BLONDINO, PAS FROID AUX YEUX

Lorraine d’origine italienne, Tiphaine Lozupone alias Blondino chante en français des histoires qui la bouleversent ou qui font écho à ses questionnements intérieurs. Si les thèmes abordés sont souvent graves, les arrangements sont sobres et lumineux, entre pop et chanson. Avec son complice Jean-Christophe Ortega, elle recherche l’expression vraie, à l’image du naturel qui se dégage de la pochette de son EP, une photo prise avec son iPhone. Rencontre avec une jeune femme énigmatique, qui n’a pas froid aux yeux.

Paulette : Ton premier EP sort aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?
Blondino : J’ai autoproduit quelques chansons en 2014, de manière très discrète, surtout pour entrer en contact avec les professionnels. Cette sortie s’inscrit dans la continuité. J’en suis très contente, d’abord parce que mon label Tomboy Lab m’a laissé faire cet EP avec beaucoup de liberté. Je suis ravie que les gens puissent écouter mes chansons beaucoup plus largement !

Est-ce que c’est plus difficile aujourd’hui pour un jeune artiste de se faire connaître, trouver une équipe et s’imposer ?
Oui. Avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux, les maisons de disques demandent aux jeunes artistes de faire beaucoup seuls ! Pousser le projet le plus loin possible, faire seul ses premiers clips, faire seul sa promotion sur Internet, produire seul ses chansons. Les artistes doivent présenter un objet fini et souvent avoir déjà une Fan Base importante. Au contraire, mon label Tomboy Lab s’est proposé de refaire du développement. Quand j’ai rencontré Mélissa et Maÿlis, j’avais l’impression d’être arrivée presqu’au maximum de ce que je pouvais faire seule.

Communiquer directement avec ses fans, c’est important. Est-ce que tu suis cette tendance ?
Oui, je trouve ça chouette. Si on me pose une question, j’y réponds assez rapidement. Après, j’ai quand même un peu de pudeur. Par exemple, je n’arrive pas à me mettre en scène, avec des selfies réguliers, c’est pas vraiment mon truc. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on peut publier une chanson ou un clip et recevoir directement la réaction des gens. C’est simple !

Tu as conçu cet EP avec le guitariste Jean-Christophe Ortega. Comment s’est passé votre premier contact, il y a quatre ans ?
J’avais écouté ce qu’il faisait sur My Space et j’aimais beaucoup ; cette puissance associée à quelque chose de très mélodique. Je lui ai proposé de faire des chansons avec moi et il a dit oui ! Je suis autodidacte, je joue un peu de guitare et du piano, mais j’avais envie d’aller plus loin et d’être dans l’échange. Il m’a apporté beaucoup : une manière différente d’aborder les mélodies, le chant… Toutes ses années m’ont permis d’affiner mes chansons, leurs arrangements – je ne m’interdis rien. Ça m’a aussi donné la possibilité de revenir sur les titres qui n’étaient pas assez aboutis. Le temps m’a permis d’être plus satisfaite.

chansons ont un fort pouvoir d’évocation. Que cherches-tu à transmettre ?
Pour moi, la chanson est un moyen d’expression. Je recherche l’émotion, transmettre quelque chose de fort, j’ai envie qu’on vibre. Enfin si possible ! (rires) Quand je réécoute mes chansons, j’ai besoin de ressentir ce truc épidermique, nécessaire, cette tension qui te prend aux tripes.

Qu’est-ce qui déclenche le plus souvent ton inspiration ?
Ça peut-être beaucoup de choses. J’aime le cinéma, la littérature, la photo, la musique, notamment les BO de films : comme celles d’Angelo Badalamenti, Tindersticks. Tout ce qui me procure une émotion et qui m’emmène vers un ailleurs propice à la rêverie et à la réflexion. Par exemple, pour Oslo, c’est le personnage du film Oslo 31 août (de Joachim Trier, 2011) qui m’a donné envie d’écrire cette chanson. Le comédien m’a vraiment touché. Son jeu simple, vrai, habité. Sa quête et ses questionnements dans lesquels je me suis certainement retrouvée. Quelques semaines après avoir vu le film, je repensais aux dialogues et ressentais le besoin de revoir certaines scènes. Cette chanson parle des déambulations d’un toxicomane, de ses idéaux qu’il n’arrive pas à atteindre.

