TÉMÉ TAN NOUS EMMÈNE AILLEURS

Crédits : Stella Malfilatre

Il a l’âme d’un nomade et des souvenirs de voyage plein la tête. Tanguy Haesevoets alias Témé Tan est quarteron. Son grand-père maternel a quitté la Belgique pour le Congo où il a rencontré sa femme et fondé une famille. Sa mère, métisse, a quant à elle fait le chemin en sens inverse. Venue étudier en Belgique, elle a rencontré son mari, tombé lui aussi amoureux par la suite du Congo. Habitué à voler très tôt pour rejoindre son père, quand il a déménagé en Flandre avec sa mère, Tanguy développe très tôt une passion affirmée pour l’ailleurs. « Tout quitter pour parcourir le monde pend au nez de tous les garçons de la famille », résume-t-il. Les chansons de son premier album portent toute la trace des pays qu’il a visités. On lui a proposé de retracer la route de ses influences, de Grenade, son premier voyage en Erasmus, à l’Amérique latine, en passant par le Japon, sans perdre de vue sa prochaine destination — une île sans touriste qu’il préfère garder secrète. Il vous raconte son histoire avec des photos de sa collection personnelle.

LA TERRE MÈRE

Je suis né au Congo et j’ai grandi à Kinshasa jusqu’à l’âge de 6 ans. Le parfum de mon enfance, c’est l’odeur de la pluie sur le sol chaud, encore très présente dans mon esprit, et l’odeur des plantes avant la tombée de la nuit, quand la brume monte. Je me souviens des ballades dans les « matitis », les hautes fougères, à chercher des lucioles avec mes frères. Des bons petits plats congolais : le pondu, la moambe, la banane plantain. Et malheureusement, je me souviens aussi de l’odeur des insecticides. Pour te protéger de la malaria, tu es obligé de bomber ta maison ! Le Congo, c’est aussi une lumière particulière, une Lune beaucoup plus grande et des couchers de soleil comme j’ai rarement vus.


« Sur la route vers Matadi, je fais le plein de fruits. » ; Crédits : Témé Tan 


Ma famille est très attachée au Congo. On en parle tout le temps, souvent avec mélancolie, par rapport à ce que ce pays pourrait être : potentiellement le plus riche du monde alors qu’il est parmi les plus pauvres. Ça tient à chacun de retrousser ses manches pour faire bouger les choses. J’ai toujours un cousin qui vit à Kinshasa. Il est comme un frère pour moi. Je devrais y retourner l’année prochaine. La dernière fois c’était en 2015. Tout dépend de ce qui va se passer maintenant que Kabila a refusé de tenir des élections.


« De retour à l’entrée de Kinshasa. » ; Crédits : Témé Tan 


LA RUMBA, HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN

On se réunissait tous les week-ends en famille avec mes oncles et mes tantines, mes cousins et mes cousines, et on écoutait les classiques de la rumba congolaise en vinyles. Tabu Ley Rochereau, Franco, Papa Wemba. J’ai une voix assez grave, mais j’ai beaucoup travaillé ma voix de tête pour créer des chœurs imaginaires sur bande. Ce doit être lié à l’écoute de leurs disques. Ils vont chercher les hautes notes, un peu nasales, comme Mory Kanté en Afrique de l’Ouest. On me dit souvent que mes harmonies sont très spéciales, aussi parce que mon oreille s’est formée en écoutant ces chants traditionnels. Je garde toujours l’œil ouvert sur ce qui sort au Congo. La peinture de Chéri Samba, l’écriture de Jean Bofane ou les nouveaux artistes qui sortent de la rue et qui utilisent des matériaux de récup pour faire de la musique comme Staff Benda Bilili et Konono No.1, mais aussi Kokoko !, Mbongwana Sfar, Jupiter Okwess, ou des artistes plus établis comme Fally Ipupa qui font des featurings avec Booba.

 FALLY IPUPA FEAT BOOBA, KINAME 

RESSOURCES CAPITALES

J’aime beaucoup les pierres précieuses. Je les trouve généralement sur des marchés et je ne manque pas de les négocier ardemment. J’ai grandi là-dedans. Quand on était petits, ma mère nous avait offert à mes frères et moi quatre pierres : une Améthyste pour la concentration, un Quartz Rose pour faciliter les échanges avec les gens, un Cristal de Roche pour la clairvoyance et un Œil de Tigre pour nous protéger. Il y a aussi la Tourmaline, une pierre noire, que je trouve magnifique. J’ai fait plusieurs chansons sur les pierres précieuses, à commencer par Améthys (un mélange d’Améthyste et métisse, ndlr) en hommage à ma maman. Dans mon appartement de Saint-Gilles, le quartier brésilien de Bruxelles, j’ai une espèce d’autel où je rassemble mes trouvailles, des petites statuettes du Congo, des vieilles photos de mes grands-parents et de ma mère. 


