CE QUE REVOIR LES VISAGES D’INCONNU·E·S DANS LA RUE APPORTE DE DOUCEUR À MES JOURNÉES

Jean Castex ne nous a pas seulement permis de ne plus suffoquer sur le chemin du bureau, il nous a aussi rappelé combien discerner les traits des autres a du bon.

Le 17 juin sonnait la fin du port du masque obligatoire à l’extérieur et, comme beaucoup, j’ai tombé le mien. Je me souviens de ce moment précis – le premier trajet nez à l’air – comme d’une étape clé, quasi. Un événement qu’on pourrait caler, en termes d’importance, entre le bac, l’obtention du permis B après deux loupés et le retour du Royal Deluxe au McDo en mai dernier. J’exagère à peine. Je suis allée à pied de chez moi jusqu’au square des Epinettes déposer ma fille, puis jusqu’au métro de la place de Clichy prendre la ligne 2. Des coins que les habitué·e·s du 17e arrondissement de Paris sauront identifier comme pas particulièrement intéressants. Et pourtant, ce jour-là, ils m’ont semblé incroyablement palpitants. 

Je m’attendais à un effet quasi jouissif, j’ai surtout eu l’impression de respirer. Ou en tout cas, beaucoup mieux que ces derniers temps. Et puis, de sortir nu·e, un peu aussi. D’avoir oublié un truc évident ou de m’être coincé un morceau de salade entre les dents. De ne pas tout à fait savoir quelle tête je devais faire, non plus, maintenant que les passant·e·s pouvaient l’observer. Neutre ? Fermée ? Avenante ? Une sensation à mi-chemin libératrice et déstabilisante. Avec un goût d’interdit qui en dit long sur ce à quoi ressemblent nos vies depuis plus d’un an. C’était chouette, il faisait beau, ma jupe arrivait mi-cuisses et on ne m’a pas (trop) susurré de trucs dégueulasses à l’oreille. Un jeudi comme on les aime, finalement. 

Au bout de quelques centaines de mètres à parader sans avoir à me demander si mon rouge à lèvres allait baver à cause du frottement avec le tissu, je les ai remarqués. Les visages des autres. La totalité de leurs visages. Plus uniquement leurs fronts, plus uniquement un regard qu’on doit fixer pour en décoder le sens, et en face, intensifier le nôtre pour faire passer un message. Je voyais leurs mentons, leurs joues, leurs peaux. Leurs bouches, aussi. Et leurs sourires. Sourire en coin, grand sourire, sourire gêné, sourire moqueur. Sourire qui dit « désolée de vous avoir coupé la route sans un mot ». Ou simplement « dommage pour votre pied dans la merde de chien ». Sourire rieur.

Évidemment, ce serait mentir de dire que tout le monde était de bonne humeur. Je vis à Paris, et le matin, les gens préfèreraient généralement lécher le sol plutôt que de marcher 100 mètres en sautillant de joie. Mais réaliser que je ne devais plus compter sur mes très proches pour apercevoir une palette d’émotions humaine complète, que je pouvais désormais voir, en entier, comme avant, le faciès enjoué, renfrogné, impatient, heureux, agacé, soulagé, amusé, de celles et ceux que je ne connais pas, m’a fait du bien. Une petite piqûre de légèreté pour embellir ou divertir mon quotidien. Et me pousser à réfléchir. Le masque contribuait-il tant que ça à notre moral en berne ? Sans aucun doute. 

Cash ou chocolat ?

On avait fini par le porter comme une armure. Contre le froid, contre le virus et petit à petit, contre la foule qui, dans la rue, nous entoure. Avec la sensation de l’air sur nos lèvres, on a finalement redécouvert la présence de ces individu·e·s qui croisent notre chemin, l’inquiétude d’une potentielle contamination en moins. A Franceinfo, le professeur Michel Lejoyeux (ça ne s’invente pas), chef du service de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Bichat à Paris, lançait à propos de la fin de cette restriction : « On va redécouvrir le pouvoir du sourire : le sourire que l’on fait, le sourire que l’on reçoit ».  Reste à l’identifier, ce pouvoir. 

D’après le site anti-déprime.com (là non plus, ça ne s’invente pas), il est en tout cas doté d’une force impressionnante. « Des chercheurs anglais ont montré qu’un sourire peut générer la même stimulation du cerveau que 2 000 barres de chocolat ou que de recevoir 25 000 dollars en cash », atteste le média. Pas de sources citées mais une formulation qui me laisse songeuse. Voire, hésitante : entre les deux, mon coeur balance. Plus sérieusement, apercevoir un visage s’illuminer – comme sentir s’illuminer le nôtre – réduirait notre stress grâce à une parade hormonale salutaire. Autant de trucs qu’on avait oubliés, camouflé·e·s derrière notre barrière textile (heureusement) temporaire. 

Car voilà, il y a des choses qu’on croit si anodines, qu’on réalise qu’elles nous sont essentielles seulement lorsqu’on les retrouve après de longs mois à en être privé·e·s. Prenons la sensation du soleil sur notre peau en plein été, par exemple. Il y a de bonnes chances pour qu’on ne passe pas nos journées pluvieuses à penser à l’effet exact des rayons brûlants lorsqu’ils caressent notre épiderme. Si la perspective des vacances nous empêche de craquer un lundi gris à 16 heures, c’est souvent en arrivant sur le sable chaud quelques semaines plus tard, qu’on saisit à quel point tout ça nous avait manqué. 

De tête, on pourrait facilement en énumérer d’autres, des moments du genre devenus particulièrement rares depuis mars 2020. Voir nos proches au-delà d’un écran, draguer dans les bars, être si serrés au comptoir qu’on touche les genoux de la personne d’en face, les interminables publicités au ciné. Les trajets dans la ville éclairée, la nuit, en taxi. Les bribes de discussions qu’on perçoit, au resto, de la table d’à côté. Les retours chez soi éméché·e après 23 heures un samedi. Des instants qu’on a malgré nous pris pour acquis, et qu’on retrouve enfin, avec plaisir. Pour mieux les chérir. 

Alors, la prochaine fois que vous sortez, jetez un œil aux personnes qui traversent au passage piéton, qui courent pour choper le bus, qui pressent la queue pour passer plus vite, qui se marrent en marchant au téléphone. Guettez les fossettes, les nez en trompette, les barbes de trois jours. Remarquez les efforts de maquillage, les dents du bonheur, les joues qui rougissent. Surtout, laissez-vous bercer par cette pluralité d’expressions, imaginez ce qui les provoque et abordez chaque sortie comme une nouvelle occasion de scruter votre prochain de près ou de loin. Qui sait, on n’est pas à l’abri de replonger derrière le masque à la rentrée. Autant profiter.

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