ET SI L’ON APPRENAIT À VIVRE DIFFÉREMMENT ? RENCONTRE AVEC L’ERMITE DES PYRÉNÉES

On l’appelle l’ermite des Pyrénées depuis son expérience en quasi-autosuffisance pendant sept mois. Cela a d’ailleurs donné naissance à son premier livre, à 23 ans. Aujourd’hui, Jacob Kharu prépare un doctorat en climatologie et glaciologie et son objectif est de montrer qu’il existe plusieurs modes de vie alternatifs réalisables sur cette planète. Dans le cadre de la journée de l’environnement, la Team Paulette donne la parole à celui qui a vécu - et vit encore - dans la nature, sans l’aide de personne (ou presque. Et qui adore ça !

Depuis petit, est-ce que vous vous sentiez aventurier dans l’âme ?

C’est vrai que j’ai toujours été curieux, j’aime explorer et aller vers des choses que je ne connais pas forcément. Ça passe également par les recherches que je fais pour mon travail. J’ai en moi cette part d’aventure et de recherche de l’inconnu.

Quelles sont les personnes qui vous inspirent dans leur approche à la nature, à l’aventure ?

J’aime bien des mecs assez connus comme Mike Horn, en termes d’exploration. J’ai aussi beaucoup lu Nicolas Vanier, Sylvain Tesson, Jack London. En fait, je m’intéresse aux auteurs qui écrivent des romans d’aventure ou des récits sur des grands voyages dans le monde. Des lieux où très peu d’humains ont posé les pieds. Mais également des personnalités sur Internet et YouTube qui partagent cette volonté d’explorer.

Depuis le lycéen vous étudiez la biologie, les sciences de la Terre, puis la géologie et enfin, la climatologie. Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

Après un bac S, j’ai été pris dans une prépa sciences de la Terre et de l’univers à Nantes, pendant trois ans. Ensuite, j’ai été reçu à l’ENS de Lyon pendant deux ans où j’ai étudié les sciences de la Terre et de la géologie. Pour ma dernière année, j’ai fait un Erasmus à Polytechnique. C’est là que j’ai eu l’occasion d’étudier la climatologie avec des outils géochimiques. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre le climat. Pourquoi il y a des périodes froides, chaudes. Je voyais qu’on ne comprenait pas grand-chose au réchauffement climatique actuel, alors ça m’intéressait de me pencher là-dessus. Ça explique également pourquoi aujourd’hui je fais une thèse sur la climatologie et la compréhension des cycles hydrologiques et climatiques dans le passé.

Dans votre TedX à la Centrale de Nantes, vous expliquez ne pas avoir trouvé la case « nature » à cocher pour l’admission post-bac. C’est quoi pour vous, cette case ?

Elle ne correspond pas à un vrai métier. Mais par exemple, ce que j’aurais aimé pouvoir faire, c’est allier les deux : science et nature. C’est-à-dire, de la science et des recherches scientifiques tout en ayant mon coin de nature. Par exemple, le matin j’aurais fait de la bibliographie et de l’approfondissement sur des points de recherches. Puis, l’après-midi, j’aurais aimé pouvoir aller cueillir des champignons, couper du bois. Actuellement, on doit davantage être dans des grandes villes parce que l’on doit rester avec des collègues et on a besoin de grosses machines pour faire nos recherches.

Réussir sa vie, selon vous, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ah, c’est une grande question. Ça peut sembler bateau mais tout simplement : être heureux (rires). Réussir sa vie, c’est être content de ce que l’on fait, se lever chaque jour avec une nouvelle énergie.

À 23 ans, partir s’isoler dans les Pyrénées, c’est un choix ambitieux et courageux. Quelle est l’histoire de cette décision ?

Actuellement j’ai 26 ans, je me suis lancé dans l’aventure des Pyrénées à 23 ans. J’avais envie de prendre du temps pour moi. Auparavant, j’étais toujours dans des villes où tout allait très, très vite. Je voulais une grande pause, pas seulement une semaine de vacances. Je souhaitais comprendre ce que je voulais pour mon avenir. Alors, comme je pouvais le faire en tant qu’étudiant, j’y suis allé. C’était une bonne période pour moi, j’étais plein d’énergie.

L’aventure des Pyrénées c’est surtout la rénovation d’une petite cabane avec une enveloppe très légère de 600 euros. Qu’avez-vous dû refaire dans cette cabane ? Avez-vous créé vous-même le mobilier ?

