ABDELLAH TAÏA ET LA RÉVOLUTION DE L’INDIVIDU ARABE

Paulette a rencontré l’écrivain marocain Abdellah Taïa (Prix de Flore 2010 pour Le Jour du Roi) la semaine dernière, en plein actualité égyptienne et tunisienne. L’occasion de parler de ces événements et de surfer sur le web.

Abdellah Taïa retient sa respiration. Depuis quelques semaines, les événements tunisiens et égyptiens ont comme figé son quotidien d’écrivain : il a publié une tribune dans Le Monde, a été l’invité du journal d’Arte… Aljazeera en boucle sur son Mac, Abdellah me reçoit chez lui, dans son petit appartement envahi de livres et de disques du 20e arrondissement, m’installe sur une banquette et me dit doucement : "C’est bien tout ça… Pour une fois, les Arabes ont le courage de sortir de cette peur. C’est un Grand Jour. Je ne sais pas si l’Occident se rend compte à quel point les Arabes sont humiliés et vivent dans la peur. Je pense que l’opinion ne se rend pas vraiment compte. Regardez la révolution tunisienne, à quel point les gens étaient surpris. Là, pour une fois, c’est le peuple qui se soulève, mène la Révolution depuis le départ, ce ne sont pas les islamistes, ce sont des jeunes qui n’ont même pas trente ans…"
Il reprend, toujours les yeux rivés sur les manifestations live sur Al Jazeera et commentées en arabe : "Il n’y avait pas vraiment d’individualité qui s’exprimait. Les gouvernements ont préféré maintenir cette chape de plomb, morale et religieuse, sur les gens pour exercer un contrôle. Sauf que maintenant, il y a internet : aujourd’hui vous allez sur Google, vous tapez "freedom", "sodomie", "dictature", "Khodorkhovski", ce que vous voulez, et cela vous mène à des espaces de libertés inouïs. Tout d’un coup on n’a plus honte de nos émotions. Dans un pays ultra-fliqué comme l’Egypte, c’est pas rien. Maintenant la question est de savoir quand le président égyptien Hosni Moubarak va lâcher le pouvoir et s’en aller. Il a déjà envoyé ses enfants à Londres alors… (…) Au Maroc, mon pays, il y a aussi beaucoup d’injustices sociales, tellement de gens encore dans la soumission… La Révolution finira par atteindre ce pays aussi, tôt ou tard…"
Puis, nous avons passé à un tout autre sujet, plus futile en apparence, celui des femmes qui ont marqué sa vie. Abdellah est né en 1973 à Rabat. Il a vécu jusqu’à l’âge de 25 ans dans la ville de Salé, dans une famille pauvre. Il a étudié la littérature française à l’université de Rabat, à Genève ensuite. Et à la Sorbonne. Son rêve adolescent était de venir étudier à la Femis pour devenir réalisateur de films. Il n’en a pas eu le temps, accaparé par ce français, langue des riches marocains et que, pourtant, il voulait absolument maîtriser et une thèse non terminée sur Fragonard le roman libertin au XVIIIe siècle. Devenu écrivain, reconnu en France et dans son pays (il a reçu le prix de Flore pour Le Jour du roi en septembre dernier), il reste accroché à ses premières amours et ses icônes, qu’il nous dévoile ici avec tendresse.
CLAUDIA CARDINALE. "À aucun moment, je ne me suis rêvé dans l’écriture. Moi, écrivain ? Jusqu’à l’âge de 23 ans, jamais cela ne m’a traversé l’esprit. J’ai toujours été poussé par ce rêve d’être "dans les films", de prolonger les films que je voyais à la télévision marocaine. Je voulais être réalisateur, pas acteur. Il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision à l’époque, je n’avais pas d’argent pour aller au cinéma autant que je le voulais. On vivait – et on vit toujours – avec les films égyptiens. Les stars féminines étaient beaucoup plus libres, les gens fantasmaient sur elles, ils les adoraient et les traitaient en même temps de "putes". Moi, je les ai toujours trouvées d’une liberté inouïe. Elles étaient très courageuses. Ces images libéraient les gens sans qu’ils ne s’en rendent compte ! Évidemment, il y avait les westerns du dimanche soir. À l’époque, je n’avais pas une vraie culture cinématographique pour savoir qui étaient Elia Kazan, Douglas Sirk, John Ford, etc. C’est à partir de cette ignorance que j’ai aimé le cinéma, que j’ai reçu les images des films comme la plus grande des révélations. Une autre religion. Libre. Parmi les films occidentaux qui passaient à la télévision et qui m’ont marqué, il y a Papillon qui raconte l’histoire d’une évasion d’un bagne. Les Marocains adoraient ce film où l’on suit le personnage, joué par Steeve McQueen, tenter encore et encore de s’enfuir. Je crois que ce film disait beaucoup de chose du régime du roi Hassan II, de la situation du peuple marocain, abandonné. Et il y a aussi Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Un des films les plus aimés au Maroc. La présence de Claudia Cardinale, l’Italienne de Tunisie, y est pour quelque chose. Comme tous mes compatriote, j’adore Claudia Cardinale."
