BOUQUIN : PLEIN PHARE SUR L’EXPÉRIMENTATION MUSICALE DES SEVENTIES


Photo : Brigitte Fontaine et Jacques Higelin
 
« Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire. » Cette phrase, tirée de l’autobiographie de Salvador Dali (La Vie Secrète de Salvador Dali, 1942), est le slogan du label Saravah à l’origine d’un grand nombre de chansons expérimentales dont Maxime Delcourt fait l’éloge dans son premier livre. Ce journaliste Lillois de 26 ans -qui laisse parfois trainer sa plume chez Paulette- a ainsi souhaité intituler son ouvrage, paru le 21 mai aux éditions Le Mot et le Reste, en référence au surréalisme d’une part, mais également à l’esprit musical très libertaire et désinhibé des années 1970.
 
Paulette : Il t’a fallu six mois pour sortir ton premier livre dédié aux chansons expérimentales entre 1967 et 1981. Au travers de ces quelques pages, tu permets de faire découvrir une génération de musiciens peu ou pas connus de nos jours, influencés par la Beat Generation, le free jazz, le psychédélisme… Décris nous comment tu t’y es pris et qu’elle était ton intention de départ ?
Maxime Delcourt : Tout a débuté en juin 2014 lorsque j’ai proposé le thème à mon éditeur et qu’il ma validé le projet. Étant journaliste musical, j’aime beaucoup connaître la source des genres musicaux que j’écoute. J’avais très envie de creuser et faire un véritable travail d’historien. Du coup pendant tout l’été qui a suivi ma rencontre avec l’éditeur, je me suis énormément documenté et j’ai rencontré beaucoup de monde. Jusqu’à me rendre compte qu’il y avait des connexions partout, entre tous les genres musicaux et même artistiques en général. C’est ce que j’ai voulu mettre en avant dans mon livre.
 
Dans cet ouvrage tu parles de volonté à la recherche musicale. Qu’est-ce qui a changé dans le monde de la musique dès l’arrivée des années 1970, en dehors de la montée des contestations post-mai 68 ?
En dehors du contexte politique, tout reste lié à la société. Il s’agit d’un véritable élan libertaire qui s’est fait ressentir à travers l’art et plus particulièrement la musique. Il régnait une atmosphère utopique. Les musiciens que j’ai rencontrés pour faire ce livre me l’ont confirmé. Et notamment Areski Belkacem, mais je ne l’ai pas mentionné dans le livre.
 
Il s’agit d’une génération assez hétéroclite en termes de pensées. Certains défendent le droit des femmes, pendant que d’autres prônent la gloire d’une région ou d’autres soutiennent la cause ouvrière. Sans oublier qu’une partie refuse catégoriquement d’adhérer à un mouvement ou soutenir une cause. Du coup, qu’est-ce qui rassemble tous ces artistes ?
Pour la plupart, ils n’avaient ni la prétention ni la conscience d’adhérer à un certain mouvement je crois. Leur intention semble tout à fait libérée, inspirée et enjouée. Au même titre de Brigitte Fontaine qui continue d’affirmer qu’elle n’a pas de connexion directe avec le surréalisme, alors qu’une des ses pochettes d’album est une œuvre surréaliste de Maurice Tapiero.
 
Si certains de ces musiciens sont des « filles de » ou « fils de », d’autres sortent carrément de nulle part. Et notamment Colette Magny qui a passé 17 dans dans le secrétariat avant d’être mise sur le devant de la scène. Tu crois pas que certains artistes se sont retrouvés populaires un peu par hasard et qu’ils ne désiraient pas forcément être connus en tant que chanteur mais plutôt en tant que contestataire ?
En effet, on peut facilement déceler deux catégories parmi les chanteurs expérimentaux de cette décennie. Ceux qui refusaient toute notion de célébrité et étaient des fervents contestataires et revendicateurs. Comme Dominique Grange Colette Magny, et même Brigitte Fontaine qui avait refusé de poser nue en Une de « Lui » pour la simple et bonne raison qu’elle ne désire pas être reconnue pour autre chose que ses chansons. A l’inverse, il a des gens comme Christophe qui a sans cesse su se renouveler et changer d’univers sans jamais vraiment défendre telle ou telle cause. Il s’agissait d’une époque où l’audace et la créativité avaient beaucoup de succès. Du coup, même ceux qui composaient des chansons protestataires faisaient en sorte de produire quelque chose d’anticonformiste et original, par amour de l’expérimentation.

