COMMENT J’AI CASSÉ L’ASSIETTE DE TA MÈRE

Brisée, broyée, pilée, atomisée. Je ne lui ai laissé aucune chance. Comme si j’agissais sous hypnose ou l’emprise d’un produit stupéfiant.

Pourtant, la journée avait si bien commencé…

Il faisait beau, ce mercredi là et j’étais de bonne humeur. Mes nouveaux escarpins n’attendaient que moi, au pied de mon lit. J’avais réussi à dompter mes frisottis et me confectionner un vrai chignon de danseuse étoile. Ma manucure bleu pétrole et moi étions sur le point de vivre une histoire de plus de vingt-quatre heures, un record ! C’est pourtant là que tout a basculé. Elle était là, trônant sur la table à manger. Brillante, avec ses proportions parfaites et son liséré doré. Je l’ai regardée, elle m’a regardée, et j’ai su que l’une de nous était de trop dans cet appartement.
 
Jusqu’à présent, elle avait rempli toutes ses missions à la perfection : bonne résistance au lave-vaisselle, capacité à maintenir stable la tartine la plus mal tranchée du monde. On pourrait presque dire qu’elle faisait de moi une femme d’intérieur idéale : je réussissais par miracle tous mes plats et desserts, sans exception, rien qu’en l’utilisant en guise de balance ou de doseur.
 
Mais une bonté excessive révèle, bien souvent, d’obscurs penchants.  Je ressentais qu’elle n’était pas là uniquement pour notre bon plaisir, loin de là. J’ai compris qu’elle avait été apportée sous notre toit pour une mission bien particulière : me reléguer au second plan afin de faire de moi la deuxième femme chère à ton cœur, après ta mère !
 
Dès le début, j’aurais du me méfier. Offerte par ta maman en guise de présent de crémaillère, remplie de lasagnes luisantes, j’avais dû dès les premiers jours lui allouer l’étage du frigo réservé à mes crèmes de jour et autres green smoothies. Et impossible de la laisser traîner dans l’évier une journée : tu craignais constamment qu’elle ne se brise ou ne s’encrasse ! Partenaire de tous les instants précieux de notre vie de couple, elle se permettait tous les caprices, de son indispensable présence dans le panier à pique-nique à son intrusion inopportune dans notre chambre à coucher, en guise de bougeoir ou de panier à fruits (ben quoi, vous ne mangez pas des fraises au lit, vous?). Nos ébats en prirent un coup : je me sentais épiée dans tous mes mouvements par ce petit bout de céramique…
 
Du coup, lorsque tu m’as annoncé vouloir qu’elle passe la Saint Valentin avec nous, j’ai compris qu’il était temps d’agir, avant de me métamorphoser définitivement en faire-valoir éternel. Sortant de ma torpeur, j’ai pris mon vélo, direction le parc, bien décidée à mener ma rivale (enroulée dans un vieux drap de plage) à sa dernière demeure. Gnark gnark.
 
A peine arrivée, j’ai cherché un coin désert et je me suis saisie d’une grosse pierre. Le crime aurait été parfait…sauf que j’avais oublié que ta mère adorait faire son jogging dans ledit parc le mercredi matin. Tous les mercredis, sans exception. En la voyant se figer devant le spectacle de sa future belle-fille les bras tendus vers le soleil, sa précieuse assiette à la main, le chignon tout effiloché, j’ai compris que peu d’options s’offraient à moi : plaider la folie passagère, éclater en sanglots ou jeter l’assiette en l’air avant d’enfourcher mon vélo et fuir.
 
J’ai choisi la dernière option et j’ai pédalé à toute vitesse sous les cris et les jetés de tessons de porcelaine de ta mère en furie. Je t’avoue qu’à ce moment là je suis partie dans un énorme fou rire.
Et oui, j’ai cassé la porcelaine de ta mère et j’ai aimé ça !
 
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