CERRONE, PAPE DISCO


Photo de Lisa Delille

Avec des tubes interplanétaires, l’inventeur du disco français est de retour sur scène au Yoyo, ce soir, et bientôt au Zénith de Paris pour la soirée Electro Shock. Rencontre dans son studio de l’avenue George V à Paris.

 
Paulette : J’ai lu que votre mère vous a un jour offert une batterie.  Cet instrument a-t-il joué un rôle  déclencheur ?
Cerrone : Oui puisque j’en ai fait ma vie. Ce n’était pas prévu. J’étais un enfant extrêmement turbulent, hyperactif et la batterie représentait une excuse pour que je me calme car c’est un instrument très physique. Elle a finalement été une révélation car je ne m’en suis jamais lassé.
 
Quelles étaient vos idoles à l’époque ?
C’était une période où tout se chamboulait, les barrières sautaient. Je jouais par-dessus des morceaux de Jimmy Hendrix, des Stones… Ils ont été ma formation musicale. J’ai ensuite monté un groupe – Kongas – c’est là que j’ai vraiment appris mon métier. On a sillonné le monde pendant trois ans. Et après j’ai voulu faire une carrière solo.

 
C’est à cette période qu’Eddie Barclay vous repère et vous fait jouer dans son club tropézien.
Il m’a découvert en train de faire la manche sur le vieux port : je faisais des solos de batterie entre 19 heures et 21 heures tous les soirs, une copine faisait la quête avec son chapeau melon. Eddie Barclay a glissé un petit papier dedans disant qu’il voulait que je le rejoigne à sa table pour discuter. Il m’a dit : “Il te faut un groupe, tu joues bien, tu as du charisme”. Moi je m’amusais, je ne prenais pas ça au sérieux. On a passé une audition avec le groupe pour Le Papagayo, ça c’est conclu et on y a joué tous les soirs pendant le mois d’août 1972. Deux mois plus tard, on sortait notre premier disque. J’avais 17 ans.
 
 
Merci Monsieur Barclay ! Qu’est-ce que vous retenez de ce producteur de légende ?
Le maître en la matière, le premier faiseur de fêtes. Il transformait n’importe quel évènement en une occasion de s’amuser. C’est lui qui a créé les soirées blanches. J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs personnes déterminantes dans ma vie, dont Ahmet Ertegün, le fondateur d’Atlantic Records (la maison de disques par excellence de l’époque). Je me souviens que toutes les maisons de disques en France avaient rejeté mon premier album (Love in C minor). Les producteurs n’acceptaient pas la mise en avant de la batterie et la durée des titres d’environ 16 min. 30 parce que ça ne pouvait pas passer sur les ondes. Mais moi je ne voulais pas passer à la radio ! Je travaillais ma musique pour les clubs. Ahmet Ertegün m’a fait confiance et c’est grâce à lui que j’ai connu le succès aux Etats-Unis et remporté plusieurs Grammys.
 
Je suppose qu’à cette époque-là il y avait une certaine émulation, une folie créatrice ?
Avant de rencontrer Ahmet Ertegün et face aux refus des maisons de production françaises, j’avais décidé d’auto-produire mon album. Je décidai d’aller à Londres en 1976 où j’ai écoulé sous le manteau quelques 5000 disques en faisant croire que c’était un import anglais. Sur la pochette il y avait une nana à poil, pour provoquer ! Ca a créé un buzz. C’est de cette époque que date mon image de provocateur que j’ai entretenue. Il y avait aussi une certaine rivalité entre amis, entre artistes : c’était à celui qui irait le plus loin dans la provocation. Toute cette émulation s’est surtout passée au Studio 54 : il y avait des mecs comme Goude, Gaultier, Warhol… des vrais créateurs. Je me souviens même d’avoir vu certains tableaux de Haring où on avait presque envie d’écrire dessus, c’était n’importe quoi.
 
 
Vous avez un connu un succès fulgurant et interplanétaire grâce à des tubes comme Love in C minor, Supernature, Give me love… Quel est votre rapport aujourd’hui à ces morceaux ?
Je n’ai pas attendu la sortie du best-of pour redécouvrir mes morceaux. Ils sont toujours vivants à travers mes concerts. Je ne comprends pas pourquoi on parle de “retour” car je n’ai pas l’impression d’être parti. Ils ne sont pas synonymes d’une époque. Ils sont ma vie. Quand je me lève le matin, c’est pour faire de la musique. Je suis un vrai privilégié.
 