La cabane était à l’origine assez rustique. Ça commençait à tomber en ruine, c’était sale, il n’y avait pas vraiment d’isolation. Quand je suis arrivé, j’ai déjà fait un gros ménage de tous les détritus, j’ai également refait les enduits sur les murs. J’ai remplacé le ciment par un mélange de chaux, d’argile et de sable. Cela contribue au maintien de l’hydrométrie dans la pièce donc ça réduisait l’humidité. Aussi, j’ai isolé avec un toit végétal, ce qui rendait la cabane plus esthétique. Pour finir, j’ai fait le mobilier : chaises, meubles, lits, bancs, pour pouvoir accueillir plus tard, des randonneurs. 

Aviez-vous des connaissances en termes de vie sauvage, de plantes ou même de rénovation ?

Un petit peu oui, même si ça n’était pas professionnel. Je me suis renseigné, j’ai échangé avec des copains qui savaient faire. J’avais déjà fait des assemblages bois auparavant et puis sur place, j’ai eu le temps de tâter et d’expérimenter.

Vous avez vécu dans cette cabane pendant sept mois, à l’intérieur vous ne dépassiez jamais les 10 degrés. Ce sont des conditions de vie plutôt extrêmes. En tant que jeune étudiant, après avoir demandé sept mois de sabbatique, vous vous retrouvez là-bas. Seul, dans la neige et le froid. Comment ça se passe ? Qu’est-ce que vous vous dites ?

Au début, c’était vraiment très dur. Je ne pouvais pas me réchauffer, même avec un feu dans la cabane en pleine journée. Ce qui me faisait tenir c’était de penser à la suite. Je me disais que ça serait forcément mieux après.

Comment faisiez-vous pour vous nourrir sur place ?

Au début, je ne pouvais rien faire pousser à cause de la neige. Je mangeais de la nourriture sèche et déshydratée que j’avais apportée, comme on en emmène en trek en montagne. Ensuite, j’ai réussi à faire pousser des graines que j’avais emmenées. Quelques choux, des patates, des poireaux. Je n’y croyais pas et finalement, ça a bien poussé. Je mangeais également des plantes sauvages que je ramassais, des baies. J’avais bien entendu des compléments de vitamines en plus. J’achetais toujours de la farine, de l’huile et du sucre qui ne coutent pas très cher et peuvent se stocker en grande quantité.

C’est quoi, un mode de vie décroissant ?

C’est juger ce que l’on utilise et ce que l’on n’utilise pas. Ainsi, l’inutile ne se conserve pas. On le revend, on le donne. L’idée, c’est d’avoir uniquement l’essentiel. C’est aussi de ne pas acheter des choses dont on ne va pas se servir et de réutiliser ce que l’on a déjà. Revenir à des objets plus basiques que l’on peut réparer lorsqu’ils sont abimés. En fait, si l’on prend l‘exemple d’une tête de hache, c’est de se dire que l’on peut toujours re fabriquer le manche. Ça ne va pas se jeter, c’est un mode d’action résilient.

L’expérience de la solitude que vous disiez vouloir expérimenter, ça nous fait penser à Into the Wild… Alors, dites-nous, le bonheur est-il réel que lorsqu’il est partagé ?

Je ne sais pas, parce qu’il y a vraiment des moments seul dans mes montagnes où je me sentais très heureux. Après, c’est vrai que je partageais quand même d’une certaine manière avec d’autres, en mettant des vidéos sur ma chaîne YouTube. J’ai connu des moments où j’allais très bien, d’autres où ça allait moins bien. J’ai eu aussi des instants avec des gens où j’étais heureux. En fait, je crois qu’il faut déjà être heureux soi-même sans avoir besoin des autres. Ensuite, on peut partager son bonheur.

Finalement, un chercheur qui vit dans une cabane en forêt, ça n’a pas plus à tout le monde. Que s’est-il passé pour vous, après sept mois en autarcie ?

J’ai dû rentrer, mon école m’y a obligé. Je ne l’ai pas très bien pris. Je suis revenue de gré, ou plutôt de force à l’ENS pour faire un stage. Cela m’a permis de déboucher sur ma thèse donc c’est quand même positif.

Ce retour forcé à la civilisation, ça vous a donné un réel déclic sur les modes de vie différents trop peu valorisés par la société ?

Il y a quand même pas mal de gens qui essayent de faire valoir leurs modes de vie un peu « hors la loi ». Mais il faut quand même faire attention aux dérives. Si tout le monde se met à vivre dans les bois, les espaces seront complètement détruits. Je pense que c’est bien mais il faut faire ça intelligemment. Montrer que c’est possible et oser le faire, je pense que c’est une bonne idée.

