BOYS DO CRY

Par Clément Arbrun

« Boys don’t cry », déplorait Robert Smith il y a quarante ans de cela. Il faut dire que les larmes et les mâles forment un drôle de couple. Une liaison contre-nature, diraient les plus réacs. Un tabou millénaire, indéniablement. Car l’homme exprime ses émotions en secret – comme s’il s’agissait d’une honte – et souffre en solitaire. Heureusement, tout aujourd’hui tend à casser ce complexe ô combien ridicule. Il suffit de prêter l’oreille aux affects pour comprendre qu’à travers ces larmes qui ruissellent se racontent bien des histoires, à la fois universelles et individuelles. Petit récap’ rien que pour vos yeux.

Qu’est-ce qu’un homme qui pleure ? Un héros, à en croire Homère. Lui et les aèdes qui lui succèdent glorifient les larmes que le vaillant Achille fait couler à la mémoire de son ami Patrocle, mais aussi celles d’Ulysse pleurant la perte d’Ithaque. Comme le sang, les larmes se versent afin de sublimer l’honneur et l’idéal guerrier. La société romaine ne se les interdit pas non plus. Hormis celles, prestigieuses, de l’empereur Jules César qui les laisse couler devant ses troupes après sa traversée du Rubicon, le peuple a pour coutume de pleurer au nom des dieux qui veillent sur la cité. Spirituelles, ces larmes sont supérieures à celui qui les offre au monde. Cette dévotion s’exacerbe avec l’apogée du christianisme – les larmes pieuses – puis s’anoblit dans la France du XVIIe siècle. Les bourgeois pleurnichent lorsqu’ils assistent aux représentations des pièces de Corneille et leur sensibilité est calquée sur celle des grands succès littéraires d’alors, comme La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. L’émotion forte est à la mode. 

Mais comment est-on passé d’une habitude culturelle à une injonction de sexe ? Dans son opus Le Mythe de la virilité, la philosophe Olivia Gazalé voit là l’influence considérable de la morale stoïcienne, laquelle recommande la pudeur masculine et la supériorité de « la raison » sur « l’émotion ». Au XIXe siècle, les préceptes freudiens font de la moindre crise la démonstration d’une hystérie (et donc attribuée à la femme). Les larmes ne sont plus romantiques, mais pathologiques. De « nobles », trait de caractère de la bonne société (le spectacle lacrymal était d’usage à la cour du Roi Soleil), elles renvoient dès lors aux excès d’un peuple qui ignore les règles de bienséance. Il ne fait plus bon se chagriner. Cette violence sociale s’est transformée en violence de genres. L’éducation – parentale et culturelle – dicte aux garçons quand ils doivent avoir la gorge nouée. Un mec n’a pas à « craquer », « éclater en sanglots » ou « fondre en larmes », sauf « événements exceptionnels » : un enterrement, une naissance, un mariage. C’est comme si le pater familias tel qu’on le fantasme était un simili-Clint Eastwood, prompt à plisser les yeux, économiser ses mots et serrer le poing. Pleurer serait signe d’impuissance, car si mon père dévoile ses failles, comment peut-il protéger sa famille ? Le cliché est gros, pourtant il est réel. Mais en vérité, tout cela, c’est du bidon.

Larmes fatales

Non, je n’ai jamais vu mon père pleurer. Pourtant, les larmes des mâles n’ont cessé de ruisseler durant mon enfance. Il y a eu les pleurs patriotiques des joueurs / supporters célébrant la victoire de la France lors du Mondial de football en 1998 – la seconde étoile vingt ans plus tard en est le revival. Mais je me souviens surtout de John Rambo, fondant en larmes à la fin du premier opus de la saga éponyme. De Bruce Willis morflant, les pieds nus et ensanglantés, dans Piège de Cristal. Tom Cruise, lui aussi, a chamboulé la masculinité. Quand il n’enchaîne pas lose sur lose dans Mission : Impossible (pauvre agent Ethan Hunt, intrépide, mais infoutu de sauver un seul de ses potes), l’acteur craquèle dans Magnolia. Il y joue un gourou masculiniste assénant ses mantras aux machos venus crier leur haine des femmes. En fin de parcours, ce célibataire volontaire sanglote de rage au pied du lit de mort de son paternel. Une virilité aussi fragile que celle du Matt Damon de Will Hunting. Ou des nerfs de l’électrisant Leonardo DiCaprio qui lâchent dans The Basketball Diaries, comme ceux de Brad Pitt, clôturant Seven par des larmes tragiques. Tout aussi désespérées sont celles de Kurt Cobain qui, au cours du fameux concert MT V Unplugged, interprète Where you did you sleep (last night) : sa voix s’y déchire jusqu’au sanglot. Une image forte, car la plupart du temps, ce sont les « babies » qui pleurent dans les charts : Baby don’t you cry (Ray Charles), Cry Baby (Janis Joplin), Cry Like A Baby (Cher)…