Qu’est-ce qui vous inspire aujourd’hui ?
Tout. Après les années 2000 qui ont vu triompher le “sample”, où tous les morceaux se ressemblaient, on est de nouveau dans une période hyper créative. On prend des risques. Christine and the Queens, Stromae… C’est de la création. Je les admire. Je suis aussi très fan de Maroon 5 depuis leurs débuts. Aujourd’hui on mélange l’électro et les musiciens comme avec Mark Ronson et Bruno Mars. Ce mélange est une porte ouverte à de nombreuses créations. Merci les Daft Punk : ils ont fait découvrir à la jeune génération ceux qui ont fait le disco et la musique électronique. Ils ont permis, avec Get Lucky, un retour d’un son seventies mais pas simplement samplé : c’est joué.
 
“Il n’y a plus de meneurs à Paris.”
 
Etes-vous toujours aussi fêtard ?
Oui, je suis un bon vivant. J’aime beaucoup le Silencio qui représente pour moi la discothèque idéale. Elle me fait penser au format des premières discothèques que j’ai connues à New York où l’on peut s’y montrer et s’y planquer. Sinon je trouve qu’il n’y a plus de meneurs à Paris, c’est-à-dire des personnalités fortes qui tiennent les boîtes et insufflent une âme aux murs. Ca ne bouge pas, les gens se font chier, c’est des lieux pour ma grand-mère (rires).  Je comprends pourquoi les jeunes d’aujourd’hui n’arrivent à s’amuser qu’en se shootant, qu’en picolant : parce qu’il ne se passe rien. Je me souviens de Matignon, du Palace, des Bains Douches… Nous, on consommait de la drogue parce que c’était une période excessive. On n’avait aucune limite, aucun coup de bâton pour nous dire d’arrêter.  Cette période de folie a duré quatre ans, entre 1976 et 1979. Je croyais qu’on avait atteint tous les excès mais après les punks sont arrivés. J’ai bien vécu cette période malgré tout car j’avais confié les textes de Supernature à la fondatrice du mouvement punk, Lene Lovich. Je me souviens m’être demandé en la voyant pour la première fois : “Qu’est-ce que c’est que ce truc ?!”. Mais dans tous les cas, c’était un mouvement riche d’idées. Maintenant si j’ai envie de passer du temps à écouter de la musique, me coucher tard, boire un coup, je préfère aller dans un bon restau qui à un moment donné débarrasse les tables et où on se met à écouter la musique aussi forte que dans les discothèques. Je pense à La Cantine, à Matignon…

Les murs de Paris ont été récemment recouverts d’affiches d’une femme en collants rouges très sexy.
J’ai appelé mes agents et leurs ai dit : “Mais vous êtes des malades ?!”. Surtout qu’en plus il n’y avait même pas de pub mais simplement mon nom. On m’a répondu que j’étais mal placé pour parler. J’aime toujours autant les femmes, c’est un mal qui ne passe pas.
 
A quoi ressemble une journée dans la peau de Cerrone ?
Chaque jour c’est de la musique, samedi et dimanche inclus. Les femmes qui vivent avec moi doivent aimer la musique. J’ai la chance depuis bientôt quarante ans d’avoir une vie enjouée, qui bouge et qui n’est jamais la même.
 
Une dédicace aux Paulette ?
J’embrasse toutes les Paulette. Je suis ravi qu’elles prennent le temps de lire le petit moment qu’on vient de passer ensemble. Sans les Paulette, on ne serait pas grand-chose. Les femmes représentent toujours notre premier public. Un créateur qui a une vraie sensibilité s’adresse d’abord aux femmes. Je remercie donc les Paulette d’exister car sinon on serait resté des Cro-Magnons (rires).

 
CERRONE : THE BEST OF CERRONE
Because
 
Concerts :
Au Zenith le 13 mars 2015 pour la soirée Electro Shock
 
Pour aller plus loin :
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