COMMENT LA PANDÉMIE A-T-ELLE RÉINVENTÉ NOTRE VIE INTIME ?

Entre sexe en ligne, corona romances, mais aussi coups d’un soir ou projets à deux, le Covid-19 a eu un impact réel sur nos vies sexuelles et romantiques. Mais il a surtout témoigné de notre envie de tendresse, de notre pulsion de vie et de notre foi en l’humanité.

Éloignement, manque d’événements festifs, perte de contacts humains… Le 16 mars 2020, l’annonce du confinement sur l’ensemble du territoire français a sonné le glas de toutes les interactions sociales. Bienvenue dans l’inconnu. Des couples ont été séparés, des célibataires se sont retrouvé.e.s esseulé.e.s sans aucune perspective de rencontre, et des amant.e.s se sont vu.e.s précipitamment vivre ensemble, dans des espaces parfois très petits… Bref, peu importe notre âge, cette mise en arrêt forcée et inédite a considérablement bouleversé nos habitudes. Ainsi, comment notre sexualité a-t-elle évolué depuis le début de la pandémie ? Un an plus tard, nous nous sommes réadapté.e.s à ce Nouveau Monde made in 2020. Surtout : nous avons appris à réinventer notre vie intime et à (ré)apprivoiser notre sexualité, en redoublant d’imagination…

« Au début, on a voulu rester ensemble, on pensait que la crise sanitaire durerait deux mois. Mais lorsqu’on a compris que c’était vraiment la merde, on s’est mis en relation libre », se rappelle Mathilde. Lors du premier confinement, cette étudiante de 22 ans qui était aux États-Unis dans le cadre d’un échange universitaire a dû brutalement rentrer en France. « En octobre, je lui ai dit que ça ne servait plus à rien qu’on s’appelle. On s’interdisait d’être disponible pour d’autres personnes, alors qu’on ne savait pas si on allait se revoir. » Cette suspension de la vie a aussi eu des conséquences sur des couples qui n’ont pas été séparés : « Le manque d’excitation autour de nous, la fin des soirées, des petites sorties, la vie professionnelle mise sur pause… Le fait d’être devenu.e.s très casanier.e.s a joué sur notre libido », confie Pauline, une directrice hôtelière de 27 ans qui s’est confinée avec son copain pendant trois mois. Pour Sébastien Garnero, docteur en psychologie, psychologue et sexologue clinicien, le confinement a eu un effet psychologique et psychosomatique considérable. « Ça a favorisé un cortège de problématiques : l’anxiété, l’irritabilité, le repli sur soi, la fluctuation de l’humeur, voire une forme de dégressivité chez certain.e.s. Or, la sexualité est intimement liée à l’état psychologique des un.e.s et des autres », explique-t-il. Le manque de désir a aussi été amplifié par la promiscuité brutale du couple. « Le fait d’être 24h/24h ensemble, sans perspective d’échappatoire, n’a pas créé d’espaces de manque. Or, pour avoir du désir, il faut du manque », ajoute le spécialiste. « On en parle souvent, raconte Pauline. On sait que c’est profondément lié à ce qu’il se passe, et non pas parce qu’on ne s’aime plus. Inconsciemment, c’est difficile de complètement lâcher prise. »

La « phygital » rencontre

Les célibataires ont d’autant plus été touché.e.s par l’isolement qu’iels n’avaient plus aucun espoir ni de rencontrer leur âme sœur ni d’entretenir leurs PQR (Plan Cul Régulier). « Tout être humain.e est avant tout social.e. Lorsque les contacts sociaux sont extrêmement réduits, ça peut avoir un impact délétère sur le moral », précise le Dr. Garnero. C’est notamment pour cette raison que beaucoup d’entre elleux se sont rabattu.e.s sur la cybersexualité. Le confinement a ainsi vu émerger le concept du « phygital », contraction de « physique » et « digital », dating.