Entre Stallone et Kurt, un empire – celui d’une Amérique iconisée par l’un et exécrée par l’autre –, mais la même fissure masculine. Les yeux de cocker de Stallone sont ceux d’une nouvelle virilité qui laisse deviner un abandon de soi dans un écrin de testostérone, d’action et de canons de beauté. Dans Nuits Blanches à Seattle (1987), la scénariste féministe Nora Ephron imagine les mecs pleurnicher à la simple évocation des Sept Mercenaires. Un gag évident. Mais qui suggère que l’imaginaire viril ne peut s’écrire sans larmes. Aujourd’hui, un acteur (et ex-catcheur) aussi mastoc que Dwayne Johnson – alias The Rock – inclut volontiers les larmes à son acting musclé. Et tord ainsi le bras à ceux qui se moquent des « pleureuses ». Car la faiblesse aussi est badass.

Non, je n’ai jamais vu mon père pleurer. Pourtant, les larmes des mâles n’ont cessé de ruisseler durant mon enfance. Il y a eu les pleurs patriotiques des joueurs / supporters célébrant la victoire de la France lors du Mondial de football en 1998 – la seconde étoile vingt ans plus tard en est le revival. Mais je me souviens surtout de John Rambo, fondant en larmes à la fin du premier opus de la saga éponyme. De Bruce Willis morflant, les pieds nus et ensanglantés, dans Piège de Cristal. Tom Cruise, lui aussi, a chamboulé la masculinité. Quand il n’enchaîne pas lose sur lose dans Mission : Impossible (pauvre agent Ethan Hunt, intrépide, mais infoutu de sauver un seul de ses potes), l’acteur craquèle dans Magnolia. Il y joue un gourou masculiniste assénant ses mantras aux machos venus crier leur haine des femmes. En fin de parcours, ce célibataire volontaire sanglote de rage au pied du lit de mort de son paternel. Une virilité aussi fragile que celle du Matt Damon de Will Hunting. Ou des nerfs de l’électrisant Leonardo DiCaprio qui lâchent dans The Basketball Diaries, comme ceux de Brad Pitt, clôturant Seven par des larmes tragiques. Tout aussi désespérées sont celles de Kurt Cobain qui, au cours du fameux concert MT V Unplugged, interprète Where you did you sleep (last night) : sa voix s’y déchire jusqu’au sanglot. Une image forte, car la plupart du temps, ce sont les « babies » qui pleurent dans les charts : Baby don’t you cry (Ray Charles), Cry Baby (Janis Joplin), Cry Like A Baby (Cher)… Entre Stallone et Kurt, un empire – celui d’une Amérique iconisée par l’un et exécrée par l’autre –, mais la même fissure masculine. Les yeux de cocker de Stallone sont ceux d’une nouvelle virilité qui laisse deviner un abandon de soi dans un écrin de testostérone, d’action et de canons de beauté. Dans Nuits Blanches à Seattle (1987), la scénariste féministe Nora Ephron imagine les mecs pleurnicher à la simple évocation des Sept Mercenaires. Un gag évident. Mais qui suggère que l’imaginaire viril ne peut s’écrire sans larmes. Aujourd’hui, un acteur (et ex-catcheur) aussi mastoc que Dwayne Johnson – alias The Rock – inclut volontiers les larmes à son acting musclé. Et tord ainsi le bras à ceux qui se moquent des « pleureuses ». Car la faiblesse aussi est badass.

