CARTE POSTALE : RIO

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lllustration d'Anais Le Corvec

La nuit est opaque et tiède. Des hommes complètement saouls tombent comme des fruits mûrs. Rio, petite fille de l’aventure moderne.
 
Les boulevards suintent d’êtres nocturnes, de putes et de clochards. Le parfum capiteux des Venus de trottoirs se distille le soir entre les hôtels de passe et les rues interlopes. Dans la chaleur moite de la Cidade Maravilhosa, les ruelles s’entrelacent et les rêves se défont. Le ciel s’assombrit, les quartiers se vident petit à petit.

 
Portrait d’une ville qui se métamorphose à l’orée de la nuit, à la lueur des lampadaires jaune savon d’école. La Cité merveilleuse s’abandonne à elle-même, à ce qu’elle tente d’escamoter la journée. Un essaim de miséreux qui se réveille et se déploie dans l’obscurité. Les policiers et leurs longues matraques luisantes se retirent aux alentours de 22 heures. La sécurité n’est plus assurée. Les taxis jaunes filent à toute berzingue dans les grandes avenues désertées et ne s’arrêtent plus aux feux rouges de peur d’être braqués. On est loin de la carte postale : Copacabana sous un soleil doré, des filles en mini-bikini qui se dandinent sur le sable et des perroquets multicolores. Rio la nuit, c’est la Cour des miracles.

 
Une église de quartier a annoncé les douze coups de minuit. Cela sonne comme une invitation à rentrer chez soi. "La nuit est dangereuse à Rio" m’avait-on assuré avant de partir. Et seriné les précautions à prendre : passeport et bijoux à l’hôtel, très peu d’argent liquide -mais quand même un peu pour ne pas froisser les braqueurs et donner un petit quelque chose en cas de pépin. Bref, c’est dépouillé de tout cet attirail que je commence ma déambulation nocturne dans le quartier animé de Lapa.

 
Première trouvaille. L’Hotel Love’s House. Niché près des fameux Escadaria Selaron, escalier aux marches multicolores, il ne paye pas de mine. Lupanar. Joyeux bordel. Gynécée, pour les naïfs. Des plaisirs tarifés, quoi. Une chambre, une heure pour une partie de tagada. La tenancière a des allures de maquerelle, la bouche pleine de stupre. Postée devant la porte, elle multiplie les œillades appuyées et les gestes de bienvenue aux couples qui passent devant sa turne. Sans succès. A vrai dire, le hall ne donne pas envie de s’adonner aux plaisirs de la chair. Une demi-douzaine d’anciennes chaises de coiffeur, style art déco et recouvertes de châles pastels déchirés, sont disposées sous un lustre sans ampoule. Des dizaines de chats à la robe dégarnie rôdent dans le vestibule comme des âmes en peine. A quelques encablures de là, ce sont des prostituées qui se tiennent en rang d’oignons, l’œil inquisiteur et la démarche de guingois. A se demander si elles cherchent encore des clients. Le guide les avaient appelé : "les filles qui attendent un bus qui n’arrive jamais". J’avais trouvé cela joliment résumé.
 

 
Ma promenade nocturne se poursuit sur les pavés irréguliers. Des ombres s’avancent vers moi. L’atmosphère devient scabreuse. Une femme au visage nappé de souffrance, avec une longue robe pleine de taches, m’interpelle en mimant qu’elle désire une cigarette. C’est ma dernière. Et je n’ai plus un liard en poche. Devant sa détermination et ses jérémiades, je lui propose la mienne, à peine entamée. Elle la prend en esquissant une grimace. Puis la jette dans le caniveau dédaigneusement. "Toi tu as de l’argent pour te payer des paquets de cigarettes. Et moi, je ne peux même pas acheter de lait à mes enfants. Tu trouves ça normal ?" m’assène-telle.


 
Salves d’invectives. En quelques minutes, une dizaine de personne s’est massées autour de moi. Ils me tendent leurs mains cahoteuses. Un junky me contemple avec la fixité d’un guépard qui ne veut pas perdre sa proie. L’œil troublé d’alcool fort. Je n’ai rien à leur offrir...Le temps semble long.
 
Heureusement, un accident de voiture en contre-bas distrait l'assistance et je parviens tant bien que mal à me dérober. Les épiceries ont levé leur rideau de fer et se sont reconverties en bar le temps de la soirée. Pleines à craquer.


 
Les danses s’accélèrent à mesure que les litres de cachaça descendent. On y danse lascivement le chorro, le forro et la samba. Mais cette escapade dansante ne masque pas longtemps les aspérités de la ville. En face du bar, une ribambelle de mecs défoncés au crack demeure prostrée le long des murs décrépis. Lampions bleu, jaune et rouge dans les pupilles. La drogue règne en empereur dans les rues de Lapa, entre ses arches et ses graffitis. "Starshoot", c’est ainsi qu’on les appelle, m’explique le barman argentin. Ils ont les yeux vitreux et des bracelets aux couleurs exotiques attachés au bras.

 
Un homme s’approche de moi, il claudique et son torse est recouvert de cicatrices. Il pose sa main sur mon épaule pour mendier quelques réals (R$). Je n'ai toujours rien. Il me remercie quand même avec des trémolos dans l’arrière gorge. Ses yeux marron pain d’épice m’invitent à le rejoindre aux confins de ses paradis artificiels. Je mets les voiles, et emprunte un autre chemin. Les crève-la-faim de la rue d’en face se prêtent au jeu trouble de la fête. Ils esquissent des pas de danse incertains et se livrent à des insanités quand une fille passe. La cachaça se boit à grandes lampées.
 
Ils ne sont, malgré eux, que le triste miroir de la pantomime qui se joue de l’autre côté de la rue, où l’on offre des verres aux femmes pour mieux forniquer et où l’on se poudre le nez dans les cabines exiguës des toilettes.

 
Sur le chemin du retour, les rues vides et embrumées m’offrent un peu de quiétude. Les mains dans les poches, je remonte vers mon auberge sous une pluie battante. Les gouttes perlent sur mon visage. Je suis les rails en lacets du tramway comme un mantra. Il ne circule plus depuis l’accident survenu en 2011. Les habitants du quartier militent pour son retour. Peut-être en 2014. La minuscule gare est abandonnée et recouverte d’affiches à tendance révolutionnaire. Des hauteurs de Santa Teresa, je contemple cette ville assiégée sous les lueurs pâle de la pleine lune. Le ciel est vaporeux et l’horizon est constellé de nuages blanc lessive. Impénétrable royaume des voiles bleu nuit. Des étoiles en négatif sur mes paupières endormies.
 
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