AGAR AGAR, PETITS MONSTRES


Crédits photo : Julien Bourgeois

On s’est enivrées tout l’été au rythme du délicieux et régressif Prettiest Virgin (chroniqué dans Paulette N28 #JeSuisUneFilleCactus). Repérés par l’écurie Cracki Records (Isaac Delusion), Clara (chant) et Armand (machines) sortiront leur premier EP, Cardan, à la fin du mois. Des morceaux fleuves, qui montrent toute l’étendue de leur palette musicale, entre synth-pop et disco acidulée, portés par une voix sensuelle et distillés avec une énergie punk. Plongez au coeur de leurs inspirations zinzins, entre teen movie et jeux-vidéos. Rencontre.

Paulette : Il y a quelques mois, on vous présentait ainsi : Clara et Armand n’aiment pas trop parler d’eux. Je suis un peu inquiète quant au bon déroulé de cette interview…
Clara : Quoi ! Qui a dit ça ? On adore parler de nous-même, on s’aime (sourire).
Armand : Mais on parle généralement d’une seule partie de notre corps. Moi j’aime bien parler de mon estomac et Clara, de son épaule gauche.
Clara : J’adore mes doigts ! On m’a dit que j’avais des très beaux ongles (rires).

Pourquoi teniez-vous à rester aussi secrets ?
Armand : On se demande si ce qu’on va dire est si fondamentalement intéressant que ça. Et j’ai d’abord envie, à juste titre, que les gens écoutent la musique avant de s’intéresser à nos personnages. Mais bon pourquoi pas, je suis prêt à parler de nous, avec générosité (sourire).
Clara : T’es altruiste (rires).

Il a suffi d’un titre, Prettiest Virgin, pour créer l’emballement autour du projet. Comment est né ce morceau ?
Armand : Intuitivement. On est tombé dans le cliché, volontairement, en jouant sur les codes, en s’amusant avec une atmosphère teen movie qu’on adore et en y allant à fond. C’est presqu’une parodie mais on avait aussi envie de faire un beau morceau.
Clara : C’est le premier résultat de notre fusion musicale. Je lui ai dit : viens on improvise un truc hyper pop genre teen movie avec une nana vierge qui cherche à se faire dépuceler au bal de promo. C’est un morceau qui se veut pop, dans le sens simple et efficace.

Ça veut dire que vos chansons naissent par hasard ?
Armand : Oui ! On vient de deux scènes très différentes et si on se restreignait à nos écoutes ou à ce qu’on a envie de voir exister au premier degré, on ne s’amuserait pas et on ne ferait pas de la bonne musique. Ce serait de la musique frustrée. C’est très important de se laisser aller, d’écouter l’autre et de ne s’imposer aucune barrière. Je n’aime pas trop le terme de hasard qui peut être un peu péjoratif, c’est juste le reflet de nos personnalités, on ne jette pas les dés pour savoir de quoi on va parler. On est simplement dans une démarche honnête et simple.

A quel moment avez-vous été approchés par Cracki Records ?
Armand : Assez tôt. On n’avait pas de nom, pas de live et seulement trois morceaux embryonnaires : In That Guy, Prettiest Virgin et un autre qu’on a arrêté de jouer. Clara, tu reprenais les répliques des hôtesses de l’air…
Clara : Oui ! J’avais complètement oublié ce morceau. Ça allait crescendo, de “Keep your seatbelt fastened” à “Keep your seatbealt on or off, we’re all fucking care”(elle crie, ndlr).
Armand : C’était une sorte de jingle qui glissait vers l’enfer des aéroports. C’était drôle, sauf que la deuxième fois qu’on l’a joué, c’était à chier. C’était à la Villa Arson à Nice, je n’ai pas fait les bons accords et on est parti en totale impro.

C’est la première fois que vous jouez live avec des machines et des claviers…
Armand : Clara oui. Moi, j’ai fait mes premiers live en solo avec des machines, un séquenceur, quelques synthés, sans ordi. C’était de l’instrumental pur, je ne suis pas chanteur. Mes exemples de concert, c’est plus des gars comme Syphax, Orbital qui travaillent la composition en live. C’est des chefs d’orchestre d’un ensemble de machines.
Clara : Moi j’ai fait du folk pendant toutes mes années de lycée. Quelque chose de très épuré avec une guitare sèche et une voix, à la Fleet Foxes. Et ensuite, j’ai formé un groupe de garage avec une amie. Je ne connaissais rien aux machines, et je suis toujours en apprentissage.
Armand : Clara amène quelque chose de vivant et de vocal, avec tout le travail scénique qu’il y a autour : elle a une présence incroyable, qu’elle travaille depuis très longtemps. Moi, à la base, je ne suis pas un frontman, je reste caché derrière mes machines, mais je me fais violence, de plus en plus.

