30 ANS APRÈS SA SORTIE, « THELMA ET LOUISE » CONTINUE DE VISER JUSTE

A l’heure de souffler les bougies d’une œuvre majeure construite autour des valeurs féministes des années 90, on décrypte pourquoi, en 2021, en pleine ère post-#MeToo, "Thelma et Louise" nous fait toujours autant vibrer. Attention, spoilers.

C’est l’histoire de deux femmes qui partent en week-end. Deux amies qui veulent s’évader, l’espace de quelques jours en décapotable, d’un quotidien qui les oppresse. Rien de plus que 48 heures de vacances à quelques centaines de kilomètres pour prendre l’air, pensent-elles. Le road-trip virera à la cavale vers le Mexique, épinglant avec justesse, brutalité et parfois humour, une misogynie omniprésente qui s’illustre avec brio à travers le vécu du duo.

En 1991, Louise Sawyer (Susan Sarandon) ne sait que trop bien quel traitement la justice réserve aux femmes qui sont agressées sexuellement par un homme qu’elles ont côtoyé. Celui de coupables plutôt que de victimes. Elle souffre elle-même des conséquences dévastatrices d’un événement du passé que l’on devine. C’est en partie cela qui la pousse à appuyer sur la gâchette, tirant une balle fatale dans le cœur de l’auteur d’un nouveau crime. Une revanche glaciale, qui prend racine dans le méconnu syndrome du stress post-traumatique. Et contribue à sceller leur sort que d’aucuns jugent tragique.

Thelma Dickinson (Geena Davis) embarque quant à elle à bord de la mythique Thunderbird 1966 pour échapper à un mari qui la maltraite. Une fois partie – elle le découvre au fil des interminables lignes droites de l’Ouest américain – pas de retour en arrière possible. Ni à son couple, ni à sa vie. Elle se sauve elle-même, sans en avoir conscience d’abord, puisque rien d’autre n’est mis en place pour la protéger de son bourreau. Un accablant tableau, qui ne manque pas de résonner 30 ans après.

Violence féministe contre violence patriarcale

A la violence de la société, au sexisme qu’elles subissent constamment, elles décident – avec plus ou moins de préméditation – de répliquer elles aussi par ces outils destructeurs. D’utiliser les seuls leviers que semble respecter et valoriser le patriarcat. Les armes, la force, la menace. La vitesse au volant. Un trope qui a d’ailleurs valu au long métrage de vives critiques jusque dans les rangs engagés. 

Le mois de sa sortie, un papier publié dans le Time signé Margaret Carlson et intitulé Is This What Feminism Is All About?, affirmait que l’œuvre, écrite par Callie Khouri et réalisée par Ridley Scott, tombait à côté. « Peut-on excuser meurtre et vols au nom de l’empowerment ? », interrogeait notamment l’autrice, remettant en question le statut de rôles-modèles qu’on conférait volontiers aux protagonistes, icônes d’un genre – le road-movie féministe – qui encore aujourd’hui, a du mal à percer. 

« Il faut la violence. Sinon, personne n’écoute », tranche pourtant Virginie Despentes dans Apocalypse bébé. En 2021, Irene et sa Terreur féministe apportent également à la chronique du magazine américain un contre-argument convainquant, en soulevant une question pertinente : pourquoi la violence serait-elle forcément masculine ? Et plus encore, pourquoi ne pourrait-on pas, nous aussi, l’utiliser pour faire aboutir nos combats ? 

« La violence comme autodéfense », « tuer pour ne pas mourir », développe la militante espagnole qui insiste pour différencier celle à laquelle ont recours les femmes – que l’on pourrait attribuer à Thelma et Louise – de celle pratiquée par leurs oppresseurs. « Les meilleurs films doivent remettre en question votre point de vue », lançait Susan Sarandon dans un documentaire consacré aux coulisses du classique il y a 20 ans. C’est le cas. Et de rappeler en outre : « ce n’est pas souvent qu’une femme joue une hors-la-loi ». 

Sororité et quête d’indépendance 

Au-delà d’un bilan dramatique, le film dépeint l’amitié infaillible de ses héroïnes. Leur entraide, leur honnêteté. Un lien solide qui leur permet de survivre aux erreurs – pour le coup mortelles – de l’une et de l’autre, teinte les pires contextes d’une légèreté précieuse, forge une relation indéfectible, prise en exemple bien des décennies après leur performance récompensée. Une sororité entière, qui ne se laisse pas distraire par les rencontres au gré de leur fuite. Pas même par un Brad Pitt vingtenaire et voleur (le rôle a démarré sa carrière) qui leur coûtera leur billet pour quitter l’État.

A la fin, elles plongent. Ou plutôt, elles décollent. Et deux analyses se distinguent. D’une part, le fait que foncer dans le vide est révélateur du sort qui les attend en tant que femmes, en tant que victimes, en tant que personnes qui souhaitent se défaire de carcans ravageurs : elles semblent ne pouvoir être libres que dans la mort. « Elles se sont envolées, hors de ce monde et dans l’inconscient collectif. Les femmes qui sont complètement libres de toutes les entraves qui les retiennent n’ont pas leur place dans ce monde. Le monde n’est pas assez grand pour les supporter », décrypte en ce sens la scénariste à propos de l’ultime séquence.

De l’autre, Susan Sarandon et Geena Davis – toutes deux ferventes défenseuses des droits des femmes – ont à plusieurs reprises souligné la rareté, à l’époque et depuis, de leurs semblables aux commandes de leurs propres histoires. Lorsqu’elles se tiennent la main jusqu’au fond du Grand Canyon, Thelma et Louise reprennent ce contrôle qu’on leur refuse à l’écran comme dans la réalité. Et ne veulent plus le lâcher. 

« Let’s keep going », lance l’une à l’autre à quelques mètres du précipice. Une injonction, non pas à en finir, mais plutôt à continuer. Et à, coûte que coûte, s’émanciper.

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