CINOCHE : VÉNUS NOIRE

Crédit photo : mk2



"L’image parle parfois mieux que tout ce que l’on peut écrire", affirme Abdellatif Kechiche.

L’histoire vraie qu’il offre à voir est bien au-delà des mots : la jeune sud-africaine Saartjie Baartman, artiste aux rêves d’ascension, est livrée en pâture aux publics londoniens et parisiens du XIXème siècle lors de performances de plus en plus humiliantes, où elle doit incarner le fantasme de la négresse sauvage. Elle est ensuite vendue à la recherche scientifique, examinée jusque dans ses moindres détails – et contre son gré – par le naturaliste français Georges Cuvier, et exploitée jusqu’après sa mort pour prouver les théories sur l’infériorité des noirs.

Nouvelle interrogation du réalisateur de L’Esquive et La Graine et le Mulet sur le rapport à l’altérité, ce troisième film pousse la problématique identitaire jusqu’à remettre en question notre définition de l’essence humaine. À travers la déshumanisation de cette Hottentote aux formes peu communes, c’est l’humanité des Européens qui est questionnée. Entre sincère séduction, irrépressible attraction et complaisante répulsion, les rapports de domination se cachent en zone grise, dans un espace mental où les influences s’entrechoquent pour former une volonté, plus ou moins librement déterminée. Femme libre mais entravée, Saartjie subit une oppression avant tout morale. D’autant plus redoutable, puisque les barreaux de sa prison sont instaurés par le regard avilissant de ses contemporains et donc invisibles.
Réelle réflexion sur la responsabilité du regard, en particulier dans le monde du spectacle, le film interroge l’éthique artistique de son réalisateur lui-même. Que peut voir le spectateur ? Que peut montrer l’artiste ? Car, s’il semble clair qu’Abdellatif Kechiche dénonce le traitement réservé à Saartjie par ses "manageurs", il n’en impose pas moins le même à son actrice Yasmina Torres. La fin justifie-t-elle les moyens ?
L’absence de jugement qu’il porte sur ses personnages permet d’en rendre leur complexité, d’éviter l’écueil du manichéisme, et peut-être, de ne pas s’exclure, en toute honnêteté, de ces bourreaux quotidiens. Mus par une dynamique jusque-boutiste, on se laisse emmener, hallucinés, jusqu’aux tréfonds de la noirceur humaine, de beaucoup de blancs…

 

FILM

Vénus Noire

de Abdellatif Kechiche
avec Yahima Torres, André Jacobs…

2009

Sortie en salles

27 octobre 2010

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