ZÉRO ALCOOL, EXPÉRIENCE DE L'EXTRÊME



Cela fait 4 semaines que je n’ai pas bu une goutte d’alcool.
 
Je ne pense objectivement pas être alcoolo. Mais peut-être le suis-je ? En réfléchissant aux années précédentes, rares ont été les jours où je n’ai pas bu une seule goutte.
 
Je travaille dans un milieu (la pub) où les gens boivent tout le temps. Mais c’est aussi le cas du milieu de la mode, de la comm, de la presse, et de plein d’autres secteurs où la vie privée se mêle inextricablement à la vie professionnelle. Un vernissage, un lancement de bouquin, un dîner : tout est propice à “boire un verre”, expression fallacieuse car il ne s’agit jamais de boire un seul verre : minimum deux les soirs de disette, et maximum vingt-cinq (ambiance nouvel an).
 
Depuis 4 semaines, j’ai dû traverser un certain nombre de ces épreuves sociales qui impliquaient inévitablement l’alcool. A chaque fois, je me pointais avec une bouteille de pif pour les autres et une autre de limonade pour moi-même, annonçant à cor et à cri dès le début de la soirée : JE NE BOIS PLUS !, provoquant alors l’ire ou l’interrogation, le mutisme, la suspicion, la culpabilité, l’indifférence ou l’admiration.
 
> Juge et party
 
Je suis invitée à un dîner, mon premier dîner sans alcool. En face de moi, un couple que je ne connais pas. Ils sont beaux, intéressants, et j’ai envie de faire bonne figure. Je sirote nerveusement mon verre de jus de tomate (apporté par mes soins, car il existe énormément de frigos sans soft). La conversation s’engage sur mon expérience de la sobriété. Ricanements et questions d’usage. Au moment du fromage, un des convives s’étant laissé aller au plaisir de l’ivresse (ah, le sancerre frais des soirs d’été !) déclare en un sursaut de lucidité : “Attention à ce que vous dites, il y a quelqu’un qui ne boit pas !”.
 
Je devenais pour lui un instrument de mesure de l’ébriété des autres. Je n’ai pas osé lui dire qu’il se trompait car au fil des heures, mon esprit finissait par s’enivrer par mimétisme. Sans me l’expliquer, ma parole devenait moins nette, ma pensée plus floue. J’oubliais des noms d’auteurs, de films. On pourrait accuser la canicule ou la fatigue, mais mon état était très proche du sien. Et sur ce sentiment inconnu, je n’hésitais pas à apposer le nom, le beau nom grave d’ivresse.
 
> Confidences
 
“Ah oui, c’est vrai qu’on boit trop, nous”. En annonçant ma décision d’arrêter de boire – qui n’était motivée par rien, ni grossesse ni maladie, juste un ras-le-bol d’être fatiguée et une envie de tester mes limites  -, j’ai recueilli des confidences étonnantes. Par exemple : j’ai découvert que la plupart des couples qui m’entourent finissent une bouteille à deux tous les soirs. Les célibataires se retrouvent le plus souvent ivres morts du mercredi au samedi. Et chacun s’accommode comme il le peut de sa relation, refoulée ou pas, avec l’alcool. Mais une chose est sûre : tout le monde picole, et énormément. Tout le temps.
 
Je me suis rappelée diverses tentatives passées où j’ai arrêté l’alcool. Il y a eu des périodes de cure totale ou des envies de détox qui duraient quelques semaines, souvent accompagnées d’une consommation plus faible en clopes et en malbouffe ; mais bizarrement, ces périodes s’accompagnaient souvent d’une nervosité extrême et d’une forme de mélancolie.

 
> Boys club
 
On supporte son propre alcoolisme mondain en se disant que boire de manière récréative est inoffensif et festif, car la fête est agréable et la ville merveilleuse. Et le plus souvent, c’est vrai. C’est ce paradoxe qui est compliqué à gérer : les effets de l’alcool sont parfois positifs, notamment professionnellement. Un de mes ex, qui travaille  dans un grand groupe français, m’avouait que le “rituel de la triple pinte en sortant du boulot” faisait tellement partie de son planning qu’il n’occuperait pas son poste actuel sans ces habitudes alcoolisées réservées, m’avouait-il, à un cercle très boys club. “Mais j’ai réalisé que ça me fatiguait et que je prenais du bide, donc désormais, je m’arrange pour finir plus tard, et les rejoindre une fois qu’ils ont fini quelques pintes. Et le week-end, je ne bois pas.” Une stratégie d’évitement comme une autre. Et très difficile à suivre si on est mère de famille. La parité commencerait-elle autour d’une grosse pinte de Guinness ? Evidemment. Mais en même temps, la fille qui boit trop, c’est toujours “la fille qui boit trop”.
 
