BENJAMIN BIOLAY : “SORTIR UN ALBUM DEVIENT UNE VÉRITABLE SOUFFRANCE”

Crédit : Mathias Augustiniak

Voilà quelques semaines que son franc-parler lui joue des tours, face à des médias peu scrupuleux qui font leurs choux gras d’un vulgaire scoop. Sans doute le prix à payer quand on est aussi talentueux donc forcément jalousé. Le plus courtisé des chanteurs français nous attend dans le patio de l’hôtel La Belle Juliette dans le 6ème arrondissement de Paris. Ce jour-là, Benjamin Biolay enchaînera les interviews. Si ce n’est pas son sport favori, il se prêtera au jeu avec la retenue qu’on lui connaît mais aussi beaucoup de sincérité. Il est là pour défendre son nouvel album, Palermo Hollywood, le septième, conçu pour la première hors Europe, à Buenos Aires (Argentine). Un endroit fantasmé à l’adolescence, quand son père écoutait Astor Piazzolla, puis devenu un refuge familier il y a quelques années. Rencontre avec un artiste flamboyant au talent insolent.

Paulette : Votre premier contact avec l’Argentine ?
Benjamin Biolay : Mon premier contact physique réel, c’était il y a dix ans quand j’ai été invité pour y jouer. Depuis quelques années, j’entendais dire qu’on m’entendait à la radio, mais je trouvais ça un peu bizarre sauf peut-être sur une radio francophone un peu pointue. C’est Elli Medeiros qui me l’a confirmé. Elle est uruguayenne mais comme tous les Uruguayens, elle connaît très bien Buenos Aires. Elle revenait d’un tournage avec Lucretia Martel et m’a dit qu’elle connaissait un programmateur de spectacles qui voulait me faire jouer. Je lui ai dit : “Toi, je te crois” ! Donc j’ai appelée, ça a commencé comme ça.

Qu’est-ce qui vous lie à ce pays et vous incite à y retourner chaque année ?
C’est un véritable coup de foudre. Je m’y sens bien… naturellement je m’y sens loin mais je n’ai jamais été dépaysé. C’est un monde que je ressens dans mes racines – comme beaucoup de Français, j’ai du sang mêlé. Il y a d’ailleurs beaucoup d’immigrés européens – des Italiens, des Espagnols et des Français, une architecture dans certains quartiers qui est très haussmannienne, une grande francophilie. Et en même temps, c’est l’Amérique latine avec toutes les injustices terribles qu’on peut voir sous ses yeux sans faire le moindre effort – l’effort serait de ne pas le voir. Donc c’est vraiment un tout, les gens, le cinéma, mes amis, la bouffe… Vous me demanderiez ce que je n’aime pas dans ce pays, ce serait compliqué pour moi de vous répondre.

C’est là que vous vous êtes réconcilié avec la scène ?
C’est pas faux. Ça fait partie des premiers grands souvenirs de scène, au Club Niseto – l’équivalent de La Cigale à Buenos Aires. C’était quelque chose…

Pourquoi était-ce si spécial ?
Je me sentais peut-être plus libre, d’être juste perçu comme un simple musicien sans aucune casserole, aucun CV. Le public avait envie de vivre ce concert et l’attendait depuis longtemps. Y avait quelque chose d’extatique et d’électrique. Et ils appréciaient autant les morceaux qui rentraient dedans que les ballades. J’ai le souvenir d’avoir chanté quasi tout seul à la guitare et d’entendre les gens reprendre les paroles en chœur, c’était quelque chose de fort, de très fort.

Pourquoi avoir choisi d’appeler l’album Palermo Hollywood, un quartier populaire devenu bobo ?
Le nom de cet endroit ou plutôt de ce bloc de Palermo m’a toujours fait marrer. Palermo Hollywood, fallait oser l’association mais c’est possible là-bas, c’est symbolique de Buenos Aires. Ce n’est pas mon quartier de prédilection. Dans la chanson du même nom, je commence à Palermo Hollywood mais très vite je prends un taxi et je me tire. Je préfère Villa Crespo, ce qu’on appelle à tort Palermo Queens alors que ce n’est pas du tout Palermo.

Vous avez commencé à écrire ces chansons à Paris l’été dernier mais choisi d’enregistrer à Buenos Aires. Qu’est-ce que vous vouliez fuir ?
Fuir ? Non… Je voulais jouer avec des musiciens de là-bas et ça me paraissait plus naturel d’être là-bas pour écrire sur Buenos Aires. Si je l’avais fait en France, ça aurait été un peu “Nature et Découvertes” odeur jasmin. Et puis j’y vais souvent donc je ne fuis rien du tout. Fuir, c’est enregistrer un album en Mongolie ou en Afghanistan, là, j’étais chez moi.