Comment ça se passe la vie en communauté ?

De ce que j’ai pu expérimenter, lorsque l’on est seul, les actions sont lentes mais les décisions sont rapides. En groupe, le travail va beaucoup plus vite, on est motivés ensemble. Mais les prises de décisions et le côté social prend beaucoup plus de temps. Le temps que je perdais seul se transforme en « temps social ». Entre la communication, les disputes ou les réflexions de groupe. Au final, le temps se répartit différemment. La vie communautaire a ses hauts et ses bas. Je vie des choses très différentes, je vois ce qui me plaît, ce qui me plaît moins. Seul, ce n’est pas mon mode de vie à long terme mais en communauté non plus. Je cherche mon équilibre pour l’avenir.

Après les Pyrénées, vous avez vécu sur une base scientifique pour une mission de recherche, au cœur du pôle Sud : en Antarctique. Sur votre chaîne YouTube, vous racontez en trois étapes ce périple au bout du monde. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de cette expérience face aux éléments naturels les plus extrêmes ?

Après les Pyrénées j’ai été pris en doctorat près de Paris. Pour une mission scientifique je devais partir en Antarctique pour récupérer des échantillons de glace et les analyser, afin de comprendre les réchauffements climatiques passés.

Il y a une grande étape de préparation, on a toujours beaucoup de sécurité, avec des vêtements adaptés. Le risque est très minimisé. Ce qui peut être dur, c’est plutôt de l’ordre du psychologique : rester enfermé pendant longtemps dans un petit espace avec beaucoup de gens. Finalement, le froid c’est comme un départ en montagne, en étant très équipé.

Avez-vous conscience que vous devenez une vraie source d’inspiration pour les jeunes tendant vers un mode de vie plus écolo, plus humain ?

Tout le monde a son influence sur certaines personnes. C’est vrai que la plateforme que j’ai choisie est suivie nationalement et même au-delà. Alors c’est facile d’y faire passer des messages. Mais je pense qu’il suffit d’aller voir les grands-pères ou les grands-mères des villages pour obtenir des connaissances bénéfiques et utiles.

Aujourd’hui, vous vivez dans un dôme que vous avez auto-construit. Un dôme géodésique, qu’est-ce que c’est ?

C’est une forme géométrique composée de triangles. La sphère est une forme très solide et elle se maintient face à toute épreuve. En cas de neige, de vent ou de chaleur, c’est une bonne alternative. La forme ronde, je trouve ça très joli esthétiquement et j’aime sa place centrale.

J’y ai mes propres cultures, avec un petit potager de légumes et d’herbes. Je me nourris partiellement de ce que je peux produire parce que je trouve ça plus sain.

Pourriez-vous nous parler de quelques tips simple de vie plus écolo ? On pense par exemple à la lessive avec du lierre, au four solaire avec une lampe de stade recyclée ou encore la douche solaire sans savon dont vous parlez dans vos vidéos.

Typiquement aujourd’hui, j’ai fait cuire mes patates douces dans mon four solaire. Là, je fais chauffer mon eau pour me laver ce soir. Et la lessive au lierre finalement, c’est pas le plus efficace. Le blanc n’est pas très blanc, mais c’est bien de faire sa lessive à la main. Faire les choses manuellement, j’encourage tout le monde à le faire de plus en plus.

Finalement, que souhaiteriez-vous dire aux nouvelles générations qui nous lisent, pour qui l’écologie devient un véritable enjeu vital ?

L’écologie, ça rejoint beaucoup de points : la pollution, le réchauffement climatique, la souffrance animale. Quand on est écolo, on peut l’être pour plusieurs raisons. Ce que j’aime c’est que l’on peut faire une action qui a une portée multiple. J’encourage vraiment les jeunes à continuer dans leurs dynamismes, leurs prises de conscience des changements, leurs actions. J’ai l’impression que tout cela va prendre de l’ampleur et qu’une bonne partie de la population va vers le changement.

Quel est votre prochain objectif ?

Déjà je vais finir ma thèse, ce qui est un gros projet (rires). Ensuite, j’aimerais découvrir un peu plus la France pour trouver un travail, puis cumuler de l’argent et acheter un terrain pour m’y installer.

À retrouver sur Youtube.

Article de Margot Hinry

Vous pourriez aimer...