Boire serait donc un passage professionnel obligé pour qui 1-est un mec, 2-a les dents longues. Quand je travaillais dans une grande agence de comm (grande surtout par ses mètres carrés), il m’arrivait de m’obliger à aller dans les pots de départ (environ 3 par semaine) dans le but de me rapprocher de tel collègue bien placé sur un dossier.  Et ça marchait du feu de dieu. Et tout le monde faisait pareil.
 
Il y a mille autres raisons pour boire : comme disait Sagan, “On se drogue parce que la vie est assommante, que les gens sont fatigants, qu’il n’y a plus tellement d’idées majeures à défendre, qu’on manque d’entrain.”

Dans mon cas, boire de l’alcool a aussi longtemps été lié à une impression d’emprisonnement lié au salariat – une fois libérée de mes heures dues, la ville et ses délices s’offrait à moi. Mais au fond, l’alcool est aussi l’opium du peuple : en me gardant semi-ivre, ma conscience était aussi altérée. Perpétuellement fatiguée, j’étais moins combative, moins concentrée, et moins offensive. Sobre, je deviens aussi une citoyenne plus alerte et peut-être plus dangereuse aussi.  
 
> Vita nuova
 
Etais-je dépendante ? J’ai zoné sur quelques sites au bureau, gênée d’avance qu’on puisse surprendre l’intitulé des forums glauques sur lesquels j’atterrissais. Je trouve différents types de questionnaires qui en arrivent tous au même diagnostic : si je continuais à boire comme je le faisais, je serai, de manière irrémissible et irrévocable, alcoolique.
 
Ma tolérance a-t-elle augmenté au fil des ans (“tenir de mieux en mieux l’alcool”) ? En apparence, oui. Mais comment en être sûre ? Mes gueules de bois à 22 ans étaient plus supportables que celles d’aujourd’hui (j’en ai 11 de plus).  Est-ce que je tiens de mieux en mieux l’alcool ? Oui. Est-ce que j’ai du mal à stopper ma consommation d’alcool ? Oui. Est-ce que j’ai des difficultés à contrôler ma quantité d’alcool consommée ? C’est vrai “qu’un seul verre” est une promesse difficile à tenir. Ai-je un désir d’arrêter ? Oui. Est-ce que ma consommation a des répercussions négatives sur mes loisirs ? Non, carrément pas. Est-ce que ma consommation persiste malgré des problèmes physiques ? Pas vraiment. Conclusion : plus de oui que de non. Je suis donc alcoolique.
 
Mais si je refuse ce diagnostic brutal, on me dira que je suis déjà dans le déni : encore une preuve que je suis alcoolo.

 
> Zéro alcool
 
Techniquement, je sais que je peux m’arrêter du jour au lendemain. Mon teint est plus frais. Je n’ai plus de cernes. Mes rougeurs aux joues et aux tempes ont disparu. Quand je me lève, je n’ai plus ce petit mal de tête lancinant qui me rappelle le verre de trop (ou la clope de trop). Je crois même avoir perdu 2 kilos (c’est flou et précis à la fois comme sensation, disons que je suis passée d’une taille 40 à un grand 38). J’ai moins de cellulite. Je dors mieux.
 
Mais quelque chose a changé. J’ai raté 3 fêtes, incapable de me convaincre que ce serait marrant d’y aller quand même, un verre d’eau plate à la main. Dans un festival de musique, le barman a refusé de me servir un Perrier pour le “garder pour ses cocktails”. Dans les bars, la bouteille de Vittel coûte plus cher qu’un demi. Je suis aussi plus stressée qu’avant. Certaines questions angoissantes, que je pouvais dédramatiser dans l’alcool, ne font que tourner en boucle dans ma tête. Le conseil “fais du sport !” ne tient pas la route : le sport reste une activité positive, constructive, alors que la clope, l’alcool et le désir de destruction finissent aussi par équilibrer le reste. On ne peut pas avoir toujours envie de se faire du bien.
 
Quand vais-je reprendre ? Je regarde mon calendrier : j’ai un mariage fin août… Faut pas déconner non plus.


> Cet article a été écrit par Eve Roche.
 

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