Comment êtes-vous venue à la musique ?
Clara : J’ai un père guitariste qui m’a complètement foutu dedans dès l’âge de deux ans. J’ai eu une éducation très rock’n’roll : ACDC, Led Zeppelin… rien d’autres. A 5 ans, j’ai fait un an de batterie, puis un an de djembé, de la flûte, cinq ans de piano et de la guitare pendant dix ans au Conservatoire. La chanson française, Boris Vian, j’y suis venue beaucoup plus tard.
Armand : Moi aussi c’est une histoire de famille. J’ai grandi entouré de musiciens, plutôt classique. Puis découverte du violon avec ma sœur, qui en jouait quand elle avait 10 ans, moi j’en avais 5. Vouloir impressionner une fille…
Clara : Parce qu’il a eu sa première histoire d’amour qui a duré cinq ans en maternelle. Incroyable !
Armand : Big up Andréa si tu lis cet article (rires). J’ai joué du violon au Conservatoire pendant six ans. J’ai découvert la musique électronique en jouant au jeu-vidéo Wipeout 3. Des vaisseaux qui circulent à fond la caisse, dans des circuits de fou, sur fond de techno-house-dance.

Qu’est-ce que vous retenez de votre enseignement au Conservatoire ?
Armand : Touche française ! C’est l’amour-haine. Il faut prendre ce qu’il y a de bon et en même temps savoir s’en éloigner assez loin. Je parle de l’institution Conservatoire, parce qu’en vrai j’ai eu un prof génial à Narbonne.
Clara : Aujourd’hui, il y a des gens dont la musique me touche énormément pourtant ils n’ont jamais touché un instrument de leur vie et ils ne font que de la musique sur leur ordi. C’est toute l’ambiguïté de la question. Il y a quelque chose de beau dans cette spontanéité, cette naïveté.

Vous composez votre premier morceau pour le pot de départ de votre bibliothécaire aux Beaux-Arts. Ça a tout de suite fonctionné ?
Armand : Oui mais c’est la vérité. On était dans la même bande de potes, on s’entendait bien… Avec le recul, y aurait eu tellement de chances que ça ne marche pas (rires). On ne partageait pas les mêmes références musicales, mais on avait le même rapport à la musique, le côté on fonce, on se prend pas la tête, on se laisse aller complètement !
Clara : C’est de la curiosité. On peut faire un morceau très pop, type bal de promo, et à côté de ça quelque chose de beaucoup plus punk avec une grosse basse bien lourde et une énergie un peu salle !

Qu’est-ce qui vous a encouragé à en faire votre métier ?
Clara : Moi personnellement, j’ai toujours eu envie de travailler la scène, en tant que telle. Faire des performances, etc. Depuis que j’ai 15 piges, je me dis qu’il faut que j’arrive à braver ma timidité et ma nudité pour arriver à partager quelque chose d’assez surprenant, ludique et juste.
Armand : Je partage l’avis de Clara mais d’un point de vue qui est plus de l’ordre de la composition, de l’arrangement, de la fabrication des morceaux. Derrière la génération zapping, dont on fait partie y a cette idée de vouloir se rapprocher de soi-même. Faire ce qu’on aime et se connaître mieux. C’est une sorte d’objectif inatteignable et en même temps, c’est ce qui me donne envie de composer en permanence pour me rapprocher de cette musique qui n’existe pas et que j’aimerais entendre. C’est très utopiste, je ne la ferai sûrement jamais.

Vous n’êtes jamais complètement satisfaits de vos morceaux ?
Armand : Non et c’est tant mieux ! Ça encourage la création.
Clara : J’ai l’impression que ça ne me représente jamais complètement. Sauf dans la performance, qui a le privilège d’être dans une opportunité très éphémère. Quand tu réussis un concert, tu ressens une vraie satisfaction, de l’ordre du bonheur. C’est pour ça que c’est très important pour moi. Même si cette fierté est éphémère.