Tu dis concevoir chaque composition comme “un instant photographique”. A quoi correspondraient chacun des titres de l’EP ?
J’ai l’impression que chaque chanson est comme une petite capsule à part entière qui témoigne d’une émotion ou d’un ressenti à un moment donné. Pour L’amour n’est-il, c’est très compliqué, parce que c’est sans doute la plus universelle, elle pose la question : qu’est-ce que l’amour ? Ça me vient plus facilement pour Oslo. J’imagine Patricia Arquette période Lost Highway dans un paysage enneigé tiré du film Morse de Tomas Alfredson. Pour Mon Amie, je mettrais une image floue d’un paysage normand, parce que cette chanson fait référence à une amie qui vit en Normandie. Et pour Sylvia, je pense à un baiser, là encore un peu flou, surréaliste.

Tu as toujours chanté sans jamais prendre de cours…
J’ai toujours chanté c’est vrai, c’est mon premier médium. Au départ pour me faire du bien et ensuite, j’ai constaté qu’on pouvait aussi transmettre une émotion. J’ai toujours eu peur de prendre des cours pour ne pas dénaturer un grain de voix ou une spontanéité. Il y a deux ans environ, j’ai sauté le pas pour acquérir une technique et apprendre à reposer mes cordes vocales – c’est important quand on veut chanter beaucoup. J’ai rencontré une super prof qui a simplement exploité le potentiel de ma voix et m’a donné les clefs pour travailler l’endurance. La voix est un muscle, il faut l’entretenir !

Se dégagent de ta voix chantée une nonchalance assumée et une certaine langueur, comme Bashung ou Cat Power…
Je suis contente que tu me parles aussi de Cat Power, parce qu’on me cite souvent Bashung. On m’a appris récemment que j’utilisais le mélisme, j’ai pu enfin mettre un mot sur ce que j’essayais d’expliquer, cette manière d’étirer, d’envelopper les mots qui peut être perçue comme une certaine nonchalance, et que l’on retrouve chez Bashung, Billie Holyday (que j’adore), Cat Power, Bob Dylan, ou encore Lou Reed. Ce n’était pas du tout calculé, c’est venu naturellement.

Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de chanter ?
On a tous nos petites failles. Dès que je ne me sentais pas bien dans ma peau, dès que j’avais des petits soucis, je chantais… par nécessité. C’était instinctif, presque un cri rageur. Ça me libérait ! C’est pour ça que j’ai eu beaucoup de mal à chanter devant les gens… c’est venu beaucoup plus tard. En cours de musique, au collège, on chantait souvent en groupe, j’étais fondue dans la masse. Quand la prof venait vers moi, se mettait tout près pour m’écouter, elle avait l’air emballée. Ça me faisait plaisir. Mais quand je devais chanter seule devant toute la classe, c’était le blanc, j’avais la voix toute tremblotante. Je n’y arrivais pas. Aujourd’hui, je prends beaucoup de plaisir à chanter en public.

Tu as choisi de défendre ton projet musical sous un pseudonyme, Blondino, d’après le titre d’un roman suédois, Le Grand Blondino de Sture Dahlström. Qu’est-ce qui t’a séduit ? L’histoire, son héros ou simplement la sonorité du mot ?
J’ai choisi ce nom avant de lire le livre. J’aimais sa sonorité et je le trouvais mystérieux, énigmatique. J’ai fantasmé autour de ce nom. J’aimais les contrastes qu’il m’évoquait : à la fois les pays nordiques et quelque chose de plus chaud, méditerranéen, mais aussi le côté masculin/féminin. Ensuite, j’ai lu le livre. Le personnage est fantasque et flamboyant, il se permet toutes les libertés. C’est très bien raconté et très drôle.

