IRAN KHANOOM : LA MODE SANS FRONTIÈRES

Photo : SASHA MONGIN

Mamie gâteau – connue également sous le nom de Mamie confiture –, Mamie baroudeuse, Mamie copine, Mamie rock’n’roll, Mamie sportive (liste non exhaustive)… Toutes nos super-mamies sont différentes et badass chacune dans leur genre. Mais il faut quand même l’avouer, rares sont celles et ceux qui peuvent se targuer d’avoir une mamie modeuse et influenceuse, avec 64 k abonnés sur Instagram ! Cette dame hors du commun, c’est Iran Khanoom, une Iranienne devenue parisienne, marquée par la révolution de son pays natal, et qui n’a de cesse de se réinventer. Comme la plupart de nos aïeules avec qui nous, générations Y et Z, avons eu la chance de tisser de solides liens, Iran inspire par la sagesse qu’elle dégage. Une rencontre qui m’a particulièrement touchée, puisque la mienne, de mamie, m’a quittée quelques semaines avant cette interview. C’est donc avec beaucoup d’émotion que nous avons échangé, Iran et moi, sur sa vie, son style et sa vision du monde.


Propos recueillis par Juliette Minel

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Iran, et « Khanoom », en farsi, signifie « Madame », donc on m’appelle « Iran Khanoom ». J’ai 88 ans – et encore toutes mes dents ! –, je suis née à Téhéran, je suis grand-mère et je suis ce qu’on appelle une « influenceuse ».

Qu’est-ce que vous êtes particulièrement fière d’avoir accompli dans votre vie ?
Je suis fière de mes enfants et de ce qu’ils sont devenus. Le rêve d’une mère est de voir sa progéniture réussir, alors j’imagine que j’ai atteint mon but. Et je leur trouve encore plus de mérite sachant que la révolution n’a pas été facile pour eux : ils sont passés à côté de beaucoup d’opportunités, et la qualité de leur vie a énormément changé pendant cette période. (Pour expliquer très brièvement le contexte de l’époque : en 1979, le shah, qui mène un régime autoritaire, est contraint de renoncer au pouvoir suite à de nombreuses contestations populaires. Une République islamique qui s’inspire de la charia, la loi islamique, est alors mise en place par l’ayatollah Khomeini, ndlr).

Comment avez-vous vécu la révolution iranienne ?
Personne n’est jamais préparé à vivre une révolution. C’est comme si tout ce qu’on avait bâti dans notre vie s’effondrait d’un coup, sans prévenir, comme si rien n’avait compté. C’est un peu un nouveau commencement finalement, mais dans l’obscurité. Après la révolution iranienne, je n’ai pas quitté mon pays, c’était ma patrie. Je suis arrivée à Paris il y a cinq ans seulement, pour passer plus de temps avec mes enfants et mes petits-enfants, qui vivent tous en France.

Chez Paulette, nous militons pour l’ouverture d’esprit et les droits des femmes. J’imagine que ces sujets vous parlent ?
En effet, surtout que je viens d’un milieu dans lequel les femmes ont souffert pendant de nombreuses années ! J’ai travaillé pour une association de femmes quand le gouvernement du shah était encore en place. Elle était organisée par l’ancienne reine, qui voulait soutenir le rôle des femmes dans la société, leur permettre de trouver un travail et de mettre toutes les chances de leur côté pour être enfin indépendantes. Nous avons travaillé durement pour promettre à l’Iran un futur brillant, mais malheureusement tout a changé avec la révolution. D’une certaine manière, je pense que toutes les Iraniennes sont des activistes. Nous faisons face aux injustices depuis tant d’années. Sincèrement, je ressens la peine de toutes les femmes du monde entier, surtout celles à qui l’on manque de respect. J’espère que la nouvelle génération se défendra et se battra pour ses droits et sa liberté.

À votre échelle, avez-vous l’impression de mener votre propre révolution, notamment dans le monde de la mode et de la beauté ?
Au regard de la culture du pays d’où je viens, j’ai l’impression que j’ai vraiment fait quelque chose de révolutionnaire. En Iran, les femmes, surtout celles de mon âge, ne prennent pas de risque concernant leur tenue vestimentaire. Elles vont plutôt choisir ce qui est élégant, voire très classique, et se tourner vers du noir. Alors qu’en Europe ou en Amérique du Nord, j’ai vu tant de femmes s’habiller comme elles le voulaient, sans se préoccuper de leur âge ! Et pourtant, malgré cette apparente allure moderne, je ne suis même pas sûre que ces femmes soient aussi actives que moi sur Instagram (Rires) !