« Je suis allée me confiner chez mes parents. Je n’ai pas eu de relation sexuelle pendant deux mois. Du coup, ça s’est digitalisé. À des hommes que je connaissais, j’envoyais beaucoup de sextos et de nudes, de manière sensuelle, mais virtuelle », raconte Loïse, community manager de 25 ans. Mais au-delà de l’aspect sexuel, les sextos sont aussi le moyen de trouver de la tendresse dans un monde mis sur arrêt. Pendant trois mois, Augustin a entretenu une relation virtuelle avec un garçon rencontré sur Tinder. « On se parlait tous les jours. J’étais au chômage partiel et je m’ennuyais. Au-delà de la libido et du sexe, c’est surtout l’affection qui me manquait. C’est pour cette raison que j’ai entretenu ces échanges », confie-t-il. À la fin du premier confinement, Augustin et son amant digital se sont fréquentés quelques mois, mais sans succès. « Quand tu parles avec une personne tous les jours sans la connaître, tu te fais des a priori sur elle. Du coup, il n’y a pas eu le truc mignon des débuts. »

 

Corona romances à l’heure des applis de rencontres

La crise s’est inscrite dans la durée. Peu à peu, nous nous sommes réadapté.e.s, notamment à l’aune de l’été 2020, sorte d’oasis au cœur de cette année noire. Nous en étions à présent conscient.e.s : la pandémie a considérablement modifié nos habitudes de rencontres. En tant que vitrine sur un monde où chacun.e s’est trouvé.e isolé.e, les applis de rencontres sont devenues un canal indispensable pour trouver l’amour ou juste s’envoyer en l’air. Selon une étude Once réalisée dans plusieurs pays d’Europe, plus d’un.e célibataire sur trois a adopté la rencontre virtuelle comme la première étape d’une future histoire. Ainsi, depuis le premier confinement, 20 % des couples se sont formés via un site de rencontres. « Après le premier confinement, je suis rentrée à Paris et j’ai retrouvé ma vie sexuelle, se souvient Loïse. J’avais des relations régulières, mais pas forcément dans la légalité… J’avais une petite culpabilité, mais j’adore l’interdit. C’est excitant, raconte-t-elle. J’ai pris le risque d’aller directement chez des mecs rencontrés sur Tinder. Je ne me suis pas limitée. Ce n’est pas hyper safe, mais j’ai eu la chance de ne pas tomber sur des personnes malintentionnées. Au bout de deux ou trois verres, on oublie un peu tout ça et on devient un peu moins raisonnable. » « Chacun.e a pu trouver des alternatives, plus ou moins légales, décrypte Sébastien Garnero. Chez certain.e.s, ça a pu relancer le désir notamment lié à cet effet de transgression. »

Mais quid de l’après ? Aujourd’hui, plus d’un an après, Loïse s’interroge sur ses envies. Bien qu’elle admette que ces expériences lui ont permis d’être bien dans son célibat et bien avec elle-même, elle a décidé de mettre en stand by les applis. Après plusieurs mois sans rendez-vous, Augustin a finalement réinstallé Tinder en février : « J’avais fait une croix sur le fait de rencontrer quelqu’un. Je ne me voyais pas dater des mecs avant 18 heures dans des endroits improbables ou aller chez eux sans les connaître », affirme-t-il. Depuis plusieurs mois, il est en couple avec un des garçons qu’il a rencontrés sur la célèbre application. « Je ne dirais pas que je suis amoureux, mais le confinement a accéléré les choses. »

L’urgence de vivre

Dans un monde sans lendemain, la sexualité est apparue comme nécessaire, voire salvatrice, tel un exutoire. « On allait peut-être tous.tes y passer, alors autant profiter jusqu’au bout », se rappelle Pierre, informaticien de 40 ans. Entre connaissances et ex, ce divorcé et père de deux enfants a multiplié les conquêtes physiques, malgré les contraintes liées au confinement. « C’était un nouveau mode de séduction, sans restaurant ni cinéma ni promenade, se souvient Pierre. J’ai plutôt privilégié le discours. Je me suis rendu compte que j’étais plus romantique dans mes attitudes et beaucoup plus à l’écoute de mes partenaires. »

Toutes ces corona romances témoignent en réalité d’une certaine urgence de vivre. « Lorsqu’on est confronté.e à l’adversité – la maladie, la mort –, il y a une réaction de survie par des pulsions de vie et ça a attiré les personnes dans l’instant présent, car on ne voyait pas d’avenir », explique Sébastien Garnero.

