ÀRÁMMÌDÉ : LE TRICOT DANS LA PEAU

Encore sur les bancs de la fac (pré-Covid-19), Àrámìdé Gillett, 23 ans à peine, a accompli un joli fait d’armes, cuirassée de ses seules robes en tricot colorées faites maison, en devenant en seulement six mois la coqueluche des stylistes du monde entier. Si beaucoup se sont mis.es au jardinage ou à la pâtisserie pendant les périodes de confinement, l’étudiante en design textile au très réputé Chelsea College of Art and Design de Londres s’est (re)mise au tricot pour initialement se vider la tête avant de ressentir, de fil en aiguille, un véritable éveil des sens, une reconnexion au sensoriel des plus salvatrices en ces temps de distanciation physique. Encore stupéfaite par le succès fulgurant de sa jeune marque Àrámmìdé (avec deux « m »), la créatrice au sourire radieux partage ses inspirations, ses secrets de création et la raison pour laquelle elle souhaite faire grandir son label tout doucement, préférant la patience de l’araignée à la fougue de l’hirondelle.

Image d'illustration campagne Àrámmìdé, 3 femmes avec robes tricotées
-© Àrámmìdé

Àrámmìdé, c’est d’abord une histoire de famille et d’amitié. Une évidence quand on s’attarde sur la signification de ce nom volontiers sorti des légendes mythiques et poétiques de la Grèce antique. Rien de tout ça, pourtant. C’est du côté de l’Afrique, sur les côtes ensoleillées du Nigeria qu’Àrámìdé (avec un seul «m») révèle tout son sens : « Mes proches et mes semblables sont là », en langue yoruba. 

Le clan Àrámmìdé

Côté famille, c’est sa mère et sa grand-mère Buffy – ça ne s’invente pas – qui lui ont très tôt mis des aiguilles à tricoter entre les mains afin de confectionner des vêtements pour ses poupées. Bien des années plus tard, elle perfectionne son geste et sa technique en prenant des cours. « J’ai toujours eu un instinct très fort pour la création de vêtements et de textiles. Ma passion s’est davantage développée lorsque j’ai suivi un cours d’initiation au travail de la maille de quelques semaines à la Central Saint Martins, où j’ai appris à utiliser une machine à tricoter domestique. J’ai ensuite suivi une formation diplômante spécialisée dans le design de mode et la maille dans cette même école », précise Àrámìdé Gillett. Côté amitié, c’est sa copine Holly qui enfile pour la première fois l’une de ses créations tricotées et l’encourage à les photographier. « Nous avions demandé à nos ami.e.s d’être nos modèles. Holly, qui est photographe, a donc pris des milliers de photos pendant deux jours merveilleux où nous étions ensemble, à porter mes vêtements et à nous amuser. J’ai ensuite créé un site web pour les publier. À partir de ce moment-là, tout s’est passé très vite grâce aux réseaux sociaux, et à Instagram en particulier. Quelques semaines plus tard, des stylistes m’envoyaient des mails pour me demander d’emprunter mes robes pour des éditos de mode et des tournages de clips musicaux. C’est assez ahurissant ! », s’enthousiasme la Londonienne qui, de son aveu, est encore au tout début du développement de sa marque, officiellement créée en octobre 2020.

