C’EST MOI, OU LE « FOMO » FAIT UN RETOUR FRACASSANT ?

La peur de manquer une soirée nous avait quittées pendant le confinement, elle revient depuis qu’on peut sortir librement. Pourquoi, comment et surtout : que faire pour arrêter de toujours croire que tout le monde s’éclate quand on n’est pas là ? On vous répond.

Ça y est, les bars ont rouvert. Le Spritz coule à flot. Les planches de camembert rôti trônent au milieu des tables de terrasse dont on rêvait, il y a deux mois, du fond de notre canapé un peu trop usé. On retrouve nos potes après le boulot, on reprend petit à petit une vie « normale ». Joie. Bonheur. Allégresse. Seulement avec ce retour fracassant de la vie sociale, celui du FOMO. Ou « Fear of Missing Out », comme disent les Anglo Saxons (et les jeunes). Ça veut dire la peur de manquer un truc. Craindre que tout le monde passe une soirée inoubliable, sans nous. On se prend la tête hein ? Bah oui. Mais ça nous rend attachants, nous, les millennials en quête de réponses à des questions que pas grand monde se pose. 

Sauf que si le sentiment est devenu un acronyme, c’est qu’il n’est pas si isolé. Is Everyone Hanging Out Without Me?, écrivait aussi l’inénarrable Mindy Kaling dans un ouvrage du même titre. Tout un bouquin qui en parle, ça montre à quel point l’angoisse est réelle. La pression sociale est d’ailleurs si vicieuse que, même quand on décide soi-même de s’en affranchir et de prendre du temps solo bien mérité (comprendre qu’on ne subit pas de mater Netflix sans but : on l’a choisi) elle s’immisce dans notre esprit en nous faisant croire qu’on loupe l’événement de l’année, et ce pour quatre épisodes de New Girl et autant de kilos de gnocchis. Dur.

Mon quotidien est-il aussi trépidant que celui de mon fil Insta ?

Pendant le confinement, on avait pourtant fini par apprécier ces moments à ne rien foutre. Du tout. A l’époque, nos seules sources de divertissement commun venaient des conversations Zoom à plusieurs. Conversations qu’on a vite fui comme la peste tant le brouhaha nous filait des migraines. Personnes ne s’écoutait, tout le monde parlait en même temps pour ne rien dire, et on finissait par préférer le silence aux discussions groupées par écrans interposés. Rapidement, on s’est fait au rythme moins effréné d’une vie où l’on prenait le temps de discuter avec quelqu’un (on a troqué la visio pour le bon vieux coup de fil à deux) sans penser au trajet qui nous attendait pour rejoindre quelqu’un d’autre une heure plus tard. Personne ne faisait rien, parce qu’il n’y avait rien à faire. Pas de restos à tester, pas de terrasses où traîner et donc pas de possibilité de miser sur le mauvais cheval a.k.a notre plaid plutôt que nos potes. Notre repos n’en était que plus entier, notre esprit plus apaisé.

Maintenant que tout repart de plus belle – au grand désarroi de nos âmes utopistes qui voyaient déjà des changements nécessaires dans le monde d’après – notre sentiment d’abandon mal placé aussi, s’emballe. On entend partout les plans qui se font pour la semaine, le week-end, les vacances. Et en plus de se sentir fatiguée d’avance à l’idée de caler tout ce petit monde dans notre emploi du temps, on se pose une question pratique clairement motivée par notre ego et l’atmosphère compétitrice ambiante : et moi, mon quotidien est-il aussi trépidant que la moitié de mon fil Insta ?

Suis-je en train de vraiment profiter de mon été ? Devrais-je tout plaquer pour ouvrir une boutique de paniers en osier à Ibiza ? Ai-je vraiment faim, ou est-ce juste une hallucination sensorielle qui me pousse à finir la burrata et la bouteille d’huile d’olive à la truffe ? Et autres interrogations vitales et appropriées. 

Petite parenthèse histoire de préciser que je ne suis pas une énorme rabat-joie : j’aime les gens. Et comme tout le monde, j’ai attendu impatiemment les retrouvailles avec mes copines. Mais je saisis aussi ce ressenti quelque peu stressant qu’engendre le FOMO, et la tranquillité spirituelle dont on jouissait pré-déconfinement. L’un des seuls points positifs à la crise sanitaire, qu’on se le dise. L’impression de ne pas courir partout qui en découle est également très agréable. Parce que pour éviter ce FOMO, une solution est de multiplier les rendez-vous pour n’en louper aucun. Logique imparable. Mais en fin de compte, on finit complètement essorée à se demander pourquoi on s’inflige une telle pression. Et on envie celles et ceux qui réussissent à s’en détacher pour vraiment apprécier New Girl et leurs gnocchis, loin de leur téléphone et des réseaux.  

L’antidote : l’attention

Dans une étude sur le sujet, l’autrice Darlene McLaughlin met le doigt sur un point sensible mais pertinent :  « Le problème avec le FOMO est que les personnes qu’il touche regardent vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur », étaye-t-elle.  « Lorsque vous êtes tant à l’écoute de « l’autre » ou du « meilleur » (dans votre esprit), vous perdez votre véritable sens de l’identité.  Cette peur constante de passer à côté signifie que vous ne participez pas en tant que personne réelle à votre propre monde. » Flippant, mais vrai. Quand on passe son temps à se demander ce que font les autres, la seule façon de le savoir est de scroller frénétiquement sur les écrans, donc d’être moins investie dans l’instant présent, donc de moins l’apprécier, donc de penser que ce n’était pas aussi bien qu’ailleurs. Critique, mais pas irréversible.

Maintenant que nos interactions reprennent à une fréquence élevée, on peut les aborder différemment. Et la seule façon de se débarrasser de cette éternelle insatisfaction serait, semble-t-il, de foncer tout droit dans un tas de conclusions clichées (dixit le Time) et de les suivre à la lettre. Comme celle énoncée par Paul Dolan, qui a enseigné à la London School of Economics et bossé avec un prix Nobel, donc pas n’importe qui : « Votre bonheur est déterminé par la façon dont vous répartissez votre attention.  Ce à quoi vous vous occupez détermine votre comportement et votre bonheur.  L’attention est le ciment de votre vie… La rareté des ressources attentionnelles signifie que vous devez réfléchir à la manière dont vous pouvez prendre et faciliter de meilleures décisions sur ce à quoi vous devez prêter attention et de quelle manière.  Si vous n’êtes pas aussi heureux que vous pourriez l’être, vous devez mal répartir votre attention… Ainsi, changer de comportement et accroître votre bonheur consiste autant à détourner l’attention du négatif qu’à s’occuper du positif. »

En gros, se concentrer sur ce qui nous fait du bien plutôt que sur toutes les sources de contrariété que l’avènement du digital a amenées. 

Le « monde d’après », c’est l’occasion de tenter de faire table rase de nos réflexes parfois nocifs. En prenant soin de sa personne mais pas seulement. En se décentrant pas mal, aussi. En regardant ce qui se passe dehors sans forcément le ramener à soi. En s’inspirant des autres plutôt qu’en les jalousant. Et puis, en réalisant surtout que ce n’est pas si grave, au fond, si tout le monde passe une meilleure soirée que nous.

Article de Pauline Machado

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