© ARI

Full sentimental

« Quand on regarde nos pères et grandspères, on ne les a pas souvent vu pleurer, hormis dans des moments où c’est socialement admis […] Quand on pleure, on n’est pas seulement vu comme “un être humain qui pleure” mais comme “un homme qui pleure”. Ce n’est pas habituel », entend-t-on dans Pleure, si t’es un homme, une émission de la RTS consacrée au Réseau Hommes Suisse Romande, un groupe de parole pour « pleureurs anonymes ». Les larmes « expriment beaucoup de choses refoulées qui resurgissent », note l’un d’eux, si bien que « toutes les saletés, les miasmes s’en vont ». Notre société tend vers cette purification. Il suffit de penser au Kid d’Eddy de Pretto. « Moi je joue avec les filles / Je ne prône pas mon chibre », narre celui-ci, las de supporter « l’héritage iconique d’Apollon ». Son décalque du poème de Rudyard Kipling (« Si… ») est le cri de révolte d’une génération qui rejette la « virilité abusive » des « glorieux gaillards» et du « sexe triomphant » – ce que l’on nomme la « masculinité toxique ». Contrairement à Jacques Brel qui chante Ne me quitte pas, la face humide, De Pretto ne joue pas au cocu pathétique pour qui pleurer est aveu de faiblesse. Il en fait un pouvoir : celui de rejeter les ordres du père trop despote (« Tu seras viril mon kid / Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque »).

« Qu’est-ce qui fait pleurer les hommes ? », se demandaient à leur tour, en août 2018, Aude de Galard, Leslie Gogois et Amandine Lebrat dans leur article « 28 hommes racontent ce qui les a fait pleurer » du Cosmopolitan. Une dernière séance chez le psy pour Jonas, 34 ans. Une épilation à la cire pour Jacques, 29 ans. Paul, 30 ans, a pleuré quand il est allé faire piquer son chien Pilou. Pour Benoît, 33 ans, ce fut à la naissance de sa fille Félicie. Pour Jérémy, 31 ans, le jour où il a frôlé la mort. Maxence, 27 ans, a mal supporté son voyage à Toronto, car il « [pleurait] de froid » – les larmes gelaient sur sa joue. Xavier, 31 ans, pleure quand son gros orteil tape le rebord de la piscine. Et Jean, 36 ans, face aux images du séisme à Haïti en 2010. Bref, les larmes sont l’encre dont sont faites les histoires à la fois immenses et minimes des hommes. Des podcasts comme Les Couilles sur la table de Victoire Tuaillon ou Mansplaining de Thomas Messias auscultent ces stories triviales et tragiques, tout comme le compte Instagram @tubandes, carnet de bord d’un mec au mantra choc : « Libérons la parole sur nous / J’ai un coeur érectile et des sentiments ». Normal à une époque où même Gillette repense la masculinité l’espace d’une pub, invitant les pères à sensibiliser leur progéniture au harcèlement, au sexisme et aux intimidations. « Les garçons d’aujourd’hui sont les hommes de demain », décoche ce spot qui adapte le mouvement #MeToo aux lames de rasoir. Si le web s’amuse gentiment des chialades de Dawson (l’ado de la série du même nom) ou du footballeur Lionel Messi via quelques mèmes cultes, cela n’empêche pas l’empathie. Barack Obama l’a suscitée en pleurant de nombreuses fois en public lors de sa présidence. Le mâle le plus puissant du monde a droit aux larmes, car c’est toujours l’humanité qui se narre à travers elles. Le peintre chinois Yan Pei-Ming l’a récemment démontré en réunissant plusieurs de ses travaux, évoquant aussi bien la tragédie du 11 septembre ou de Fukushima que la souffrance de sa propre mère. Le nom de son expo ? « L’homme qui pleure ».

Laissons pleurer les garçons

« Pleurer, c’est apprendre à exprimer ses émotions ; peine, douleur, frustration », expliquait déjà en 2014 l’écrivain Cédric Charbonnel sur son blog. L’auteur y confesse pleurer en bâillant dans le métro le matin ou face aux chiots trop mignons. Enfant, ses parents lui disaient qu’un grand garçon a toujours les yeux secs. Mais pour l’artiste, les affects se transforment en actes nocifs lorsqu’ils sont trop longtemps retenus. « Apprendre à son enfant à ravaler ses larmes, c’est tisser avec amour la camisole qui enfermera des torrents d’émotions derrière le masque d’un enfant sage dont on ne saura jamais vraiment pourquoi il se bat à l’école, pourquoi il frappe sa sœur, puis sa femme » écrit-il. Lui aussi est persuadé que c’est en pleurant que les garçons d’aujourd’hui deviennent les hommes de demain. Il l’assène : « Laissez pleurer les garçons pour en faire des hommes forts. Des vrais ». Bref, la ritournelle doit changer : « Boys do cry » !

Article du numéro 44 « Émotions »

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