Iran sur le pop-up Paulette ! (Photo : Juliette Minel)

Quel est votre rapport à la mode exactement ?
J’aime m’habiller de façon élégante depuis que je suis toute jeune. J’étais mariée à un diplomate et nous avions souvent l’occasion d’être invités à de chics cérémonies. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai le plus aimé prendre soin de mon style. Après la révolution iranienne, ce n’était plus du tout pareil. Et bien sûr, j’ai pris de l’âge ! J’ai beaucoup de chance que mon petit-fils Daniel (Daniel Mirzapour est un designer, artiste et architecte d’intérieur qui mélange les cultures – il allie à la fois esthétisme occidental et inspirations perses –, les époques et les styles, ndlr) me motive pour rester toujours positive et me rappeler sans cesse que j’étais une grande fan de mode. J’imagine que la mode nous aide à traverser les moments les plus durs de la vie. Elle aide à se dire que tout va bien, et elle donne le sentiment que, grâce à elle, rien n’ira jamais mal.

Comment définiriez-vous votre style ?
Il est à mon image, très personnel. Je ne choisis pas un style ou une direction : je trouve que choisir un style précis, c’est se limiter. Et ce n’est pas drôle du tout !

Qu’est-ce qui vous inspire ?
Pour être tout à fait honnête, j’ai la chance d’être une grand-mère dont le petit-fils évolue dans le monde du design. Il me montre régulièrement ce qui se fait de nouveau en termes de styles. Ensemble, nous passons plusieurs heures par semaine à élaborer mes tenues, et nous allons même faire du shopping ! En fait, je m’inspire surtout de mon passé et de la jeunesse de mon petit-fils.

Photo : SASHA MONGIN

Et vos looks, comment les pensez-vous ?
Mes looks sont une association sophistiquée inspirée à la fois de ce qui caractérise mon époque et de la liberté d’expression qui existe à travers la nouvelle génération. C’est un mélange de ce que j’ai appris tout au long de ma vie et de ce que je suis en train de découvrir de mon petit-fils.

Qu’est-ce que les réseaux sociaux représentent pour vous ?
Pour moi, il s’agit d’un monde sans frontière. Un monde où chacun peut partager ses idéologies et son talent avec les autres. Je trouve cela tellement formidable ! À l’origine, mon compte Instagram @sweet__sixty était un projet amusant pour défier l’opinion commune qui insinue que les femmes de plus de 50 ans ne peuvent plus avoir des styles en dehors des codes classiques.

Quel message souhaitez-vous adresser à votre communauté ?
Que l’art de s’habiller – que ce soit avec des styles cool, tape-à-l’œil ou même provocant – va au-delà de la barrière de l’âge et ne connaît aucune limite.

On parle de vous comme d’une it-girl, et on imagine, souvent a tort, qu’une it-girl est forcément jeune. Or, chez Paulette, on est persuadées que la beauté n’a pas d’âge. Qu’en pensez-vous ?
La beauté est intemporelle. Elle n’a pas d’âge, pas de frontière. Elle se renouvelle comme le courant dans le lit d’une rivière. Et peut-être faisons-nous trop souvent l’erreur de l’écorcher en la reliant à la jeunesse.

Photo : SASHA MONGIN

Que pense votre petit-fils de sa grand-mère, de son style et de sa présence sur Instagram ?
Que c’est de la bombe (Rires) !

Qu’avez-vous prévu pour la suite ?
J’aimerais beaucoup collaborer avec plus de créateurs afin de créer davantage de contenus : de jeunes artistes, et plus particulièrement des artistes iraniens. En ce moment, par exemple, je suis en train de poser pour mon premier édito mode avec des designers iraniens pour le blog The Tehran Times. Ce serait aussi une grande réussite pour moi si je pouvais, à l’avenir, faire en sorte que d’autres femmes de mon âge osent exprimer leur style et ne plus avoir peur du temps qui passe !

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