 

On réinvente sa sexualité

Privé.e.s de tout contact humain, beaucoup s’en sont aussi remis à de nombreuses activités auto-érotiques. « Avec le confinement je me suis posé beaucoup de questions sur la découverte de ma sexualité à moi. J’ai développé mon propre plaisir et ma masturbation. J’ai voulu découvrir d’autres choses me concernant », raconte Marine, 26 ans. Preuve d’un intérêt en vogue ? En 2020, le marché du sextoy a bondi de 185 % (selon des chiffres de Passage du Désir, une chaîne de lovestore qui possède plusieurs magasins à Paris et en région). Le marché attire aujourd’hui une large clientèle et propose une grande diversité de nouveaux objets. Un engouement qu’a ressenti Jüne Plã, autrice de Jouissance Club, la cartographie du plaisir, le best-seller de la sexualité des temps modernes. En parallèle, la dessinatrice alimente également un compte Instagram du même nom. « J’avais fait une petite story et j’ai reçu pas mal de messages. Beaucoup de célibataires voulaient découvrir de nouvelles choses, et acheter notamment des sextoys pour découvrir leur corps autrement. Il ne faut pas hésiter à faire marcher sa créativité », raconte celle dont le livre s’est vendu à plus de 270 000 exemplaires pendant la pandémie.

À la découverte de passions…

D’une manière ou d’une autre, la période du Covid-19 a été révélatrice d’interrogations profondes qui agissaient en nous. Elle nous a même parfois encouragé.e à nous aventurer dans des pratiques jamais expérimentées. Lors du deuxième confinement, Juliette, qui sort alors d’une rupture difficile, décide de se remettre sur Tinder. « Je voulais rencontrer de nouvelles personnes sans vraiment refaire confiance à quelqu’un. » Après avoir vu quelques « mecs », Juliette finit par ajouter les « meufs » à ses critères de recherche. « Je m’étais toujours dit qu’un jour, je voudrais avoir une expérience sexuelle avec une fille. S’il n’y avait pas eu le Covid-19, je ne me serais jamais mise sur Tinder et je n’aurais probablement pas sauté le pas avec les femmes, raconte cette interne en gynécologie. J’ai matché avec quelques filles. Mais, au début, je ne savais pas trop quoi faire, quoi penser. C’était un peu perturbant. » Deux mois plus tard, Juliette fréquente régulièrement une des filles qu’elle a rencontrées sur l’appli. « C’est hyper cool, je prends conscience de plein de choses et ça me fait un peu peur. J’ai l’impression d’avoir 15 ans à nouveau », confie-t-elle. « Le plus sain dans tout ça, c’est d’abord de savoir s’écouter. Nous n’avons pas tous.tes le même corps ni les mêmes envies ni les mêmes fantasmes. Et surtout : on a le droit de réfléchir à ce qu’on veut ! », assure Jüne Plã.

 

« C’est la merde, mais heureusement que t’es là »

Pour beaucoup, cette période a engendré de l’instabilité, mais a aussi été fondatrice dans nos rapports à l’autre. Comme le dit si bien Pauline, à propos de son copain : « On a vécu le truc ensemble. Dans un temps où on suffoque, on était la bouffée d’air frais de l’un.e et de l’autre. C’était réconfortant de se dire : ‹ C’est la merde, mais heureusement que t’es là. ›» Qu’on le veuille ou non, la pandémie a accéléré nos envies, nos choix, nos vies. « Le fait de n’être plus maître.sse de son destin dans le cadre professionnel nous recentre sur les fondamentaux. Chacun.e a pu reprendre en main les éléments les plus intimes de sa vie », analyse Sébastien Garnero. La pandémie a entraîné une multitude d’effets, parfois contradictoires, parfois incontrôlables. Mais cette période hors du temps a surtout montré que, même lorsqu’on ne croit plus en rien, on se rattache à ce qui nous est le plus cher : l’autre. Alors que les inquiétudes environnementales, sanitaires et sociales font rage, il semblerait que nous n’ayons (toujours) pas perdu foi en l’humanité !

 

Article du numéro 51 « Vibrer » par Lisa Hanoun

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