jour-j, il pleut des cordes et Twitter s’enflamme : raillé·es sont les Parisien·nes qui ont tenu à sortir malgré tout, sirotant leur pinte tiède sous un parapluie au capital imperméable discutable, tentant de paraître de marbre alors que le déluge s’abat sur la capitale.

Même si on fait partie du lot, les posts qui nous visent sans pincettes restent savoureux. C’est d’ailleurs ça, le propre de l’exercice : jouer sur une autodérision salutaire dans une ère où tout fout le camp. Ou en tout cas, nous angoisse férocement. Ces contenus sont depuis devenus une sorte de refuge numérique dans lequel on se plonge quand on a le moral dans les chaussettes, un repaire d’âmes en peine qui viennent chercher du réconfort et une sensation d’être comprises à travers l’écran, grâce à quelques mots et une image qui tombent juste. 

Ah, les mèmes. Leur doit-on vraiment autant ? Apparemment. 

Au-delà de notre constat personnel, c’est même un rapport scientifique sorti en octobre 2021 qui prouve que, sans hésiter, ils ont un effet positif sur nos esprits perturbés. 

Ensemble, c’est tout

« Les gens utilisent les mèmes comme un moyen de faire face et de parler de la vie pendant la pandémie », observe Jessica Gall Myrick, professeure des médias à l’université prestigieuse de Penn State et autrice de l’étude publiée par la très sérieuse American Psychologists Association. Étude dont le titre annonce la couleur : Surmonter le stress du Covid-19 serait plus facile avec une dose d’humour. 

Elle insiste sur le lien social que le format permet. « En période d’isolement, lorsque vous voyez un mème sur le Covid et qu’il reflète quelque chose de votre vécu, c’est vraiment puissant parce que vous n’avez pas l’occasion d’avoir autant d’interactions interpersonnelles avec les gens. Il y a quelque chose à ce sujet qui nous aide à nous rapprocher d’autres personnes. » Un vecteur de « partage » au propre comme au figuré, qui puise dans un savoir commun et accessible. Et souvent générationnel. 

« Les mèmes sont construits sur l’idée de références culturelles partagées, et sur celle de partage littéral sur Internet », insiste à son tour Rebecca Ortiz, professeure à l’Université de Syracuse qui a étudié l’influence publique des mèmes politiques sans participer à l’étude, auprès du Washington Post. « Ce n’est pas seulement le message qui peut être réconfortant, c’est le fait qu’il soit échangé entre des personnes qui le comprennent et qui peuvent être aux prises avec les mêmes problèmes. » 

Typiquement : Bernie Sanders unimpressed et frigorifié sur une chaise, Pablo Escobar qui attend seul sur une balançoire, l’enfant qui regarde la maison brûler avec le Malin dans ses yeux, ou la tonne de  piques astrologiques auxquelles on s’identifie sans grand mal (en tant que Scorpion ascendant Scorpion, doit-on préciser). 

C’est vrai que ce qui nous a réjouie quand on les a découverts, c’est la réaction qu’on projetait de nos proches. Puis celle qu’ils ont eue une fois le message accompagné d’un “mdrrrr” appuyé reçu. Nos copines pour Pablo et l’astro. Notre mec et père de notre enfant pour la gamine démoniaque. Notre mère pour Bernie. 

L’espace de quelques minutes, on a oublié l’extérieur pour se concentrer sur notre téléphone, les réponses des autres et profiter des décharges de sérotonine que recevait notre cerveau en reliant ces situations à nos expériences propres. Le digital réduisait la distance physique, et notre anxiété au passage.

Un "pansement" qui met du baume au coeur

« Si vous traversez une période stressante, la dernière chose ou la plus difficile est de se sentir seul dans ce stress, ou d’avoir l’impression d’être le seul dans cette situation », poursuit Rebecca Ortiz. On veut bien la croire.

Alors évidemment, ce stratagème quasi artistique n’est pas le remède miracle à deux ans de chaos sanitaire, à une santé mentale pour beaucoup sévèrement abimée, ni à une crainte pour l’avenir tout aussi préoccupante. « C’est un pansement, c’est sûr. Le simple fait de regarder des mèmes ne peut pas résoudre les problèmes systématiques de santé et de santé mentale que nous avons », confirme la prof. Mais l’outil a des qualités qu’on aurait tort de négliger. 

« Malgré tout », détaillent finalement les scientifiques qui ont planché sur le sujet, « nos résultats indiquent que leur visionnage génère des niveaux plus élevés d’émotions positives, qui sont positivement liées à l’efficacité d’adaptation au Covid-19. » 

Plus on consomme de mèmes, plus on réussit à accepter la situation actuelle qui s’étale dangereusement sur trois ans. Un réflexe emprunt d’un certain cynisme, peut-être, que celui de se délecter du détournement comique et sarcastique d’événements tirés d’une réalité effrayante. Ou juste un mécanisme de survie, de dénicher quelques rires dans ce qui nous fait flipper. Dans les deux cas, on trouvera bien un mème pour l’exprimer.

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