 TÉMÉ TAN, AMÉTHYS 

LE PRIX DE LA LIBERTÉ

Le jour où j’ai quitté le Congo est gravé dans ma mémoire. Je me souviens d’absolument tout, du moment où ma mère est venue me réveiller jusqu’à ce qu’on dise au revoir à mon père en écrivant « bisous papa » sur les portes de la maison. J’ai pleuré pendant tout le trajet avec ma tortue en peluche sous le bras. Débarqué en Belgique, je suis projeté à l’école primaire sans en comprendre les codes et le paysage. On habitait un petit village en pleine campagne flamande. Tout à coup, c’était le silence — par rapport à Kinshasa qui est une ville très agitée. Ma maman était la seule femme de couleur. On parlait français, mais tout le monde parlait flamand. Je me souviens d’un trajet en voiture avec ma tante. Elle me demande qui est mon président et je lui réponds Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga. Pour un petit garçon de 6 ans, c’est le Père Noël (Rires). Je l’ai vécu comme un déracinement, mais tout à coup, il y avait une bulle qui se crevait. On était plus libre. À Kinshasa, on ne serait jamais sorti dans la rue sans surveillance.


« Je viens d’arriver en Belgique en plein été, heureusement. Je découvre les joies de la mer du Nord. » ; Crédits : Témé Tan 


MC TANGUY

Je me suis fait enrôler dans mon premier groupe parce que j’avais décidé de rapper un exposé sur une face B des Beastie Boys. C’était au lycée. Mes premiers amis de la scène musicale belge étaient tous des rappeurs (Veence Hanao ou Noza). J’écoutais beaucoup de hip-hop quand j’étais ado. MC Solaar, les Fugees, The Pharcyde, Tribe Called Quest, Arrested Development. Je leur dois ma manière de produire mes morceaux. Car même si je joue des percussions acoustiques, je les édite comme si c’était un beat de rap. D’ailleurs la première machine que j’ai achetée, c’était une MPC 2000 xl, un sampler qui est légendaire dans le hip-hop, et qui est notamment associé au producteur J Dilla. Encore maintenant, je suis fréquente davantage la scène hip-hop. Le Motel, producteur de Roméo Elvis est un ami. Comme Caballero & JeanJass. Quand mon titre Ça va pas la tête a rejoint la playlist de FIFA 2018, ça m’a fait rire de me voir tagué dans les stories de Roméo Elvis et Lomepal qui se filmaient en train d’y jouer (sourire).

 
 TÉMÉ TAN, ÇA VA PAS LA TÈTE 

PASSION FLAMENCO

J’ai choisi Grenade pour mon échange Erasmus en 2006 parce que j’étais féru de flamenco. J’écoutais Paco de Lucía et José Mercé. On était trois à postuler pour une seule place disponible, et j’ai été retenu alors que je n’avais pas le meilleur dossier. J’avais fait une lettre pour leur expliquer ma passion. Une fois là-bas, j’ai assisté à plein de concerts, j’ai participé à des jams, j’ai pris des cours de guitare flamenco, j’ai suivi des cours d’histoire du flamenco à la faculté de lettres. Je me souviens, j’avais une mini pièce pour dormir qui faisait la taille de mon lit et de ma table sur laquelle je pouvais poser un petit laptop. Quand on jetait des cailloux à ma fenêtre pour m’inviter à faire la fête, souvent je préférais répondre que je terminais mon morceau. C’est là que j’ai construit mon répertoire.


 « Ma chambre d’étudiant à Grenade où j’ai enregistré mes premières démos. » ; Crédits : Témé Tan 
 

NIPPON MANIA

J’ai toujours été passionné par le Japon. Les mangas, la calligraphie avec les kanjis et les hiraganas, l’image du Mont Fuji, les kimonos. En 2009, j’ai décidé de donner mon premier concert à Kyoto, parce que je me sentais comme un outsider sur la scène bruxelloise. Ma grande amie, Momo Ejiri, que j’avais rencontré auparavant en Andalousie, m’envoyait régulièrement des compilations sur CD gravé. Je me sentais beaucoup plus en phase avec des artistes comme Tujiko Noriko, Cornelius, Pizzicato Five. Ça m’aurait plu de tourner au Japon, mais à l’époque, j’étais musicien de Veence Hanao, et je n’avais pas le temps pour mon projet perso. J’y suis retourné en 2015 pour faire quatre concerts à Tokyo dont un à Shibuya, dans une superbe salle. J’étais logé chez mes amies Maïa Barouh, la fille de Pierre Barouh, et Maï Ogawa, qui a posé sa voix sur mon premier album et qui habite aujourd’hui Bruxelles. J’emprunte à la pop japonaise une sobriété des sons et l’envie de considérer mes textes comme des haïkus avec ses images simples. Olivia en est un exemple. Les claviers sont comme des danseuses geishas assez délicates.