Ce pseudo, c’est une protection ou un moyen de t’autoriser plus de choses ?
Avec ce pseudo, je me suis donnée plus de liberté et ça me permet aussi de mettre un peu de distance. C’est un moi +, plus affirmée, qui ose proposer ses chansons, assumer sa proposition artistique.

“Je veux qu’on écoute ma musique pour ma musique et pas parce qu’on me trouve mignonne dans mon clip”

Il te permet d’être à la fois fille et garçon. Pourquoi était-ce si important pour toi que ton écriture ne soit pas genrée ?
J’avais envie qu’on puisse s’identifier à ce que je raconte, et pas selon ce que je suis, fille ou garçon. Pour que ça me donne aussi la possibilité d’incarner des personnages. C’est encore parfois difficile d’être une fille dans la musique… j’ai l’impression qu’on attend parfois que les filles véhiculent une certaine image… toujours jolie. Je veux qu’on écoute ma musique pour ma musique et pas parce qu’on me trouve mignonne dans mon clip. Pour ça il faut que la musique soit au centre.

Es-tu sensible aux débats sur la théorie du genre ?
Oui beaucoup. J’ai trop souvent entendu : tu es une fille, tu dois faire ça. Non. On doit pouvoir faire ce qu’on veut en fonction de sa personnalité et de ses compétences. Même pour les garçons, il y a une espèce de pression virile sur leurs épaules. Ça doit passer par l’éducation. On doit pouvoir élever filles et garçons sans stéréotypes ou rôles de genre, pour que chacun puisse s’épanouir librement, avoir des perspectives d’avenir similaires. J’ai encore personnellement été touchée par ça. On m’a conseillé de ne pas prendre un tel pseudo parce que ça faisait trop garçon, on m’a dit “tiens c’est étonnant ce que tu chantes pour une fille”. Ce n’est pas une posture ou pour suivre une mode, ça me touche profondément. Je suis féministe mais je considère que c’est un combat de société qui doit se faire avec les hommes, tous ensemble.

Tu rends hommage à Sylvia Plath, poétesse américaine au destin brisé, considérée post-mortem par les féministes comme l’archétype du génie féminin écrasé par la société patriarcale. Qu’est-ce qui t’a touché ?
Je trouve qu’elle est bouleversante. J’aime ses écrits, ses poèmes. J’aime le fait qu’elle parle de son quotidien, sa condition de femme, de mère, des choses très réalistes qu’elle sublime par la poésie. Elle me touche, dans sa façon d’écrire, sa rage, la manière dont elle décrit sa première dépression dans “The Bell Jar” (La Cloche de détresse). Quand je lis son poème “Dame Lazare”, je tombe sur cette phrase : “Mourir est un art, comme tout le reste. Je m’y révèle exceptionnellement douée.” Ça peut paraître très lyrique mais je trouve ça puissant ! Elle se met à nu et se livre complètement, c’est très touchant. Elle m’a beaucoup inspiré dans ce côté rageur, cette expression vraie et cette sincérité.

Tes bonnes résolutions pour 2016 ?
J’ai hâte de faire des concerts. J’ai envie d’entrer en contact avec le public, le faire vibrer, lui faire découvrir mes chansons, celles de mon EP, plus d’autres. Ça devrait être une année riche en musique. J’aime aussi beaucoup la photo, donc j’aimerais bien exploiter ça aussi, mais je ne me projette pas, j’aime me laisser surprendre.

Une dédicace aux Paulette ?
Osez !

BLONDINO :: Blondino EP
Tomboy Lab (Un Plan Simple/Sony Music)

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