Une idée précise de la tournure que prendraient les événements ? Je crois que vous connaissiez à peine les musiciens qui ont collaboré à cet album.
Si quand même. Tous, je les connaissais via des disques ou via leurs collaborateurs les plus importants. Ça s’est fait très simplement. Ça peut paraître cliché mais la musique est un langage universel. J’ai l’habitude de travailler avec des musiciens qui ne sont pas français. D’ailleurs les premières fois ça paraît assez étonnant, on se demande comment on va réussir ce mariage avant de s’apercevoir que la musique est un langage implacable. J’ai enregistré très peu d’albums en France, j’ai quasiment tout enregistré à Bruxelles. J’ai écrit aux Etats-Unis d’Amérique il y a longtemps, à Woodstock, mais c’est la première fois que j’enregistre tout un album hors Europe. Je ne suis pas allé à Caracas non plus, j’étais à Buenos Aires, c’est un environnement qui m’est très familier.

C’est un album grand ouvert, riche et polyglotte. Un virage entamé avec Vengeance, mais sans doute plus assumé ici avec des rythmes inédits, encore plus souriants, plus chauds, plus chaloupés…
Vengeance était une sorte de manifeste. Il a été écrit en très très peu de jours. Il n’y avait pas de velléité autre que de faire un disque rapide, qui ne soit pas du tout La Superbe. Là c’est un album qui a été archi-pensé, archi-travaillé, de manière assez minutieuse.

“Il ne faut pas se castrer mais se maîtriser”

Le résultat est vraiment lumineux alors que les premières ébauches de textes étaient assez dark. Vous vous êtes beaucoup censuré ?
Ils pouvaient l’être plus c’est vrai. Le premier jet, il ne faut pas le raturer complètement, il faut le laisser vivre un peu et surtout il faut l’entendre chanté pour voir comment il sonne. Après il faut savoir prendre du recul et se dire : “Je n’ai pas envie de dire ça, d’être aussi impudique ou aussi fataliste ou aussi radical”. En tant qu’amateur de musique et acheteur de disque, je n’ai pas envie que le mec me raconte sa merde (sourire). Donc faut ne surtout pas se castrer mais se maîtriser !

On n’a pas le temps d’évoquer tous ceux qui interviennent sur ce disque, mais arrêtons-nous quand-même sur les trois voix féminines qui vous accompagnent : Alika, Sofia Wilhelmi et Chiara Mastroianni.
C’est trois stars ! Chiara est une de mes actrices préférées, on a monté un groupe ensemble, il y a longtemps, qui s’appelle Home, et on va peut-être refaire un album. C’est accessoirement la maman de l’amour de ma vie. C’est une des personnes que je préfère au monde et dont je suis le plus proche. Je l’aime autant comme personne que comme artiste. Alika, on se connaît peu. C’est une star du reggaeton. Uruguayenne qui vit à Buenos Aires maintenant. C’est une femme très combative, féministe. On connaît la place de la femme dans le hip-hop en France et on sait à quel point c’est dur, mais en Amérique Latine, faut y aller ! Mais elle est là. Et Sofia, c’est un actrice, comédienne de théâtre, metteure en scène. Elle chante bien, elle écrit bien. Elle a fait plusieurs films, dont un film avec moi qui s’appelle Mariage à Mendoza (un film d’Edouard Deluc, 2012, ndlr) où elle avait un petit rôle. C’est un exemple et un modèle à suivre.

Pour accompagner la sortie du disque, vous avez tourné un mini-film en Argentine avec le duo M/M (qui prend en charge son identité visuelle depuis Négatif, 2003). Quelle forme prendra cette nouvelle réalisation ?
Il faut qu’on le finisse. Pour l’instant, c’est un moyen-métrage. C’est les pérégrinations d’un Français qui va faire un disque en Argentine et à qui il arrive des trucs un peu surréalistes. Il y a pas mal de vérité et pas mal de fiction. C’est un film très simple je pense mais ce n’est pas fini du tout !

Quelle place occupe cet album dans votre discographie déjà impressionnante ?
Il occupera sa place définitive quand le huitième qui est son volume 2 sera mixé. C’est un disque en deux tomes. Mais tant que je n’aurais pas fini et que vous n’aurez pas entendu le tome 2, je ne peux pas en faire le bilan. Parce que le tome 2 est un peu différent, un peu plus urbain, un peu plus rock, sandiniste.

“Les cases, c’est pour les autres.”

De jeune prodige à dandy manière, soupçonné d’arrogance, vous êtes désormais “le patron de la chanson française” (dans Le Nouvel Obs). Est-ce que l’image que vous véhiculez aujourd’hui est plus en accord avec ce que vous êtes ?
Non, non, ni patron ni rien du tout. Je suis juste un chanteur français passionné de musique. Les cases, c’est pour les autres, ce n’est pas pour moi. Moi, je ne mets pas les gens dans des cases…

Ça vous gêne ? Pourtant c’est très positif.
Ça me gêne quand ça prend des proportions complètement idiotes. On essaie de faire de moi un personnage très radical, très manichéen qui passe son temps à distribuer les points, ce qui n’est pas du tout… Ce qui me gêne, je vais vous dire la vérité puisque vous me la demandez. Sortir un album, ça devrait être un plaisir et ça devient une véritable souffrance. Entre ce que je dis, ce qui est publié, ce qui est déformé par des sites que je considère comme des morpions d’Internet, et après les magazines à qui j’ai accordé l’interview à l’origine refont un nouveau sujet inspiré de la distorsion des autres… Donc oui ça me gêne. Ma vraie envie, ce serait de ne plus faire d’interview de ma vie et de me contenter de ma musique. Malheureusement ce n’est pas le cas. Le patron, c’est positif sauf pour tous les autres qui vont dire “D’où c’est le patron ?!”. Vous savez très bien comment ça marche.

On vous cite comme référence de nombreux jeunes artistes, au premier rang desquels Marvin Jouno, qu’on suit depuis ses débuts. Vous le connaissez ?
J’en ai beaucoup entendu parler et j’ai écouté deux titres que j’aime beaucoup.

Ça vous touche ?
Non ça m’embête pour lui. Sans fausse pudeur. Il n’a pas envie d’être le nouveau moi. Comme moi, je n’avais pas envie d’être le nouveau Etienne Daho, même si j’adore et je suis fan d’Etienne Daho. Pour l’instant, ça permet de le mettre dans une case mais j’espère pour lui qu’on va lui foutre la paix avec moi ou avec Murat, parce que j’ai vu que ça lui collait au cul tout le temps.

Quelle tendance musicale et quels changements sentez-vous poindre dans la jeune scène française ?
La jeune scène européenne. C’est vraiment ce à quoi je m’attendais depuis des années et c’est ce qui est en train de se passer. La France n’est plus la France d’autrefois. C’est plus ce pays qui est à la fois dans le formol et dans l’art à 100%, qui vit reclus et qui se suffit à lui-même. C’est bien pour plein de choses, dont la musique. La musique tend à s’européaniser. Les jeunes artistes chantent dans plusieurs langues, ils sont libres comme l’air, et ils ont des moyens de communication qui sont supers.

Ils sont aussi de plus en plus nombreux à pouvoir tout produire seul…
Oui ça c’est ce qu’ils croient. Ils s’en remettront comme moi j’y ai cru un moment. Quand j’ai eu mon premier 4 pistes cassette – un jour même j’ai cassé ma tirelire pour m’acheter un fostex à bandes 16 pistes – je pensais que je n’avais plus besoin de studio mais c’est faux.

Vous participez à l’album Autour de Chet (Baker, ndlr), qui sortira fin avril. Il y a quelques années, vous écriviez La Toxicomanie en pensant à lui. C’est lui qui vous a donné envie de faire de la musique quand vous étiez ado ?
C’est plus les Beatles mais lui m’a suivi depuis le début. Je l’écoute toujours alors que je n’écoute plus les Beatles par exemple. Quand je les entends à la radio, dans une soirée ou dans un film, je suis tellement heureux. John Lennon, je l’aime à la folie ! Mais à un moment, j’ai dû m’en affranchir pour composer mes chansons. Chet Baker, je l’écoute, il me passionne. Y a eu beaucoup de pianistes chanteurs exceptionnels comme Nat King Cole. Mais deux instruments solistes monophoniques, la voix et la trompette, à ce niveau-là, avec autant de grâce ! J’aurai aimé qu’il soit encore de ce monde.

Comment préparez-vous votre retour sur scène ?
En faisant du sport… surtout à partir d’un certain âge, c’est rouillé ! Pas la voix, mais le corps, il faut être en super forme pour tenir des heures !

Une dédicace aux Paulette ?
Chez vous, Paulette de Paris, le combat pour les femmes, pour l’égalité des salaires, des droits etc, semble bien avancé. Mais Paris, c’est pas la France, et la France c’est pas le monde. Donc y a une vraie idéologie à défendre, un vrai combat à mener, quand on voit tous les radicalisés du monde et la façon dont ils traitent les femmes, c’est brutal, donc amies Paulette, ce n’est pas fini !

BENJAMIN BIOLAY :: Palermo Hollywood
Barclay/Universal
Sortie le 22 avril 2016

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