 « Mon concert en plein Shibuya chez Saravah Tokyo. » ; Crédits : Témé Tan 

L’APPEL DE LA NATURE

Je suis parti en Amazonie en 2012, juste avant mon voyage au Brésil, pour apprendre d’un chaman les propriétés des plantes, me nettoyer un bon coup, entrer en connexion avec la nature, lire et peindre. C’était très fort comme expérience. De se retrouver là, dans un des poumons du monde ! J’ai toujours eu à cœur de nourrir mon univers intérieur. Je suis quelqu’un qui croit aux forces de la nature. Ce voyage a rajouté une dimension à mon interprétation. Je sais jusqu’où j’ai envie d’emmener les gens avec mes chansons. La musique a un pouvoir très puissant et elle peut faire voyager au même titre qu’un chaman, avec ses chants traditionnels et ses préparations de plantes.

« J’ai passé quelque temps chez les Shipibos à Betania en Amazonie. » ; Crédits : Témé Tan 


PRISE DE CONSCIENCE

J’avais perdu un peu la fois dans les concerts que je voyais à la capitale belge, où les gens étaient surtout là pour boire et se montrer. Au Brésil, c’est très différent. Dans ce qu’on appelle les rodas de samba, le public se mélange aux musiciens. Ça peut arriver qu’un guitariste propose à quelqu’un de reprendre son instrument le temps qu’il aille se chercher une caïpirinha. Les musiciens brésiliens sont très relaxes. Tout le monde joue un petit peu de quelque chose et connaît ses classiques. La musique n’est pas réservée à une élite. Ça m’a donné envie de proposer des concerts différents. Plutôt que de venir faire un show et me barrer, j’ai envie de rencontrer les gens. Et si je n’arrive pas à les faire bouger, je me dis que je suis en train de faire un concert de merde ! Souvent, ils préfèrent rester planqués derrière leur téléphone et leur bière, mais si on les provoque gentiment, il se passera quelque chose et ils se souviendront pour longtemps du concert. C’est ma philosophie !

« La première fois que je suis allé à SAO PAULO, c’était brutal. Cette ville m’a littéralement avalé, puis recraché. » ; Crédits : Témé Tan 

SAUDADES DO BRASIL ¡

Mes études de littérature et de linguistique hispanophone, Jorge Luis Borges et Paulo Coelho ont développé mon imaginaire de l’Amérique latine. Je devais voir ce territoire de mes yeux, le palper. Je ne voulais pas visiter le Brésil pour les images de carte postale que j’en avais, mais pour le son. Mon premier contact avec la musique brésilienne, c’était Garota de Ipanema (signée Tom Jobin [musique] et Vinicius de Moraes [paroles], devenue universelle sous le titre Girl from Ipanema et reprise par Frank Sinatra ou encore Amy Winehouse, ndlr). C’est un gros cliché, mais je me suis littéralement retrouvé projeté sur cette plage que je n’avais jamais vue à Rio de Janeiro et c’était tellement beau. J’aime être entouré de musique brésilienne, de Jorge Ben à Gilberto Gil.

 
GAROTA DE IPANEMA 

De mon premier voyage en 2008, j’ai ramené des caxixis (prononcé ca-chi-chi, ndlr). Ce sont des percussions tressées avec des graines à l’intérieur qu’on utilise dans la capoeira. Des samples de batucada pour le morceau Coups de griffe. Et une cuica (un tambour à friction brésilien, ndlr) qui imite la voix humaine et qu’on entend notamment dans Bonnie and Clyde de Gainsbourg. Je suis aussi très friand de leurs accords septièmes, entre le mineur et le majeur. C’est joyeux et en même temps un peu triste. Je crée des chansons qui donnent de la joie et font danser les gens, mais il y a toujours une mélancolie sous-jacente. J’ai ce rapport nostalgique au Brésil. J’y reviens toujours. Peut-être parce que c’est le seul pays où on ne me demande pas d’où je viens.

« La vue depuis le Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. » ; Crédits : Témé Tan 

TERMINUS, PANAME
J’adore Paris. Les Parisiens ont mauvaise réputation, mais moi je trouve les gens très sympas. A 3 heures de Bruxelles, c’est très exotique ! Il fait généralement un peu plus chaud. Les gens sortent beaucoup. Le rapport au texte est différent. Il y a une vraie écoute quand tu chantes en français. Et puis là encore, c’est lié à un imaginaire. Le cinéma de la Nouvelle Vague. Les quelques documentaires que j’ai vus sur Gainsbourg. Les clips des premiers albums de MC Solaar tournés dans les rues de Paris. La Porte de la Chapelle chantée par Doc Gyneco. 

DOC GYNÉCO, DANS MA RUE 

TEME TAN : : Témé Tan
PIAS
Disponible depuis le 6 octobre
 
Alexandra Dumont

Alexandra Dumont, 30 ans, Paris
Une lubie ? Des ananas en pagaille
Un plat ? La timbale de pâtes, une recette de famille
Une chanson ? Sinkane, Runnin'
Un endroit ? Saint-Louis (Sénégal)
Une fringue ? Un crop top
Une devise ? "On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs"

VOUS AIMEREZ AUSSI

Utilisation des cookies

Découvrez comment fonctionnent les cookies et comment changer vos paramètres. Si vous continuez à utiliser notre site sans changer vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies sur notre site.