ADJANI. "Et puis Isabelle Adjani est entrée dans ma vie. En 1985. J’avais 12 ans. Elle faisait la couverture d’un numéro du magazine Première de 1977. Je l’ai trouvé dans la chambre de mon grand frère. Mon frère, c’est mon premier héros. Il avait les livres, les disques… Il a 20 ans de plus que moi. Je ne savais rien d’Isabelle Adjani… Dans le film Nosferatu, elle jouait le rôle de Mina, la possédée, et sur la couverture de Première elle avait vraiment l’air possédé, habité. Je suis tout de suite tombé amoureux d’elle. Je me suis reconnu en elle. J’ai retrouvé dans son visage, son corps, beaucoup des traits de caractère des femmes qui m’entouraient. J’ai établi malgré moi un lien entre elle et mon monde. Plus tard, j’ai découvert ses origines, son père algérien kabyle, sa mère allemande. J’ai un respect très grand pour cette femme. En novembre 1988, elle est venue à Alger apporter son soutien aux étudiants algériens qui manifestaient et ce geste merveilleux était arrivé jusqu’à nous au Maroc. Jusqu’à moi à Salé. A l’époque, j’avais la certitude que jamais je n’arriverais à quelque chose. Je rêvais pauvre. Comme beaucoup de Marocains, j’étais avec ma famille dans la pauvreté, la survie, dans cet abandon total. Un grand fatalisme. Adjani me parlait plus que ma mère et les dirigeants qui gouvernaient nos pays."
NAJAT ET SAMIRA. "Najat Aatabou et Samira Said sont deux grandes chanteuses marocaines. Très aimées. Très contestées aussi. Au début de leur carrière, le Maroc ne leur a pas facilité la tâche. Rumeurs invraisemblables, une partie de la famille qui veut vous arrêter, et même vous tuer. Mais, aujourd’hui, elles sont toujours là, merveilleuses, toujours dans le chant et la résistance. Elles m’inspirent. Je n’ai pas toujours eu cette conscience politique qui me permet d’analyser le monde. Pendant longtemps j’étais dans la confusion, dépolitisé, ignorant, faible. Mais ces deux femmes étaient là : elles parlaient pour nous, pour moi. Maintenant, je sais parfaitement ce que je leur dois."
Après presque trois heures passées ensemble, à parler de films, d’écriture, de Marcel Proust (lire L’éloge de la mauvaise musique dans Les plaisirs et les jours), à commenter des clips sur Youtube et à analyser l’héritage de Mohamed Choukri, l’auteur du roman culte Le Pain nu ("C’est le premier écrivain marocain à avoir transgressé des tabous énormes tout en écrivant en arabe."), je l’ai quitté en lui faisant promettre de m’envoyer sa playlist, sa musique arabe, intime. Il a choisi de partager avec nous ses chanteuses égyptiennes.
PLAYLIST ÉGYPTIENNE
Souad Hosni

B.O. du film Chafika wa Metwalli de Youssef Chahine, "Bano Bano" ("Laissez tomber vos masques ")
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Warda
"Ismaooni" ("Écoutez-moi")
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Nadia Lotfi
B.O. du film de Hassan Imam Ben El Kasrine, "Tab wana mali" ("Ce n’est pas mon affaire")
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Najat A-Saghira
"Bahlam maak" ("Je rêve avec toi")
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Oum Kalthoum
"Al Atlal" ("Les ruines")
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Samira Saïd
"Al gani baad youmin" ("Il est venu me voir deux jours après")
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Chadia
"Ya sari min iini noum" ("Oh celui qui m’empêche de dormir")
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Ruby
"Yal Roumouch" ("Les flèches")
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ABDELLAH TAÏA :: LE JOUR DU ROI
Seuil

Prix de Flore 2010

Du même auteur :
Lettres à un jeune marocain, Seuil, 2009
Une mélancolie arabe, Seuil, Points, 2008

L’armée du Salut, Seuil, Points, 2006                      
   
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