 
Tu cites quelques magazines qui publiaient des articles sur ces chanteurs expérimentaux, notamment Rock & Folk et Actuel. Mais y’avait-il des radios qui diffusaient leurs titres ?
Nino Ferrer, Christophe ou Serge Gainsbourg font partie des rares chanteurs de ce genre musicale à pouvoir entendre leur voix sur les ondes. Mais la grande majorité n’avait aucun support publicitaire, zéro soutien médiatique. Beaucoup d’albums se sont vendus à moins de 500 exemplaires. Seule Radio Nova diffusait et diffuse encore de nombreux titres de Brigitte Fontaine par exemple.
 
“Seule Radio Nova diffusait et diffuse encore de nombreux titres de Brigitte Fontaine par exemple.”
 
Alors comment se fait-il qu’elle soit une véritable star au Japon, et ce depuis des dizaines d’années ?
C’est un coup de chance liée à son label de l’époque, Saravah et son fondateur Pierre Barouh. Ce dernier était très ami avec Yves Montand qui était très célèbre au Japon. Au début des années 1980, une journaliste nippone est venue à Paris sous les conseils de Montand pour interviewer la chanteuse. Une fois rentrée au Japon, la journaliste a convaincu un label de signer un contrat avec Fontaine. Celui-ci stipulait que la chanteuse devait établir une tournée dans tout le Japon et faire un album là-bas. Le succès a été immédiat et, deux ans plus tard, ce même album est enfin sorti en France.
 
Si les disques de certains sont toujours dans les bacs – qu’ils ne soient plus en vie comme Gainsbourg ou qu’ils continuent d’écrire des titres comme Higelin, d’autres sont complètement retombés dans l’oubli. Ils sont devenus quoi ?
C’est assez difficile de savoir. Certains sont morts, d’autres sont introuvables – comme Alain Kan, disparu subitement en 1990 – et d’autres se sont reconvertis dans un tout autre domaine. Par exemple, Emmanuel Booz, connu pour ses nombreux 45 tours et pour avoir été  l’un des premiers Beatniks parisiens, est à présent scénariste. Récemment, il a collaboré avec Fabien Onteniente pour ses films Camping, Disco ou encore Turf. Comment passer de la contre-culture au cinéma populaire …
 
Il y a cette citation de Jac Berrocal qui dit « en vendant de la soupe musicale aux midinettes, le label Philips pouvait ainsi financer un disque de poésie avec un budget conséquent pour un orchestre ou autres ». Il en est où ce principe là aujourd’hui, selon toi ?
Haha… Et bien, je dirais que les grandes maisons de disques sont bien moins audacieuses qu’avant. Encore heureux, il existe encore des petits labels indépendants comme Born Bad Records pour dénicher de véritables perles. Mais en général, il y a beaucoup moins de prises de risque. Le marché du disques est bien moins florissant donc la quête du tube est bien plus forte.
 
“A présent, les artistes ne sentent plus obligés d’allier leur musique à une cause.”
 
Alors parle nous un peu de la relève. Quelle est la nouvelle génération de chanteurs expérimentaux dans la lignée des prédécesseurs ?
Je pense qu’il est nécessaire d’en parler, de cette relève. En aucun cas je fais partie de ceux qui disent « c’était mieux avant ». La scène française est toujours aussi variée. On a des artistes comme Philippe Katerine qui sont totalement dans la mouvance de Brigitte Fontaine. Mais aussi François & the Atlas Mountain. J’aime également le génie de Sébastien Tellier qui change radicalement d’univers pour chaque nouvel album. Ou encore Flavien Berger et Sexy Sushi. En fait, la seule chose qui a changé, c’est le propos politique. A présent, les artistes ne sentent plus obligés d’allier leur musique à une cause. Bien qu’ils aient conscience qu’en étant produits par un label indépendant, ils sont condamnés à être placés dans un marché de niches.

« Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire »

1967-1981 chansons expérimentales
Par Maxime Delcourt
Éditions Le mot et le reste
Paru le 21 mai 2015
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