Ce premier EP est présenté comme “une ballade aux cœur des Etats-Unis fantasmés”. Vous voyagez beaucoup ?
Armand : Plutôt certains films américains fantasmés. On voyage beaucoup, moi du côté du Japon, Clara du côté de la Californie.
Clara : J’ai vécu aux Etats-Unis pendant un an. Je les hais autant que je les aime, comme si c’était mon pays natal. J’y ai pris le goût d’écrire en anglais. Donc un voyage fantasmé au cœur des Etats-Unis, sûrement pour moi, mais pour lui, je ne sais pas.
Armand : Pour moi non. Mais il y a quelque chose de cet ordre-là dans les sonorités et l’esthétique américano-disco. Comme toute présentation d’un EP, ça n’est qu’une interprétation parmi d’autres. Libre à chacun de se faire sa propre idée. Il y a quand même une chanson en espagnol « Cuidado ». Clara a écrit cette chanson en français et on l’a traduit en espagnol avec un peu de méconnaissance et beaucoup de Google Trad (rires). On a joué les poètes espagnols.

Sur Prettiest Virgin, vous citez le groupe d’italo-disco des années 80 Black Devil Disco Club. Quelles autres influences avez-vous eu sur cet EP ?
Clara : Les artistes qui m’inspirent le plus sont certainement Ariel Pink, en mode adulation totale, et Honeotrix Point Never. C’est mes deux grands dieux !
Armand : De mon côté, y a Etienne Jaumet, dans sa manière de construire la musique en laissant parler le son des synthétiseurs, et Bernard Fèvre de Black Devil Disco Club, c’est pour le MS20 Melodic même si je prends mes libertés avec. C’est lui qui m’a motivé à acheter ce synthé et à partir en couille mélodiquement avec des inspirations jazz. Des influences, on en a beaucoup, dans le krautrock, dans la musique noire francophone…
Clara : Y a rien qu’on déteste fondamentalement, on est des fans de musique.

Vos morceaux font en moyenne sept minutes. On est loin du format radio. Quels genres de sentiments vous parcourent quand vous composez ?
Clara : Moi j’ai une scène qui revient souvent. Je suis un spectateur complètement extérieur et je vois deux bateaux à moteur qui font la course, des personnages qui sautent de l’un à l’autre et qui s’échangent les commandes à une vitesse infernale, tout ça au rythme du beat.
Armand : Moi, quand je compose, je pense à l’idée globale de l’aventure et de la perdition. Être dans un endroit que tu ne connais pas et devoir se démerder avec ce que tu as sous la main en mode survival ! Ça doit venir du jeu-vidéo “Myst” auquel je jouais quand j’avais dix ans (rires) !

En tant qu’anciens étudiants aux Beaux-Arts, c’est vous qui créez vos visuels ?
Clara : Non c’est un collectif qui s’appelle Groduk et Boucar. C’est deux nanas qu’on adore, elles vont complètement dans notre sens.

En dehors de la musique, quels sont vos hobbies ?
Clara : Moi je dessine beaucoup et je suis en train de monter une pièce de théâtre. On est deux et on touche à tout, la vidéo, le dessin, le son, et j’écris la bande-originale.
Armand : Toute notre vie est un hobby. Moi dernièrement, j’étais pas mal pris par la musique, j’ai fait quelques BO sur demande, et sinon j’aime cultiver mon jardin, je fais des tomates.
Clara : Il a un petit potager sur son balcon (sourire).

Une dédicace aux Paulette ?
Clara : Donnez tout ce que vous pouvez et vous réaliserez vos rêves !
Armand : On parle de femmes j’imagine. Alors prenez le pouvoir, putain, n’hésitez pas !
Clara : Tu ne peux pas dire ça, c’est tellement naïf et masculin. Etre une femme c’est sublime, mais il ne faut pas faire de la performance ou se foutre à poil, on n’est pas des Femen !
Armand : La société bonobo, c’est une société matriarcale et c’est les animaux qui vivent le mieux au monde. La hiérarchie se fait en fonction de l’âge et pas en fonction des rapports de force ou de politique, contrairement aux chimpanzés. Frans de Waal a écrit un bouquin génial là-dessus. Les sociétés matriarcales sont beaucoup plus stables, alors dirigez le monde ! Moi je rêve d’une vie ultra-chill où on bouffe des fruits à poil toute la journée au bord des rivières. (Rires).

< trong> AGAR AGAR :: Cardan (Cracki Records)
Sortie le 28 septembre 2016
Site officiel : http://www.crackirecords.com/artist/agar-agar/
Facebook : https://www.facebook.com/agaragarmusic/

En concert le 23 septembre au Roscella Bay Festival (La Rochelle), le 28 octobre aux Nuits de Champagne Festival (Troyes) et le 16 novembre au Petit Bain, Paris (release party)

Partager sur :

Vous pourriez aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *