LENPARROT : ÉCHAPPÉE SOLITAIRE DU CHANTEUR DE RHUM FOR PAULINE


Photos d’Hellena Burchard - Merci à la Fabrique des Ballades Sonores de nous avoir accueillis

Impossible d’ignorer le talent insolent de Romain Lallement, chanteur de Rhum For Pauline, claviériste live de Pégase et plus récemment homme-orchestre de Lenparrot. Après un premier EP sorti l’année dernière, il creuse son sillon dans une veine pop-R’n’B minimale, voix au centre, arrangements plus assumés.
Aquoibonism et Naufrage sont les déclarations d’intention intimes et pudiques d’un besoin vital de se mettre à nu en chanson, sans prétendre révolutionner un genre. Attaché aux étapes clés de son parcours d’artiste, des rencontres aux lieux arpentés, il ajoute qu’il n’y a aucune fatalité à essuyer quelques déconvenues tant que ses balises repères continueront de briller à l’horizon. Le résultat est sensible et fragile, parfois sensuel, toujours sublime. Le charme opère et nous laisse rêveur !

Paulette : Lenparrot résulte d’une panne d’inspiration de deux ans, entre 2012 et 2014, consécutive à un changement de direction musicale au sein de Rhum For Pauline. Comment as-tu vécu cette période ? C’était frustrant ?
Lenparrot : Oui particulièrement ! Surtout quand les choses sont déjà actées avant même de l’avoir vraiment réalisé. Je n’ai pas été mis à l’écart et ça n’a pas été décidé du jour au lendemain, c’est une sorte de turn-over qui s’est opéré sur deux-trois ans. Parallèlement, je jouais dans un duo folk qui s’appelait Arrêtez Monsieur, donc je n’étais pas en inactivité totale, mais peu à peu c’est ce qui s’est passé. Quand Pôl avec qui j’ai monté Rhum For Pauline s’est cassé, j’ai réalisé que je n’avais plus de side project, que je n’écrivais plus dans mon groupe, que les chansons que je leur proposais étaient tout le temps refusées. Je ne savais plus du tout quelle était ma place dans le groupe et si j’arrivais encore à écrire, alors j’ai pris peur. J’ai continué à tâtonner mais c’était ampoulé, pas spontané. Je n’écrivais plus pour moi mais pour plaire à Rhum For Pauline, j’essayais d’écrire des chansons qui trouveraient grâce à leurs yeux. En fait, je prenais le problème à l’envers.

Est-ce que ça a modifié ton rapport à la musique ?
Quand j’y suis revenu oui, totalement. C’était douloureux mais nécessaire d’opérer une pause. J’ai fait table rase des procédés d’écriture que j’avais pu utiliser auparavant. Quand j’ai enfin réussi à y revenir, la seule chose qui comptait, c’était de capturer une émotion sincère, arriver sans trop de heurts à ouvrir les vannes et laisser sortir tout ce qui n’avait pas pu sortir auparavant, en somme parler de cette expérience. Ce que j’ai vécu était super fragile donc c’était ça la résultante.

Qu’est-ce qui t’a redonné le goût d’écrire ?
Je pense que je me suis senti épaulé par certains de mes potes, par Thibault et Emile (respectivement bassiste et batteur de Rhum For Pauline, ndlr), par Théo des Von Pariahs. Ils ont vu que je trimais pas mal à ce moment-là et ils ont essayé de faire quelque chose, certains d’entre eux de manière maladroite mais avec le recul, je sais qu’ils étaient soucieux de me voir remettre la main à la patte.



Ce virage solo, ils l’ont senti avant toi ?
Oui à un moment où j’avais plutôt confiance en ces nouvelles chansons, c’est eux qui ont vu qu’il y avait quelque chose de vachement plus personnel, plus intime qui se façonnait. C’était pas le même rapport deux ans auparavant, quand je présentais des chansons et qu’on me disait : ça n’en vaut pas la peine. C’est super difficile à entendre… Mais plus tard, c’est devenu : "Ne les mets surtout pas à la poubelle, lance toi et fais ton truc !" C’était bien (sourire).

Quand as-tu pris conscience que ces chansons n’appartenaient qu’à toi ?
Quand je me suis retrouvé avec Inner Place et Halo Highway, qui sont respectivement sur le premier et deuxième EP. Je voyais les deux s’articuler et créer un équilibre par rapport au minimalisme des arrangements. Et pour le coup ce n’est pas les plus tristes (rires). L’idée c’était de prolonger cette esthétique de la fragilité et exprimer quelque chose qui était en souffrance – je ne sais pas si c’est le bon terme… c’était plutôt une mise à nu !

Maintenant que l’écriture est plus consciente, qu’est-ce que tu cherches au fond de toi pour écrire tes chansons ?
Je ne sais pas… je n’ai pas réellement de procédé d’écriture. Ça peut être quelque chose qui me vient n’importe quand et que j’enregistre sur mon téléphone, ça peut être en écrivant ou en écoutant un morceau qui me plaît, j’essaie de saisir ce qui me séduit et voir ce que je peux en faire sans essayer de le calquer, ça peut-être en regardant un film… L’idée c’est surtout de capturer une vibration, pas forcément une émotion qui viendra sans doute par la suite, il faut que ça m’émeuve !

"Je n’irais pas jusqu’à pousser à la schizophrénie ou la théâtralisation de soi comme Bowie ou Héloïse de Christine and The Queens."

Et pour les textes ?
(Rires) c’est pareil. Y a quelque chose de l’ordre de la synesthésie, une volonté musicale de transcrire émotionnellement quelque chose de tellement fort que j’ai besoin de me mettre en scène ou de façonner des personnages propres à chaque chanson. Je n’irais pas jusqu’à pousser à la schizophrénie ou la théâtralisation de soi comme Bowie ou Héloïse de Christine and The Queens. Je n’ai pas cette velléité là si tant est que Lenparrot soit la personne qui englobe tout mais j’aime bien (me) raconter des histoires en prenant différentes formes. Forcément, c’est des facettes de ma personnalité mais parfois c’est une femme qui parle…

Tu as besoin de cette distance ?
Peut-être oui. Déjà parce que les histoires que je raconte ne sont pas réellement autobiographiques. Et puis, si je racontais des choses à cœur ouvert, ce serait trop éreintant pour moi à tenir sur scène, voire même à enregistrer. Je n’aurais pas forcément le courage ou même l’envie de les sortir sur un label, qu’elles voient le jour et qu’elles soient diffusées. Et puis, je trouve qu’il y a quelque chose d’assez beau à raconter des histoires et se démultiplier.

Ton pseudonyme est un clin d’œil au premier album de Baxter Dury, Len Parrot’s Memorial Lift (2002), qui t’a accompagné dans la genèse de ce projet. Qu’est-ce qui t’a touché au point d’en faire ton disque de chevet ?
Je me suis posé la question de la signification de ce titre. Il me semble que dans une vieille interview sur YouTube, il la donne plus ou moins, mais elle dure une heure et je n’ai jamais pris le temps de la remater (rires). Je me suis figuré plein de trucs, ça m’évoquait une sorte d’ascenseur funéraire ou un truc de crématorium. Je trouvais le titre incroyablement beau justement parce que je n’en saisissais pas totalement le sens, et je crois que je n’en avais pas forcément envie pour être capable d’habiter ce nom. Ensuite, c’est devenu une évidence parce que cet album m’a tellement bouleversé. Il a un truc fou : il est réconfortant à plein de moments et il a une sorte d’évidence pop. Il cite un morceau du Velvet Underground sur Oscar Brown. Sans prétention, je me reconnaissais dans ses influences.

Freddie Mercury est une sorte de mentor de la première heure…
J’avais 5 ans quand on m’a offert leur premier Greatest Hits, j’ai le souvenir d’avoir été fasciné par l’évolution de ce type qui tient de la métamorphose ! Dans les années 70, il portait un justaucorps, un peu Comedia del Arte, donc complètement glam avec ses cheveux longs. Et puis après en cuir, super gay new-yorkais et sur la fin de sa vie, super sobre. C’est assez incroyable et cette voix qu’il a, cette fooltitude de tubes imparables ! Tout m’a séduit chez lui. Ça m’a donné envie de faire ce métier.



Les chansons d’Aquoibonism et Naufrage ont été écrites sur une période resserrée, en 2014. Avec le recul, tu dis "déceler une perspective qui s’affine". Dans quel sens ?
Déjà sur Naufrage avec cette envie de laisser les morceaux s’installer un peu plus, ne pas multiplier les queues de poisson. S’il était question de réenregistrer Inner Place ou A Fake Prophet, extraits du premier EP, peut-être que je ne leur aurais pas coupé la respiration aussi rapidement. Après je n’ai pas de regrets, je suis toujours super fier de les avoir balancés comme ça. Les choses sont dites en 2 minutes et puis voilà, de toute façon je ne suis pas dans une recherche de l’efficacité absolue. Sur l’esthétique qui s’affine, j’aimerais sur un premier album laisser l’ordinateur de côté et revenir à quelque chose d’un peu plus acoustique, avec un vrai piano, un Rhodes, tout en conservant cette épure. Lenparrot ne deviendra jamais Sufjan Stevens ou I’m From Barcelona. J’ai aussi envie de passer du temps en studio – je ferais tout pour – d’avoir un souffle plus analogique, des scories propres à une vraie prise live, et pas juste faire les choses tout seul dans ma chambre.

Naufrage symbolise une fuite en avant ou la peur de sombrer ?
Un peu des deux. Ça symbolise une inquiétude de ce qui arrive et de ce qui peut arriver, sans être totalement tétanisé ou parano. Ça fait écho à l’actualité et à mon actualité. Ce qui s’est passé dans ma vie et dans nos vies en général m’a fait super peur. Autour de mon petit nombril, voir les retombées d’un titre comme Les Yeux en Cavale, c’était beau et en même temps je me suis demandé si je n’étais pas le dernier Trending Topic. J’ai perdu un ami, c’était super douloureux pour moi et beaucoup de mes proches. J’ai pris la décision de ne faire que de la musique, donc est-ce que ce n’est pas une grosse fuite en avant ?! Pour les sujets plus sérieux, est-ce que nos vies sont en danger ? Est-ce que faire de la musique, c’est se mettre en danger ? On m’a posé la question si A Fake Prophet avait un rapport avec l’actualité, mais elle a été écrite bien avant. Ça m’a amené à me demander si on pouvait encore oser questionner la religion, notamment par rapport au sexe. Est-ce que c’est une hérésie aujourd’hui ? Naufrage ne veut pas forcément dire sombrer ou courir vers sa perte, mais se demander ce qui se passera si on échoue.

"Naufrage ne veut pas forcément dire sombrer ou courir vers sa perte, mais se demander ce qui se passera si on échoue."

Il y a une visée thérapeutique dans ce projet. Que cherches-tu à combattre ?
Il n’y a pas de hasard, ces chansons viennent faire écho à quelque chose qui bouillonne intérieurement. Ce qui est certain, c’est que je suis beaucoup plus heureux depuis que je les ai écrites, donc c’est déjà une bonne chose de combattue !



L’univers qui entoure le projet est très travaillé, que ce soit les visuels ou les clips. Comment envisages-tu de transposer ça sur scène ? Via des projections ?
Je ne supporte pas les projections. Dans ce cas-là, vaut mieux faire un ciné-concert. Je ne trouve pas ça pertinent. Ça me fait penser au truc de beatmaking, ça ne me parle pas du tout. Soit c’est pour combler un vide soit ça fonctionne mais au détriment du groupe qui joue, les images sont belles et ça distrait mon attention, donc pour moi c’est non ! (rires)

Tu n’hésites pas à partager tes coups de cœur. Que faut-il écouter en ce moment ?
Charlie Hilton, le projet solo de la chanteuse de Blouse, signé chez Captured Tracks, produit par Jacob Portrait d’Unknown Mortal Orchestra. Ça fait penser à Broadcast, à Nico – y a quelque chose de l’ordre du mimétisme parce qu’elle adopte ce ton hyper blanc, limite un accent germanique, ça pourrait être complètement grotesque mais ça fonctionne superbement bien. Whitney, formé par Julien Ehrlich, le premier batteur d’Unknown Mortal Orchestra, et Max Kakacek des Smith Westerns, ils jouent à l’Espace B à la fin du mois et j’en serai c’est obligé ! Et Ryan Smabol, ex- Strange Boys, c’est une sorte de voix un peu plaintive, un peu fausse, tu as l’impression qu’il est à moitié en train de geindre parce qu’il a trop pris cher la veille mais c’est des supers chansons.

Une dédicace aux Paulette ?
Je pense être féministe comme garçon et paradoxalement, j’ai appris qu’on ne disait plus mademoiselle pourtant je trouve ça super beau. J’aimerais savoir si en tant que femme ou en tant que fille, vous vous débarrassez de ce patronyme avec plaisir ou si vous le trouvez plutôt élégant ?

LENPARROT :: Naufrage EP
Atelier Ciseaux

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Soundcloud : https://soundcloud.com/lenparrot

Concerts :
16 mars : Le Paquebot – UBS, Lorient
18 mars : La Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand
19 mars : Centre Culturel Les Arcs, Quéven
Alexandra Dumont

Alexandra Dumont, 27 ans, Paris
Une lubie ? Des ananas en pagaille
Un plat ? La timbale de pâtes, une recette de famille
Une chanson ? Sinkane, Runnin'
Un endroit ? Saint-Louis (Sénégal)
Une fringue ? Un crop top
Une devise ? "On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs"

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