Let’s get physical

Image d'illustration Campagne Àrámmìdé
-© Àrámmìdé

Les moteurs derrière ses aiguilles restent la passion et l’envie de confectionner des vêtements qui font du bien et véhiculent une vibe. Une ambiance d’après-midi d’été en festival, quand les journées sont longues et étourdissantes. Enfin libéré.e.s, on ne pense plus qu’à danser, caressé.e.s par les rayons du soleil dont l’arc-en-ciel de couleurs se reflète tout autour de nous. « Je suis très fortement influencée par la nature. Je pense que Dame Nature nous a offert une palette de couleurs, de textures et de matériaux des plus élégant.e.s. La musique m’influence aussi beaucoup. J’écoute constamment des mélodies très dansantes pendant que je tricote. Le rythme m’aide à appréhender les mouvements du chariot de ma machine à tricoter, et me permet de bouger et de me motiver », s’amuse Àrámìdé Gillett, dont le mantra se résume à « la vie doit être vécue, sans trop réfléchir ». Une philosophie de la libération des sens qui invite à ne pas trop intellectualiser sa première collection de robes, de tops et d’accessoires aux noms évocateurs, « Tequila Sunrise », « Flamingo », « Miss Twist » ou encore «Blue Splash», confectionnée dans sa chambre à Brixton en toute sincérité. « Lorsque la pandémie nous a frappé.e.s de plein fouet, j’ai ressenti le manque de contacts humains, l’intimité avec des inconnu.e.s et le côté sexy du corps-à-corps en boîte de nuit. J’ai donc imaginé mes vêtements comme une seconde peau favorisant la rencontre des corps. Un cocon délicat grâce auquel on peut à nouveau ressentir jusqu’à la sueur de l’autre, de manière très douce, presque enfantine », philosophe la jeune Anglaise. 

En tricot-thérapie

Image d'illustration Campagne Àrámmìdé
-© Àrámmìdé

Quand on aborde la genèse de son processus créatif, Àrámìdé Gillett partage les bienfaits du tricot sur son bien-être mental. Pratiquer cette suite de petits gestes tranquilles et répétitifs l’aide à faire taire son monologue intérieur, à calmer ses angoisses, à méditer et à renouer avec ses sens et son instinct. « Avant la pandémie, j’avais pris une année sabbatique, mettant mes études de côté pour prendre soin de ma santé mentale. Bizarrement, lorsque tout s’est arrêté, j’ai commencé à tricoter les vêtements que j’avais toujours eu envie de réaliser, sans jamais tout à fait oser me lancer, faute de confiance en moi », confie l’artiste qui, à l’instar des jeunes de sa génération, assume d’avoir besoin de faire une pause de temps en temps pour prendre soin de son mental comme on prend soin de son corps. Les sensations positives procurées par la succession des nœuds qui se forment, renforcées par le souvenir apaisant de sa grand-mère, aiguisent la patience et la concentration nécessaires à la réalisation de pièces construites comme un puzzle et dont l’assemblage peut prendre de deux heures à deux jours en moyenne. « Je commence généralement par une couleur et je me mets à tricoter. Le résultat dépend vraiment de mon humeur, de la musique que j’écoute ce jour-là, des couleurs que j’ai sous la main. Je ne planifie pas ce que je fais, ce qui est à la fois frustrant et amusant », ajoute Àrámìdé Gillett pour qui la physicalité de son métier est la meilleure forme de thérapie. 

Tisser sa toile piano-piano

Image d'illustration campagne Àrámmìdé, robe tricotée en orange, jaune, bleue
-© Àrámmìdé
Focus robe tricotée orange, jaune et bleue
-© Àrámmìdé

Son affinité pour les techniques non conventionnelles et sa recherche de l’inattendu trouvent racines dans son admiration pour El Anatsui, artiste ghanéen de naissance, mais vivant au Nigeria, mondialement connu pour ses œuvres monumentales réalisées à partir de capsules de bouteilles en métal. Sa démarche artistique entre technicité et abstraction, dont le résultat n’est jamais prédéterminé, fait miroir avec la liberté intuitive qui anime Àrámìdé Gillett. « J’aime aussi le travail de Nnenna Okore, dont les sculptures abstraites composées de tissus, de voiles et de fils, sont inspirées par les textures, les couleurs et les formes de son environnement et de son enfance nigériane. C’est vraiment beau », conclut la créatrice à la double culture nigériane et britannique, pour qui Brixton, son quartier de résidence, est le plus beau concentré de mixité sociale et culturelle de Londres. Quartier dont Àrámìdé Gillett fait déjà, sans aucun doute, la fierté.  

Article du numéro 51 « Vibrer » par PK Douglas

Vous pourriez aimer...